Double accuêation
comparaisons, des mots mordants qui mettent en relief sa pcnse'e. Il est à remarquer qu'il en est presque toujours ainsi chez lui dans les discussions que j'ai appelées se'rieuses. Presque toute sa dialectique est alors en esprit et en imagination. Réfle'chir d'avance à un développement. Télaborer au point de vue logique, préparer l'effet de ses raisons par leur enchaînement, tout cela n'est point du tout son affaire. Il se fait une pensée principale, aussi peu complexe que possible, une pensée qui saisit du premier coup l'attention du lecteur par sa netteté hardie, et, avec cela pour toute provision, il part. Un autre n'irait pas loin dans ces conditions ; lui, tout au contraire; moins il est chargé, plus il a de vivacité et d'élan. Cette pensée unique se multiplie merveilleusement entre ses mains. Toutes les ressources de sa mémoire et de son esprit affluent à propos pour l'enrichir ; ici , une allusion à quelque fable ; là, un proverbe, — Lucien a, comme la plupart des gens malins, le goût des proverbes, et il s'en sert bien spirituellement ; — plus loin, une métaphore, qui s'étend, qui grossit, qui devient toute une comparaison ; puis tout-à-coup, pour rompre cette veine de fantaisie, des observations acérées, excellents traits de satire qui nous mettent la vie réelle sous les yeux et qui nous font toucher le vice ou le ridicule. Je citerais le discours tout entier, s'il n'était un peu long pour figurer ici; qu'on me permette du moins d'en détacher une page, non pas peut-être la meilleure, car tout se vaut dans ce développement, mais une des plus propres à donner l'idée du genre de discussion que je cherche à définir :
n ... Je voyais quantité d'individus, — qui aimaient, non » la philosophie, mais la considération qu'elle procure, — je » les voyais imiter les gens de bien par tous ces moyens faciles, » accessibles au premier venu, et qui ne coûtent rien à mettre » en pratique, à savoir : par la longueur de leur barbe, par » leur démarche, par leur façon de se draper ; mais quoi 1 leurs » mœurs et leurs actions démentaient leur extérieur ; ils fai- » saient tout le contraire de ce que vous faites, vous, philoso-r
» phes ; et par là ils compromettaient l'estime qui s'attache à » votre profession. Alors je m'indignais. Il me semblait voir » un acteur de tragédies, mou et efféminé, qui voudrait jouer 9 les rôles d'Achille , de Thésée ou même d'Héraclès ; aussi » pauvre héros par sa tournure que par sa voix, écrasé par un » simple masque de femme, qui paraîtrait exprimer trop de » faiblesse pour une Hélène ou une Polyxène ; combien indigne » par conséquent d'Héraclès le victorieux, qui ne manquerait » pas de mettre en miettes avec sa massue l'acteur et le masque, » indigné de se voir ainsi travesti et dégradé I Oui, cette sorte » d'humiliation, c'était précisément celle qu'on vous infligeait ; » voilà la parodie honteuse que je n'ai pu souffrir : des singes » osant se mettre sur la face des masques de héros, parfaits » imitateurs de cet âne de Cumes qui s'affublait d'une peau de » lion et voulait être en effet regardé comme un lion par les » gens de Cumes ignorant la supercherie ; oui, de cet âne qui » s'essayait à terrifier le peuple par ses rugissements, jusqu'à » ce qu'un étranger, qui l'avait vu plus d'une fois lion et âne, 9 révéla sa fourberie en le rossant avec un bâton. Et ce qui me » paraissait le plus insupportable , ô Philosophie , le voici : » lorsque le public venait à surprendre un de ces drôles en » flagrant délil de coquinerieou de libertinage, il n'était per— » sonne qui ne s'en prit à la Philosophie, qui n'accusât Chry- » sippe, ou Platon, ou Pythagore, ou celui, quel qu'il fût, que » ce mauvais sujet avait pris pour son chef d'école et dont il » répétait les discours ; de telle sorte qu'en le voyant \ivre si » mal, la plupart des gens faisaient les plus fâcheuses conjec— » lures à votre sujet. Et cela d'autant plus, que vous étiez » morts depuis longtemps et qu'on ne pouvait par conséquent » vous juger d'après Autre vie, puisque vous n'étiez plus là : » tandis que lui, on le voyait clairement se comporter comme » un homme sans foi ni loi ; vous étiez donc condamnés avin:* » lui, bien qu'absents, et l'on vous associait dans une commune » défaveur C'est là ce qui m'a mis hors de moi, et voilà pour- » quoi j'ai voulu les convaincre et les distinguer de vous. Et
» VOUS, qui devriez m'honorer pour cela, vous me traduisez en » jugement ! Mais, en vérité, si je voyais un initié révéler les » mystères et les parodies, et si, indigné, je le dénonçais publi- » quement, est-ce donc moi que vous tiendriez pour coupable? » Ce serait le comble de l'iniquité. Les juges, dans les jeux » publics, font fouetter de verges Tacteur qui s'étant chargé du » rôle d'Athèna, de Poséidon ou de Zeus, le joue mal et de » manière à compromettre la dignité des dieux ; et ceux-ci ne » se fâchent pas contre eux, parce qu'ils livrent au fouet un u homme qui porte un masque à leur ressemblance et qui a » pris leur extérieur. Ils se réjouiraient plutôt, j'imagine, d'un » si juste châtiment ; car jouer de travers le rôle d'un serviteur » ou d'un messager, cela peut bien n'être qu'une petite faute, » mais travestir Zeus ou Héraclès devant un nombreux public, » c'est une honte et une indignité '. »
Il me semble que, de ce morceau et d'un grand nombre d'autres analogues, on peut dégager l'idée d'une certaine forme d'argumentation dont Lucien est le représentant le plus éminent. Ce qui la caractérise principalement, c'est son irrégularité même. Injpossible d'y découvrir un progrès d'idées ou simplement un mouvement concerté ; elle naît, pour ainsi dire, à mesure qu'elle s'en donne à elle-même l'occasion ; le début suscite ce qui suit, chaque pensée en éveille une autre, et ainsi de proche en proche, jusqu'à ce qu'elle ait épuisé, sinon toutes ses ressources, du moins les meilleures. Dans cette trame un peu lâche, mille fantaisies, mille caprices sont possibles. Il ne s'agit pas d'entraîner le lecteur par un raisonnement pressant ; il faut le séduire, l'enlacer, assaillir son jugement par des impressions variées et pourtant concordantes ; c'est donc à l'esprit, comme nous le définissions tout à l'heure , que revient ici le rôle principal. Les rencontres heureuses y sont plus importantes que les raisons fortes, ou du moins celles-ci ne sont admises pour bonnes qu'autant qu'elles prennent la
'1. Pécheur f 31-33.
forme de ceiles-là. Tout, dans cette sorte d'argumentation, est brillant, rapide et fleuri ; mais, bien plus encore, tout y est moqueur et malin, car c'est à la satire surtout qu'elle convient. L'effet d'ensemble en est grand, mais par l'accumulation des détails et non par leur arrangement. Rien n'y est sacriGé ni subordonné ; car ce que l'auteur se propose, c'est d'exciter des impressions vives et de les renouveler sans cesse les unes par les autres. Appliquée à des questions difficiles ou prolongée trop longtemps, cette manière de faire rebuterait et fatiguerait un lecteur; mais employée avec discrétion et mise au senice d'idées simples, elle a un éclat meneilleux. C'est proprement celle qui convient au libelle, à la diatribe ou au pamphlet.
rV' rciément descriptif et narratif dans les œuvres de Lacien en général. — Obser\'atlon des ridicnles extérieurs : descriptions satiriqnes. — Observation morale : narrations moqueuses. — Réalisme et fantaisie : les malheurs de Theamopolis.
 côté de l'argumentation, ce qui domine dans l'ensemble des œuvres de Lucien , c'est la description et la narration. Conter lui est naturel ; quant à décrire . c'est en quelque sorte sa manière ordinaire d'énoncer ses pensées. Pour lui , je Tai dit déjà , les abstractions pures n'existent pas. Ce qu'il conçoit, ce sont des actions ou des formes sensibles qui le:^ traduisent soit en bien , soit en mal. Il ne décrit donc pas pour décrire . par amour du purpureits pannus , comme le poêle d'Horace ; il décrit pour prouver, comme nous venons de le voir, ou tout simplement pour mieux s'expliquer et donner aux choses qu'il a dans l'esprit toute leur valeur. C'est une raison de plus pour qu'il mette soit dans ses descriptions, soit dans ses récits, qui y tiennent de près, ses qualités les plus originales.
J'ai eu l'occasion de citer dans le cours de cette élude bien des morceaux de toute sorte dont il suffit ici de rappeler le
souvenir pour que le lecteur se fasse une idée nette Je la façon dont Lucien, quand il le veut, saisit et dépeint les traits extérieurs d'un personnage ou d'une foule. On n'a pas oublié sans doute ces descriptions satiriques de philosophes qui abondent dans le Banquet , dans 1*^4^1 du mensonge, dans les Sectes à l'encan , dans la Double accusation. S'il faut essayer de préciser nos impressions, nous devons dire que le caractère général du talent descriptif de Lucien, c'est une vigueur naturelle unie à une grande légèreté. Il ne lui arrive guère de tracer de portraits à proprement parler; ce qu'il aime, c'est une sorte de croquis moqueur qui tient de la caricature, mais non pas, bien entendu, de la caricature grossière ; il la veut amusante et intelligente à' la fois, hardie sans doute, pourvu que sa hardiesse soit toujours associée à une certaine grâce , mais surtout vive, imprévue et rapide dans ses effets, afin qu'elle excite l'esprit sans le fatiguer. Chose remarquable dans un temps de décadence littéraire et d'affectation, il a une simplicité et une élégance dans la manière de présenter les ridicules qui ne se démentent jamais. Nulle part on ne sent en lui l'écrivain qui se donne de la peine et qui se tourmente pour frapper fort sur l'imagination de ses lecteurs. II possède au plus haut degré celte sorte d'aisance des grands caricaturistes, qui font beaucoup avec peu de chose, qui donnent un sens à quelques traits hâtifs et en apparence incohérents. Tout consiste en un petit nombre d'indications spirituelles ; ce n'est pas un dessin, ni même une ébauche : c'est, pour ainsi dire, tout simplement une suggestion piquante.
Prenons par exemple , dans un des discours satiriques où Moraos se moque des dieux devant eux , la description plaisanté de Dionysos et de son cortège. Certes , pour un écrivain qui aurait songé à se faire valoir, l'occasion était belle ; il y avait lieu à des effets de style , à des combinaisons de mots, à des recherches de couleurs, en un mot à tout un déploiement savant de cette sorte d'art qui finit par dissimuler le talent, quand il n'y supplée pas. Écoutez Lucien:
8li CHAPITRE DIXIÈME.
il n'a pas l'air de se mettre en peine le moins du monde ; il ne cherche pas les traits nouveaux ; ceux qui sont partout lui suffisent ; seulement il les choisit si bien, sans qu'il y paraisse, et il y met tant de vie, il les assemble avec tant d'entrain et d'esprit, qu'il semble nous faire voir bien plus de choses encore qu'il ne nous en montre en réalité :
«... Voici Tillustre Dionysos, un dieu à moitié homme, qui » n'est pas même Grec par sa mère, mais petit-fils d'un mar- » chand syro-phénicien nommé Cadmos. Puisiju'on l'a jugé B digne de l'immortalité , je ne dirai rien de lui personnel— » lement, ni de sa mitre, ni de son ivresse habituelle, ni de sa » démarche ; vous voyez tous aussi bien que moi combien il est » indolent, combien efféminé ; il n'a jamais sa tête à lui et il » sent le vin dès le lever du jour. Mais ce personnage nous a » imposé sa phratrie tout entière ; il a conduit ici un chœur » au grand complet, il a fait dieux avec lui Pan, Silène, les » Satyres, êtres grossiers, presque tous gardeurs de chèvres, » hommes bondissants et de formes bizarres : l'un a des cornes, » des pieds de chèvre , et une barbe si épaisse qu'on le pren- » drait pour un bouc ; l'autre est un vilain vieux , au crâne » chauve, au nez camard, toujours porté sur son âne, un Lydien ; «quant aux Satyres, vous pouvez voir leurs oreilles pointues, » leurs tôles dénudées, leurs cornes semblables à celles des » chevreaux nouveau-nés : cela nous vient de Phrygie. J'ajoute » qu'ils ont lous des queues. Voilà les dieux dont nous sommes » redevables à ce noble compagnon ' . »
Une chose (|ui aura frappé tout le monde dans ce morceau , c'est ce qu'il y a de fantaisie dans la vérité descriptive chez Lucien. Sans doute, il n'invente rien ; tout est pris ici dans la tradition ou dans le souvenir de nombreuses représentations figurées qui étaient alors familières à toul le monde ; et cependîuil, par la facilité avec laquelle il se joue au nulieu de tout cela, il a l'air d'in\enter alors même qu'il se souvient. Il
f. Assemblée des dieux , :>.
en est de même lorsqu'au lieu de décrire comme ici d'après les poêles ou d'après les artistes, il décrit d'après la réalité. Certes, il y a de l'observation dans ses descriptions, et de la plus fine ; mais cette observation l'inspire et ne l'assujettit pas. Son exactitude n'a rien de commun avec la fidélité du copiste ; elle est toute pleine d'imagination et par conséquent d'invention. Que l'on se rappelle comment le dieu Pan, au début de la Double accusation, dépeint les discussions philosophiques auxquelles il assiste du haut de l'Acropole * ; tout est vrai dans cette spirituelle esquisse, et pourtant l'auteur ne semble-t-il pas s'amuser plutôt lui-même en la faisant que chercher à rapporter fidèlement ce qu'il a vu ? Dans le même genre, je citerai le passage où Lucien, au commencement du Discours sur les salariés, décrit, au milieu d'une comparaison, les gens qui aux portes des temples cherchent à exciter la pitié publique en racontant leurs malheurs, vrais ou imaginaires :
« Je croyais entendre quelques-uns de ces hommes que l'on » voit en troupes auprès des autels, la tête rasée. Prêtez-vous à » écouler leurs discours : ils vous parlent tous à la fois de la » hauteur des vagues, de la violence des tourbillons, des pro- » montoires, des ballots jetés à la mer, des mâts brisés, du » gouvernail arraché ; puis vient l'apparition des Dioscures, — » acteurs obligés, dans cette sorte de tragédie ; — à leur défaut, » c'est quelque autre dieu, descendu, comme au théâtre, juste » à point nommé, qui s'est assis sur la hune ou tenu debout M près du gouvernail et qui a poussé le navire vers quelque » rivage doucement incliné; là, il est venu s'échouer, et s'il » n'a pu éviter d'y être tôt ou tard disloqué , du moins les «passagers se sont tirés d'affaire, grâce à la faveur du dieu. » Ces récits, les malheureux naufragés vous les prodiguent avec » une emphase tragique ; car le besoin les presse et ils espèrent » toucher plus suroment leurs auditeurs en se faisant passer à » la fois pour accablés de malheurs et pour amis des dieux '. >»