‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 116 sur 140 · Contre un ignorant · texte numérisé non relu

Contre un ignorant

LUCIEN ÉCmVAlN. 321

» aux jambes épilées, à la barbe soigneusement rasée, tel » fut le compagnon déroute qu'on lui donna, à lui, philosophe. » La maîtresse de la maison avait ce personnage en grande » considération. Thesmopolis me rapporta même le nom qu'elle » lui donnait : elle l'appelait Chelidonion (petite hirondelle) *. » C'était déjà, n'est-îl pas vrai, quelque chose de fort conve- )) nable pour un homme grave et âgé, qui avait la barbe » blanche, — tu sais combien celle de Thesmopolis était épaisse D et quel air imposant elle lui donnait , — d'être assis à côté » d'un misérable de cette sorte, tout fardé, qui se teignait le » dessous des yeux, qui savait lancer des œillades et tournait » la tête en tout sens? Jolie hirondelle, en vérité, ou plutôt » vautour à la mâchoire déplumée; si Thesmopolis ne l'avait » supplié, il aurait pris place à côté de lui avec sa coiffure de » femme sur la tête. Tout le long de la route, ce furent des » ennuis sans nombre ; il fallut subir ses chants et ses gazouil- » lements, et, si le philosophe ne l'avait retenu, peut-être » allait-il se mettre à danser sur la voiture. Mais voici bien » une obligation d'un autre genre , qui fut imposée à Thes- » mopolis. Sa patronne l'appelle: — Thesmopolis, lui dit- » elle , je t'en prie , rends-moi un grand service ; ne me » refuse pas ; n'attends pas que je te supplie davantage. — » Lui, naturellement, promet de faire tout ce qu'elle voudra. » — Ce que je te demande , lui dit-elle , à toi dont j'ai » éprouvé la bonté, le soin, la tendresse, c'est de prendre dans »ta voiture ma petite chienne... tu sais bien : Myrrhina. » Garde-la-moi, et fais bien attention à elle, afin qu'elle ne I) manque de rien. La pauvre bête est pleine et elle va mettre )) bas très-prochainement. Ces maudits serviteurs n'écoutent » rien de ce qu'on leur dit, et , bien loin de se soucier d'elle, » c'est à peine s'ils s'occupent de moi, lorsque nous voyageons. » Sois assuré que tu me feras un grand plaisir en me gardant » ce cher petit animal ; je l'aime tant, et il est si gentil I —

t. Nom de courtisane; vov. Lucien , Dial. des courlis. ^ 10.

3ii CHAPITRE DIXIÈME.

» A de telles prières Thesmo|)olis répondit en promettant tout ce » qu'elle voulut ; un peu plus, elle allait pleurer. Ce fut une » chose des plus réjouissantes que le spectacle donné par ce » petit chien qui sortait la tête de dessous le manteau de Thes- » mopolis et apparaissait à couvert sous sa barbe. Ajoute à » cela, bien que Thesmopolis n'en ait rien dit, que la mignonne » béte arrosa ses vêtements à plusieurs reprises, qu'elle jappait » avec de petits cris, comme font tous les chiens de cette race, » et que de sa langue elle léchait la barbe du philosophe, où était » resté peut-être quelque fumet du dernier diner. Le bouffon, » son compagnon de voiture , aimait à plaisanter à chaque » repas sur tous les convives et le faisait avec esprit ; lorsqu'il » en vint à se moquer de Thesmopolis, — Quant à celui-là, » dit-il, je n'ai qu'une chose à en dire, c'est qu'il a quitté le » Portique pour la secte des Chiens. — J'ai appris de plus, » qu'en dernier lieu la chienne avait fini par faire ses petits » dans le manteau du philosophe *. »

Ces deux morceaux, si je ne me trompe , rendent bien sensible ce que je disais un peu plus haut , au sujet de la fantaisie qui se mêle sans cesse chez Lucien à un certain réalisme et à une minutieuse exactitude. Il est manifeste qu'il devait lui être fort difficile de conter quoi que ce soit sans y mettre beaucoup du sien. Cet agréable défaut est celui de tous les vrais conteurs, de ceux du moins qui le sont par goût naturel et par instinct : les détails du récit ont pour eux un tel charme qu'ils les multiplient sans même s'en apercevoir. Une circonstance piquante en fait naître une autre qui Test davantage : ils finissent par ne plus distinguer ce qui aurait dû arriver pour le plus grand plaisir de leur public et le leur, de ce qui est arrivé réellement. Lucien, quand il raconte, a pres(|ue toujours, j'en suis persuadé, l'intention de rapporter les choses exactement ; mais il est clair, qu'une fois engagé dans son récit, il faut qu'il en rende chaque particularité aussi piquante

t. Discours sur les salariés. 33. 34.

que possible. Manifestement par exemple, il fait Évangélos plus sol et plus ignorant qu'il ne pouvait l'être en réalité, et il sacrifie ainsi la vraisemblance à l'effet : un homme qui a la voix aigre et fluette, qui chante faux et qui brise quatre cordes en posant les doigts sur son instrument, ne se persuade pas à lui-même, quelle que puisse être sa fatuité, qu'il est musicien. Quant aux aventures de Thesmopolis, Lucien, comme on a pu le remarquer, avoue explicitement, en les racontant, qu'il en dit un peu plus qu'on ne lui en a dit ; nous l'aurions soupçonné sans son aveu. C'est là sa manière en toute occasion. Comme narrateur, il est à la fois minutieux et inexact, deux défauts qui, réunis et combinés par lui, deviennent, je ne sais comment, une charmante qualité.

Il n'y a pour nous, dans toute la littérature grecque de la période impériale, que deux vrais diseurs d'anecdotes : l'un est Plutarque et l'autre est Lucien. Plutarque aime l'anecdote en moraliste et en curieux ; il la conte avec une simplicité famih'ère qui est très-loin de manquer de finesse. Sa manière est naïve; il admire les belles paroles et les belles actions , et il les met en scène avec un plaisir d'honnête homme ; c'est là son charme particulier. En outre, il est plein d'à-propos dans l'usage qu'il fait de ces petites choses ; les détails dramatiques éclairent chez lui les jugements et les gravent dans le souvenir. Au reste, il a pins de justesse que de force et plus de finesse que d'éclat. Lucien est fort supérieur à Plularque par le style et par l'instinct d'écrivain. Quand il conte, il met dans ses anecdotes tout son esprit , toute sa vivacité d'observation , et toute son imagination. Cela est leste, brillant et spirituel: on sent qu'il s'amuse lui-même en nous amusant. Il est abondant sans longueur, parce que tout est vif et que tout a une valeur. Plularque intéresse et instruit ; on peut douter de sa critique . mais on ne doute point de sa véracité. Lucien séduit, stimule , surprend et enchante tout à la fois; il a le don d'enchérir sans cesse sur lui-même sans effort ; on ne le croit jamais tout-à-fait, même quand il dit vrai, mais jamais

non plus on ne s'éloigne de lui , même qnand on ne le croît pas.

J*aurais, pour compléter ceci, à parler du récit purement fantaisiste, tel que nous le voyons dans quelques-unes de ses œu\Tes ; mais il me parait préférable, pour Tordre et la clarté de cette étude, de considérer d'abord la forme dialogaée qu'il a donnée à ses principales œuvres, afin de rassembler ensuite tout ce qui est chez lui de pure fantaisie, soit en récit, soit en dialogue.

Le dialogue et l'instinct dramatique chez Lucien. — Diverses sortes de dialogues essayées par lui. — Influence de Platon sur Lucien. — Comparaison d'un dialogue platonicien avec VHermotime.

C'est sous la forme dialoguée que la satire de Lucien a pris vraiment son essor, et c'est sous cette forme encore qu'elle est restée le plus originale. Si Ton demande pourquoi il en a été ainsi, la réponse est facile : le dialogue seul permettait à son instinct dramatique de se développer en toute liberté.

Trop retenu dans le discours ou la narration, cet instinct, si puissant chez Lucien, ne pouvait y apparaître qu'incidemment ; dans le dialogue, au contraire, il se jouait à l'aise. Il avait une action à inventer et à conduire, des personnages à créer, des situations à varier. Le mouvement incessant de la conversation, les brusques interruptions, l'attaque et la riposte, tout cela animait sa verve et le stimulait. Il y avait là comme une excitation perpétuelle pour son imagination et son esprit; la rapidité de l'allure, les incidents, une certaine part laissée au hasard et à l'imprévu, n'était-ce pas précisément ce qu'il fallait à cette pensée vive et capricieuse? Il n'est pas surprenant qu'une convenance aussi frappante ait été sentie de bonne heure par Lucien lui-même.

3i6 CHAPITRE ONZIÈME.

Toutefois, comme on Ta vu dans le chapitre où j'ai dû énumérer et classer ses écrits, il s'en faut de beaucoup que sa conception originale du dialogue ait été arrêtée dès le premier jour. J'y ai distingué plusieurs manières successives, représentées chacune par un nombre plus ou moins considérable d'œu-^ \res dialoguées. — La première, passablement indécise, moitié sophistique, moitié philosophique, mais se rattachant toutefois par ce qu'elle a produit de meilleur à Tinfluence de Platon ; — la seconde, partagée entre l'imitation de Ménippe et de la Comédie , surtout de la Comédie moyenne et nouvelle ; — la troisième, (|ui est véritablement la grande manière de Lucien, inspirée d'Eupolis et d'Aristophane, mais en somme pleine de * liberté et de nouveauté. Il résulte de cette distinction qu'il est impossible de ramener ses dialogues à une seule formule et par conséquent de les étudier tous à la fois. Nous considérerons donc chacune de ces trois manières successivement, mais en passant vite sur la première, pour nous arrêter plus longuement à la seconde et surtout à la troisième, puisque c'est sur ces deux dernières que repose en très-grande partie sa renommée littéraire.

Il y aurait peu d'intérêt évidemment à rechercher ce qu'est l'art du dialogue chez Lucien, <lans des compositions où cet art existe à peine. Je ne m'attacherai donc pas à des œuvres telles que le Xigrinu.^, los Portraits, la Défense des Portraits, qui plaisent, il est vrai, par d'autres (jualités, mais où le mou\emeut lie Tenlretien et l'échange des senliaients se réduisent à fort peu de chose. Dans ce premier groupe, je ne vois guère que VAnacharsis, VHennotime et le Parasite, qui révèlent des qualités dramatiques vraiment originales ; l'influence platc>nicienne est très-sensible dans ces trois écrits ; mais elle est méhini,'<'e dans le Parasite à celli^ d(* la Comédie, tandis j|u'i'Ile .Ni* inniiiri' bien plus pure dans VAnachar.sis i'[ Y llermotime. Ce dernier diak>gue peut être considéré coaunc k* type d«» o-tte première manière dans ce qu'elle a de plus ooniplit et de plus forl. Prenons-le donc isolément et rapprochons-le, pour

l'apprécier, d'une de ces œuvres de Platon dont Lucien s'inspirait quand il le composa.

Ceux des dialogues de Platon que Lucien certainement connaissait le mieux et admirait le plus vivement, c'étaient ceux qui oui été de tout temps et qui sont encore aujourd'hui particulièrement goûtés des lettrés, le Gorgias, \e Phèdre, IcPhédon, le Banquet, et quelques autres du même genre. Ces dialogues sont de véritables drames. Les opinions disculées ne nous touchent pas seulement par elles-mêmes, en raison de leur valeur philosophique; elles nous émeuvent surtout parce que les personnages mis en scène sont grandement intéressés à leur succès ; ils tiennent à ces opinions par des raisons fort diverses qui deviennent en eux des sentiments très-forts : leur amourpropre, leur réputation, quelquefois même leurs plus chères espérances sont en jeu. Par suite, l'intérêt que nous prenons à la controverse est un intérêt de cœur autant qu'un intérêt d'esprit.

Rappelez-vous le Phédon, Au début, nous entendons Socrate, près de mourir, exprimer à ses disciples émus le contentement qu'il éprouve à la pensée de cette vie nouvelle et inconnue où il va entrer ; on s'associe à cette sorte de confiance religieuse et sereine, on est heureux pour lui en le voyant si tranquille. Mais voici qu'un doute est exprimé par Cébès et par Simmias : Socrate a beau les encourager lui-même à parler, leur objection nous inquiète et nous afflige, comme elle afflige tous les disciples réunis Le dirai-je? ce n'est pas la croyance compromise qui nous intéresse, nous du moins, modernes, plus ou moins scepli(|ues et fort résignés à l'être ; ce qui nous touche, c'est qu'il nous semble que l'espérance de Socrate doit être ébranlée, et que celte mort, qui lui paraissait si douce tout à l'heure va être maintenant pour lui pleine d'angoisse et d'amertume. Perdre au dernier moment une illusion à laquelle il avait attaché tout son bonheur et tout son courage, voilà ce qui le menace et ce ((ui nous trouble profondément. L'objection est ici vraiment le nœud du drame. On sait comment Socrate la résout. Que ses réponses nous persuadent ou qu'elles nous laissent incertains,

peu importe au point de vue dramatique. A mesure qu'il parle, la confiance renaît autour de lui ; la sérénité de son âme se découvre de plus en plus ; ses espérances, appuyées sur ses raisonnements, prennent un essor magnifique qui nous ravit ; nous sommes emportés à la fin par l'imagination de l'écrivain dans les régions mystérieuses qu'il nous révèle, et quand le dénouement arrive, nous sommes pénétrés jusqu'au fond de l'âme de cette paix profonde qui plane sur la mort du sage.

Le grand art de Platon, dans ses dialogues, c'est donc de mettre en scène, non des idées abstraites, mais des hommes. Nous voyons chez lui des personnages vivants qui aiment leurs opinions, qui ont des travers, des entêtements, et aussi de nobles et fermes croyances. Tout cela est engagé à la fois dans la controverse, et par suite les phases par où elle passe sont de véritables péripéties dramatiques. Quand une idée fausse est vaincue, il y a un amour-propre qui est vaincu avec elle ; quand une vérité a le dessus, il y a de bonnes espérances qui sont satisfaites ; dans tous les cas, avant la victoire ou après la défaite , nous avons sous les yeux une situation morale . indi(|uée tout d'abord, dont les variations habiles et vraies nous intéressent \ivemenl.

Assurément Lucien n'avait pas la patience d'esprit ni la force de réflexion (jui permettaient à Platon de combiner ces vastes ensembles. On ne saurait nier toutefois que, dans rtfermon>n€ au moins, sa manière ne rappelle heureusement celle du grand philosophe J'ai exposé ailleurs le sujet du dialogue : la question discutée entre Hermotime et Lvcinos , c'est celle de savoir s'il est sage de s'attacher à un système philosophique quelconque. Démontrer que c'est illusion et folie, voilà l'idée générale sous sa forme abstraite. Cette abstraction, Lucien, comme Platon l'aurait fait en pareil cas, a su la rendre vivante; pour cela, il lui a suffi de nous montrer en Hermotime un croyant, et de faire en quelque sorte de ses espérances l'enjeu de la lutte au spectacle de laquelle il nous convie.

Hermotime est un philosophe tout ab.sorbé dans des études

arides et subtiles , un adepte du stoïcisme , reconnaissable immédiatement à son extérieur autant qu'à son langage et à ses manières ; mais en même temps, c'est une âme naïve, qui poursuit avec une confiance touchante un certain idéal de bonheur, résultat nécessaire, selon lui, de ses croyances, de ses efforts, de sa discipline morale et intellectuelle. En Tentendant parler, nous songeons à Marc-Aurèle, à Épictète, à ces hommes difficiles pour eux-mêmes, toujours portés à se sacrifier, et persuadés que toute la félicité consiste dans ce sacrifice. Il a soixante ans; c'est déjà presque un vieillard. Depuis vingt années, il travaille, il souffre, il se contraint sans relâche. Quelle force l'espérance ne doit-elle pas avoir dans son cœur pour l'avoir soutenu si longtemps et pour y subsister encore tout entière! Mais subsiste-t-elle réellement? N'a-t-elle été ni diminuée ni ébranlée par cette longue attente? Questionné par l'indiscret Lycinos, non-seulement il avoue qu'il n'a pas encore atteint le but si ardemment désiré, mais de plus il laisse entendre qu'il ne compte même pas l'atteindre prochainement. Et quand on le presse, il refuse de fixer le terme auquel s'attache son espoir. N'est-ce pas là une grave confession? Nous voyons clair dans cette âme bonne et simple, qui veut croire plus encore qu'elle ne croit ; nous de\inons ses inquiétudes obstinément repoussées et nous la plaignons en songeant à quel péril la discussion va exposer cette frêle espérance qui est son trésor. Son âge même augmente encore notre sympathie ; son caractère la rend à chaque instant plus vive. Ce n'est pas un des maîtres de la secte, hautain et obstiné, que nous avons sous les yeux ; c'est un disciple, et, pour dire le mot, c'est un vieil enfant. A l'âge d'homme, il s'est mis à l'école, persuadé du savoir immense et de la vertu infaillible de ses maîtres ; et depuis lors, malgré ses déceptions, il n'a jamais consenti à douter d'eux un seul jour. Ignorant de parti pris tout ce qui peut être reproché aux siens, héroïque dans sa fidélité qui est devenue une dévotion, c'est à sa propre faiblesse seulement qu'il attribue son insuccèh.

Dans ces conditions , il est évident qu'il ne peut garder son sang-froid en discutant avec Lycinos. Les objections de celuici Talteignenl dans ses affections les plus chères. Lucien a su représenter avec \érité les sentiments d'inquiétude et bientôt d'angoisse par les(]uels il passe au cours de la discussion. Ces sentiments, nous les partageons jusqu'à un certain point , comme nous partageons dans un drame les émotions des personnages. A mesure qu'Hermotime se sent réfuté et convaincu d'erreur, une sorte de malaise moral s'empare de lui. Il a peur du vide qui semble s'ouvrir devant ses pas , et vers la fin , c'est presque un cri de désespoir qui lui échappe : — « Qu'as-tu 1» fait , Lvcinos? » s'écrie-l-il ; a lu as réduit mon trésor en » poussière , et voici que toutes mes années de travail sont » perdues et que toutes mes faliguos se trouvent inutiles' î »

Cela est profondément \rai et même touchant. Il est fâcheux seulement, qu'au point de vue dramatique, le dénouement ne réponde pas très-bien à ce remarquable dévelop[>ement de caractère : Hermotime , à la fin , se rallie trop complètement aux idées de Lycinos. Cela sans doute a paru nécessaire à Lucieu pour que la discussion se terminât de la manière la plus favorable à ses propres opinions ; mais il faut reconnaître que la vraisemblance en souffre. J'aurais compris qu'Hermotime, déconcerté . à bout lie raisons . se relirai ébranlé el profondément triste , emportant a\ec lui des réflexions qui plus tard auraient opéré d'elles-mêmes dans son esprit ; je m'explique mal ((u'il renonce en un instant , comme il le fait , aux convictions et aux espérances de toute sa vie.

Quoi (|u'il en soit , je n'hésite pas à dire que son rôle, pris dans son ensemble, est une belle création littéraire. Nous a\ons là nn t'xempli'ile ce (|ue Lucien aurait fait s'il avait voulu pniKlrc phis souvint Platon pour maître et pour modôle. Le dialoi^ue di ï Hermotime , comme le Phédon et le Gorffiiui , est un drame tout autant qu'une l'ontrovcrse pliilo^ophi(|ui'. Il

nous touche en même temps qu'il nous fait penser , et le moyen employé par Lucien est exactement celui dont Platon s'était servi : les idées sont associées à des sentiments.

D'où vient qu'ayant réussi dans ce genre , au moins une fois, comme nous venons de le voir, il n'y a pas persévéré? Cela tient, je crois , à deux raisons. D'une part , cette forme de dialogue demandait une discussion philosophique sérieuse, dont son esprit vif et superficiel était peu capable ; dans V Hermotime même, les idées débattues sont peu étudiées , et on ne peut nier que cette légèreté n'y nuise parfois à l'effet dramatique. D'autre part , il fallait , dans un dialogue de cette sorte , des personnages très-réels , ayant un caractère à eux et le gardant jusqu'au bout : cela exigeait une force de conception et une régularité d'allure que la nature de son génie ne comportait pas. Voilà pourquoi il délaissa si vile le dialogue plalonicien pour en essayer un autre, conçu par lui à l'image (les satires de Ménippe et des pièces de la comédie allique.

Mélange de comédie et de philosophie dans le dialogue de Lucien. — Choix des sujets. — Simplicité de l'invention dramatique.

Cette autre forme de dialogue , dont il est resté pour la poslérilé le représentant le plus éminent, il l'a définie lui-même en plusieurs endroits. Nous ne pouvons mieux faire que de lui emprunter sa définition.

Ce dont il se loue , c'est d'avoir réconcilié et associé le dialogue, qui appartenait aux philosophes, et la comédie, qui se moquait d'eux. Dans un de ses écrits , répondant à des éloges (|iii lui avaient él(' adro.^sés , il fait semblant de douter de son succès définitif , et il allègue l'extrême difficulté de combiner deux éléments aussi disparates ; par suite, il est amené à mettre dans tout son jour le dé.saccord naturel et traditionnel de l'un et de I autre , auquel il a mis fin :

a J'ai lieu de craindre », dit-il ; « car mon œuvre a beau » être composée de deux éléments d'une valeur reconnue , le » dialogue et la comédie , il n'en résulte pas nécessairement » qu'elle ne puisse être que belle ; il est possible que la com- » binaison de Tun avec l'autre ne soit pas conforme aux lois de » Tharmonie et que les proportions justes n'y aient pas été »bien obsenées... Certes, il n'y avait guère de relations » amicales, à l'origine, entre le Dialogue et la Comédie; l'un » vivait chez lui , fort isolé, ou , si on le voyait se promener, » c'était toujours en petite compagnie , pour s'entretenir avec » les siens ; l'autre , s'étant livrée à Dionysos , fréquentait le » théâtre ; elle jouait , elle se plaisait aux bouffonneries et aux » railleries , parfois même elle faisait des pas en cadence au » son de la flûte , et , pour tout dire , montée le plus souvent » sur ses anapestes , elle tournait en dérision les amis du » dialogue , en les qualiGant de songeurs , de diseurs de sor— » nettes , et en leur donnant d'autres noms du même genre. » C'était même son amusement de prédilection que de se moquer » d'eux et de déverser sur leur tête toute sa pétulance » dionysiaque. Tantôt elle les montrait marchant en Tair et » s'entretonant avec les nuées ; tantôt elle leur faisait mesurer la » longueurdu saut d'une puce ; manière de faire entendre qu'ils » ne s'occupaient que de vaines subtilités. Le dialogue cependant » tenait des entretiens admirables sur la nature et sur la notion » philosophique de la vertu. On aurait donc pu dire, en leur «appliquant une expression familière aux musiciens, qu'ils » étaient aux deux extrémités de la gamme. Eh bien , voilà » le désaccord , la mésintelligence profonde , auxquels j'ai » tenté de mettre fin en réconciliant ces deux ennemis , bien » qu'ils me résistassent et ne voulussent pas se résigner à vivre » ensemble *. »

Comment cola s'est-il fait ? Évidemment il a bien fallu que le dialoguechangeâl de ton pours'accommoderà celui de la comédie.

I Répons*" A quelqu'un , etc., 5, 6.

Lucien Ta transformé. C^est de quoi le dialogue est censé se plaindre dans la Double acctisation :

« Ce que je lui reproche » , dit-il , « ce que je considère » comme une injurieuse violence de sa part , c'est de m'avoir » transformé comme il Ta fait. J'étais plein de gravité , je ne » m'occupais que de recherches relatives aux dieux , à la » nature et aux révolutions périodiques des choses. Vivant }) toujours dans une région supérieure , je marchais au milieu » des nuages , dans ces espaces célestes où le grand Zeus passe D sur son char traîné par des coursiers ailés. Or , tandis que je » volais ainsi à la voûte du ciel et que je m'élevais le long de la )) courbe immense de sa surface , cet homme m'a tiré en bas , » il a brisé mes ailes , il m'a obligé à vivre comme le )) commun des mortels. Ce masque tragique qui me donnait » un air si imposant , il me l'a arraché ; et quel est celui qu'il » m'a donné en échange ? Un masque comique , aux traits de » satyre, qui me rend presque ridicule. De plus, il m'a » contraint de faire société avec la raillerie, les propos mordants, » la hardiesse cynique , avec Eupolis et Aristophane, terribles » moqueurs , qui rient de ce qui est respectable et qui jettent le » sarcasme sur ce qui est bien ; enfin il est allé déterrer un » certain Ménippe , qui fut autrefois de la secte des Chiens , » un aboyeur enragé , qui ne savait que montrer les dents , et » il a mis auprès de moi cette bête malfaisante , qui mord sans » qu'on s'y attende, tout en faisant semblant déjouer*. »

Lucien, comme on se le rappelle, se défend contre ces reproches ; mais son apologie consiste uniquement à présenter les choses sous un autre jour , sans nier aucun des prétendus méfaits dont il avait rempli le discours de son adversaire fictif:

« Certes » , dit-il , « j'attendais du Dialogue un tout autre » langage à mon sujet. Lorsque je me suis chargé de lui , il » passait généralement pour maussade ; l'habitude des inter- » rogations incessantes l'avait maigri et desséché , et si cela lui

Page 1