‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 120 sur 140 · Timon · texte numérisé non relu

Timon

354 CHAPITRE ONZIÏMK.

lUmarqaet particalièret tar qaelqaat-ant des penonnaget de

Tjchiadèt , Lycînot et Momot. — MicjUe.

J'ai parlé dans ce qui précède des personnages des dialogues en général. Mais n'en est-il pas dans la foule quelques-uns qui fassent exception par une personnalité plus forte et qui méritent à cet ^rd d'être étudiés isolément? Je le crois, et je m'autorise de ce caractère qui leur est propre pour les tirer ici de la multitude. Peut-être auront-ils encore quelque chose à nous apprendre sur le talent dramatique de Lucien.

Si Lucien prétait ses propres pensées à des personnages qui par leur nature ou leur situation n'avaient pourtant rien de commun avec lui, il était naturel qu'allant plus loin encore dans cette voie, il en créât d'autres qui fussent absolument ses interprètes. Et précisément parce qu'il ne savait guère se détacher de lui-même, ceux-là devaient avoir une réalité plus forte et plus vivante que tous les autres. Cela étant, il ne peut être que curieux de Gxer quelques instants notre attention sur les plus remarquables d'entre eux; car, en les observant, c'est en quelque sorte Lucien lui-même que nous éludions.

Parmi ces personnages, les plus originaux sont ceux qui lui ressemblent par la grâce ironique et mordante. Us sont assez nombreux dans les dialogues. Mais , sans les considérer tous successivement, nous en aurons, ce me semble, défini avec précision les principaux types, en nous attachant seulement à ceux de Tychiadès, de Lycinos et de Momos.

Tychiadès, dans VAmi du mensonge^ est le plus discret des trois. C'est un homme de la meilleure société athénienne, qui connaît trop les convenances pour s'emporter , alors même qu'on lui en fournit les motifs les plus légitimes. D'autre part, il y a en lui un besoin de vérité, une franchise naturelle, qui le rendent incapable de subir le mensonge sans rien dire. Or il

L*ART DU DtALOGUK ClfEZ LUCIEN. 355

se trouve, comme oti s'en souvient, pris eti quelque sorte au piège dans uti cercle de gens qui mentent à Tenvi. Tout d'abord, il ne manifeste qu'un étonnement légèrement moqueur. Lorsqu'il entend dire très-sérieusement qu'on guérit les dou^ leurs rhumatismales en s'appliquant sur les jambes la peau d'un lion récemment écorché, il ne dit pas non, mais il demande comment il se fait que les lions eux-mêmes deviennent infirmes puisqu'ils ont toujours leur peau tout entière sur le dos. À de nouvelles affirmations de plus en plus incroyables, il oppose un scepticisme malin, insistant modestement pour qu'on lui donne quelques preuves. Bientôt, il ne lui est plus permis de douter du parti pris des gens auxquels il a affaire : raisonner avec eux, vouloir les rappeler au bon sens, ce serait folie ; il les laisse donc aller. Mais comme on le prend à partie, comme oo veut en quelque sorte obtenir de force son acquiescement à toutes les sottises qui se débitent, il se défend avec une admirable prestesse d'ironie. Cléodème vient de raconter comment un magicien a fait en sa présence descendre la lune sur la terre : a Si tu l'avais vu comme moi », dit-il à Tychiadès, « tu ne » douterais plus de la puissance et de l'utilité des incantations. » — Tu as raison, » répond immédiatement Tychiadès ; « j'y » croirais en effet, si je l'avais vu ; mais il faut me pardonner » de n'avoir pas des yeux aussi perçants que les vôtres. » Et reprenant à sa manière l'histoire merveilleuse, il la réduit avec sa moquerie serrée et incisive aux proportions d'une chose des plus vulgaires. Ce n'est qu'à la fin que Tychiadèsperd patience. Quand il a tenu tête pendant toute une longue séance à ce flot montant d'insanités, il vient un moment où sa vertu est à bout. Les enfants d'Encrate viennent d'entrer et ils entendent tout ce qui se dit. C'est l'occasion qui fait éclater la colère de Tychiadès : <K Eh quoi I » s'écrie-t-il , ce vous ne cesserez pas de débiter de » pareils contes, vous, des hommes graves et âgés I Si rien ne » vous retient, ménagez du moins ces enfants, et par égard pour » eux remettez à un autre temps ces récits déraisonnables et » terrifiants. Craignez qu'à votre insu, leurs imaginations ne se

)> remplissent de craintes et d'inventions bizarres. Ëpargnes-Ies ; » ne les accoutumez pas à entendre des choses, qui durant toute » leur vie seront un tourment pour eux, qui les rendront pusO- » lanimes et leur mettront dans Tesprit une foule de craintes

» vaines * . »

Lycinos, dans les Souhaits, n'a pas les mêmes raisons que Tychiadès de se contenir. Non-seulement il semble être ie plus considérable des quatre personnages du dialogue, mab en outre les autres s'engagent d'avance à subir ses railleries, puisqu'ils extravaguent de parti pris et déraisonnent par convention. D'ailleurs, il s'agit là d'un entretien plein de gaieté entre amis, et nulle contrainte n'y serait de mise. L'ironie de Lycinos se donne donc libre cours. Selon son caprice et son inspiration, elle prend diverses formes. Parfois elle est enjouée et amusante ; elle entre dans les idées qu'elle veut railler pour les mieux tourner en dérision. Samippe, par exemple, a imaginé qu'il rassemblait une petite armée. On l'élit chef et même roi, titre qu'il ne veut tenir d'ailleurs que de l'estime de ses compagnons. Pour gagner Lycinos à ses rêves et prévenir ses moqueries qu'il redoute, il lui fait la grâce de le choisir pour commander sa cavalerie imaginaire. Mais Lycinos, malheureusement pour lui, est aussi modéré qu'il est moqueur, et cette brillante situation ne le séduit pas :

« roi, » s'écrie-t-il en interrompant son ami, « voilà un » honneur dont je te rends grâce I Pour te remercier, permets » que je m'incline devant toi à la façon des Perses, et que » prosterné, les mains penchées en arrière, j'honore la tiare qui » se dresse sur ton front, avec le diadème dont il est ceint. Mais » loi, de ton côté, fais-moi le plaisir de choisir, pour le com- » mandement de la cavalerie, un de ces hommes vigoureux que >î voici. Quant à moi, vois-tu, je suis terriblement mauvais » cavalier, ou plutôt je n'ai jamais monté à cheval de ma vie. » Ce que je crains, c'est qu'au moment où le clairon sonnera

Page 1