I. Vf»yez plus liuut, page
.'. Sur les Salarié». 1, '2.
Hais ce ne sont pas seulement les circonstances extérieures que Lucien excelle ainsi à se représenter et à mettre en scène ; ce sont aussi les sentiments. Lorsque Toccasion s^y prête, sa finesse de moraliste le sert merveilleusement. N'est-ce pas un tableau achevé, par exemple, que la description du banquet chez le riche dans ce même discours Sur les salariés ? Le philosophe qui aspire à entrer dans la domesticité d'un riche Romain s'est fait présenter à son futur patron ; rien n'est encore conclu définitivement entre eux , mais déjà on s'est entendu tacitement ; le riche invile à dîner son nouvel ami , c'est-àdire en réalité son nouveau client; tous les honneurs sont pour lui ; c'est un triomphe, mais de combien de petites misères n'est-il pas mêlé I Ces misères, Lucien les analyse avec une charmante finesse, et ce qui est plus remarquable encore, il nous les fait sentir comme si nous les éprouvions nousmêmes.
« Tu te procures un vêtement sans la moindre tache , tu te » drapes de la manière la plus élégante, et, au sortir du bain, » tu te rends chez ton hôte , en prenant bien garde de ne » pas arriver le premier ; s'empresser trop est un manque de » savoir-vivre, de même qu'être en retard serait une incivilité. » Grand calcul, par conséquent , pour ne le présenter ni trop » loi ni trop lard. On te reçoit avec toutes les marques de la » considération , on vient même te prendre pour le faire asseoir » un peu au-dessus du riche avec deux de ses vieux ^is. Toi » cependant , comme si tu venais d'entrer dans le palais du » souverain des dieux , tu regardes tout a\ec admiration ; » chacune des choses que tu vois faire le remplit de surprise, » car tout est nouveau et inconnu pour toi. Les gens de la » maison ont les yeux sur loi , et il n'est personne dans Fas- » sislance qui ne t'observe;... les serviteurs des convives » remarquenl Ion embarras et Ion inexpérience, et ils s'amusenl » de loi Ne crois pas leur faire illusion : ils s'aperçoivenl » parfaitement que ce dîner est le premier auquel lu assisles , » car on voil lout de suite qu'une senielte placée devanl loi esl
» une chose à laquelle tu n*es pas accoulumé. Qu'arrive-l-il ? » C'est que tu sues d'inquie'tude ; tu as soif , et tu n'oses pas » demander à boire , de peur de passer pour un rustre ; des » mets variés sont servis et disposés en ordre , mais tu ne sais » par lequel tu dois commencer ; te voilà donc obligé de regarder » furtivement ton voisin , de faire ce qu'il fait et d'apprendre » de lui dans quel ordre les choses doivent être mangées. » D'ailleurs, tu es plein d'agitation et fort ému ; tout ce qui se » fait te frappe de surprise. On se met à boire à la santé les uns » des autres ; le riche demande une des plus grandes coupes , » il y trempe le premier ses lèvres , et il te l'offre en t'appe- )) lant son maître ou bien de quelque autre titre non moins » flatteur; tu la reçois de ses mains, mais , faute d'usage, tu ne » sais même pas que tu devrais répondre quelques mots , et tu » te fais regarder comme un homme sans éducation *. »
Quand la description est ainsi conçue , quand elle est à ce point vivante et variée , elle touche de près au récit. Sauf la différence de l'action , les mérites qu'elle offre sont justement ceux du conte et de l'anecdote ; et cette différence même est à peine appréciable , car il y a une sorte d'action dans des scènes comme celle que nous venons de traduire. Les récits proprement dits sont presque innombrables dans les écrits de Lucien. Je ne parle pas seulement, bien entendu, de ceux de ses ouvrages qui sont essentiellement narratifs, comme le Pérégrintis , le Démonaœ, V Alexandre , le récit étant alors le fond même de la composition ; mais la place qu'il occupe dans les œuvres de satire ou de discussion n'est guère moins considérable. Parcourons, par exemple, la diatribe Contre un ignorant collectionneur de livres ; les historiettes s'y succèdent presque sans interruption : d'abord celle de l'homme aux pieds de bois, une simple anecdote rapportée en quelques mots ; puis celle d'Évangelos de Tarente , récit développé , véritable scène de comédie sous forme narrative ; un peu plus loin, la légende du