‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 115 sur 140 · Sur les Salariés · texte numérisé non relu

Sur les Salariés

318 CHAPITRE DIXIÈIIE.

lesbîen Néanlhos , présorapliieux rival d'Orphée ; ensuite un Irait anecdolique de la vie de Denys , tyran de Syracuse ; un autre de même nature, emprunté à celle de Démétrius le Cynique; et ainsi de suite jusqu'à la fin de Touvrage. Le dialogue intitulé Toxaris mérite d'être tout particulièrement signalé à ce point de vue ; ce n'est, comme il a été dit plus haut, qu'une suite de courtes narrations qui servent d'arguments en faveur de deux opinions contraires. Cette forme même a fait douter de l'authenticité de l'ouvrage , malgré le mérite des récits. Hais il n'y a là, d'après ce que nous venons de remarquer , qu'un emploi, trop peu dissimulé peut-être , d'une manière de raisonner qui est tout-à-fait ordinaire chez Lucien. On ne saurait eo tirer un motif valable d'attribuer cette composition à une main étrangère. Parmi toutes ces narrations , longues ou brèves , réelles ou fictives , il n'y en a pas une seule , disons-le tout d'abord , qui nous mette sous les yeux une grande scène. Toutes les qualités supérieures qui éclatent chez les historiens de renom sont donc exclues immédiatement du nombre de celles auxquelles Lucien peut prétendre. Il n'était ni assez capable de réflexion soutenue , ni assez détaché de ses propres sentiments , pour composer un de ces larges tableaux dans lesquels l'art des grands écrivains nous représente des indi\idus et des foules , agités par des passions diverses. Quand Tocc^sion de pareilles narrations s'est offerte à lui , comme dans son Pérégrinus ou dans son Alexandre , il n'a pas même essayé d'en profiter. La seule forme de récit qu'on rencontre dans ses ouvrages, c'est le récit léger et anecdotique , le plus souvent ironique , presque toujours enjoué et malin. De composition, à proprement parler, il n'y en a guère dans de tels morceaux : les uns sont trop courts pour y donner lieu, et, dans les autres, auxquels l'auteur a laissé prendre un plus large développement, il ne semble pas qu'il en ait eu le moindre souci. Sa manière consiste à mettre toute une série de détails piquants les uns à la suite des autres. Il suffit que chaque circonstance en elle-même soit juste , amusante ou instructive , et surtout nettement détachée.

Son mérite propre, c'est de mettre en relief, avec une prestesse charmante, toutes les singularités d'un personnage , de nous faire voir tous ses ridicules ou tous ses embarras un par un , d'appeler juste à propos et rapidement l'attention du lecteur sur les moment successifs d'une action , de varier une situation par des traits prompts et multipliés , de nous intéresser à tout et de nous amuser constamment. En ce genre , il est incomparable , et ses récils sont de petits chefs-d'œuvre. J'en choisirai deux seulement , à litre d'exemples.

Le premier est relatif à un sot personnage, nommé Ëvangélos, de Tarente , qui , l'esprit égaré par la vanité, trompé d'ailleurs grossièrement par ses flatteurs , se crut musicien , voulut concourir aux jeux pythiques , et fut bafoué publiquement , comme il le méritait.

« Un Tarentin, nommé Ëvangélos, qui tenait un rang des plus » considérables dans sa ville natale , conçut le désir d'obtenir » une couronne aux jeux pythiques. Comment s'y prendre? » Concourir pour les exercices gymniques, il comprit bien qu'il » n'y fallait pas songer, car il n'était naturellement ni robuste, » ni agile. Il se mit dans la tête qu'il aurait plus de chances de » vaincre au concours de la cithare et du chant. Cette folle idée » lui avait été suggérée par ses misérables flatteurs , troupe » attachée à sa personne et toujours empressée à le louer bruyam- » ment , à la moindre note qu'il faisait entendre. Ëvangélos vint » donc à Delphes. L'appareil le plus fastueux l'entourait ; cou- » vert d'un vêtement qui n'était qu'un semis de paillettes d'or, » il avait sur la tête une couronne merveilleuse : c'était une » branche de laurier en or, et les baies de ce laurier étaient de » grosseur naturelle, chacune formée d'une seule perle. Quant » à sa cithare , la beauté du travail égalait la richesse de la » matière. Elle était en or massif, ornée de pierreries variées, » et au milieu on voyait les Muses, Apollon et Orphée, ouvrage » d'une incomparable perfection. Le jour du concours étant » arrivé, trois rivaux se présentèrent. Le sort désigna Ëvangélos )) pour chanter le second. Après que Thespis le Thébain eut

3iO CHAPITRE DIXIÈME.

» concouru brillamment « voilà Ëvangélos qui entre en scène , » tout resplendissant d'or, de perles, de bérils et d'améthystes, » enveloppé dans son vêtement de pourpre, dont les couleurs se » mariaient à Téclat de cette parure. A son aspect , tous les » spectateurs sont frappés d'admiration ; on se fait déjà la plus » haute idée de son talent. Cependant il faut bien qu'il se décide » à chanter et à jouer de la cithare. II prélude ; les premières » notes qu'il tire de son instrument sont fausses , et , en A frappant trop fort sur les cordes, il en brise trois tout d'abord ; » puis il se met à chanter d'une voix aigre et fluette. Aussitôt » un rire immense s'élève de toutes les parties du théâtre. Les » juges, indignés d'une pareille effronterie, ordonnent qu'on le » mette dehors à coups de fouet. Alors on vit , spectacle risible, » le luxueux Ëvangélos pleurer, traîneau milieu de la scène par » des gens armés de lanières , les jambes ensanglantées par les » coups , et ramassant à terre les pierreries de sa cithare qui » étaient tombées décote et d'autre , carie fouet n'épargnait pas » plus l'instrument que son possesseur *, »

L'autre récit , non moins comique ni moins spirituel , est celui des mésaventures du stoïcien Thesmopolis, attaché comme philosophe domestique à une riche Romaine. L'auteur y intervient un peu plus que dans celui qui précède. Ses réflexions se mêlent aux faits qu'il raconte ; mais sa manière est toujours la même , également vive et moqueuse , alerte et volontairement irrégulière , comme s'il parlait au lieu d'écrire.

« Je te raconterai franchement ce qui m'a été rapporté par » Thesmopolis le stoïcien, que tu connais ; c'est une aventure » fort risible qui lui est arrivée à lui-même, et qui pourrait fort » bien assurément advenir aussi à quiconque l'imiterait. Il était » attaché à une femme riche et fastueuse, d'une des plus » grandes familles de Rome. Un jour toute la maison se mit en » voyage. Et tout d'abord, comme premier désagrément, il lui » fallut subir le ridicule voisinage du bouffon. Un vil histrion ,

Page 1