‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 126 sur 140 · Coq , 6 et · texte numérisé non relu

Coq , 6 et

Avec cela et après la leçon qu'il vient de prendre, il retournera content à sa pauvre échoppe.

On le voit , il y a en Micylle des idées et des sentiments qui sont ceux des humbles et des pauvres en tous les temps : c'est un type ; mais à coté de ce qui est général dans son caractère , combien de traits individuels, comme sa physionomie est originale et vivante ! Ce serait pour un dessinateur un joli sujet d'illustrations, que de nous le représenter dans les diverses scènes inventées par Lucien ; mais, à vrai dire, Lucien n'a rien laissé à faire en ce genre : tout est si net . si accusé dans son personnage , que nous le voyons dans ce qu'il dit, et qu'aucune image ne vaudrait celle-là.

Il résulte de ces observations que Lucien était certainement capable, au point de vue dramatique , de faire plus qu'il n'a fait ordinairement. Hicylle est un peu trop isolé dans son œuvre. Je le regretterais, sans les charmantes compensations que chacun connaît. Pour créer pins souvent des personnages de ce genre, l'auteur des dialogues aurait dû s'effacer davantage lui-même. C'était un apprentissage à faire , s'il l'eût voulu, et je ne doute pas qu'il n'y eût réussi ; mais, dans cette voie , le genre qu'il avait conçu se serait modifié insensiblement, et le drame y eût pris le dessus aux dépens de la satire. Il ne l'a pas fait , et nous n'avons pas à nous en plaindre. Le dialogue , tel qu'il l'a réalisé , est une chose qui a sa justification en soi et qui ne laisse rien désirer de plus. Comme dans la satire proprement dite, c'est en somme la personnalité de l'auteur qui y prédomine; la fiction dramatique n'y prend jamais assez de force pour le dissimuler complètement ; mais d'autre part elle s'adapte si bien à sa pensée , qu'elle semble ne faire qu'un avec elle. De là vient sans doute, quebeaucoup d'écrivains ayant essayé d'imiter Lucien dans ses dialogues, aucun ne l'a fait avec un plein succès. Chez eux, l'artifice dramatique est trop fort , ou il ne l'est pas assez. L'exquise mesure en ce genre est restée le privilège de l'inventeur , apparemment Mrce qu'il n'a pas eu besoin de la chercher. - «^

Grande part de la fantaisie dans le talent de Lucien. — Quelle place elle avait tenue dans la littérature grecque avant lui. — La fantaisie dans la Comédie ancienne.

En étudiant les qualités littéraires de Lucien, j'ai à peine nommé la fantaisie. Il est clair que cette mention rapide ne saurait répondre à l'importance réelle de la chose. La fantaisie est partout dans Toeuvre de Lucien ; elle en est à la fois le trait le plus saillant et la parure la plus brillante. C'est là précisément ce qui m'a engagé à en réserver l'examen pour ce chapitre qui doit précéder immédiatement la conclusion. Il m'a semblé qu'en essayant de la caractériser à cette place, j'achèverais tout naturellement de mettre en lumière ce qu'il y a de plus fin et de plus personnel dans son génie.

Si l'on entend par fantaisie, comme je veux le faire ici, l'essor libre et capricieux d'une imagination qui se joue dans ses propres fictions à elle, en dehors de la réalité et sans scrupule de vraisemblance, on ne peut contester que Lucien ne soit dans toute la littérature grecque un des représentants les plus aimables de ce genre. Toutefois il est loin d'y être isolé. Le génie grec, ce me semble, n'a jamais été dénué d'une certaine fantaisie naturelle ; non-seulement il a aimé de tout temps la fiction, mais , dans la fiction, il a toujours fait preuve d'une

sorte de caprice et de légèreté. On citerait difficilement an seul d'entre les grands poètes grecs, chez qui ne se laissent surprendre quelques traces au moins de ce goût vraiment national. Les prosateurs eux-mêmes sont très-loin d'y être demeurés étrangers. Personne, je croîs, ne voudrait nier qu'il n'y ait de la fantaisie par instants chez Hérodote, chez Xénophon même, et enfin chez Platon. Les mythes que celui-ci aime à introduire dans ses dialogues, que sont-ils le plus souvent, sinon un jeu charmant de son imagination poétique autour d'une tradition religieuse ou d'une conception fictive? Seulement, si la Cantaiâe est presque toujours présente chez les écrivains grecs, à quelque genre que leurs œuvres appartiennent, elle est, chez presque tous aussi, ordinairement contenue et discrète ; elle perce en maint endroit, elle ne s'échappe nulle part.

Seule, la Comédie ancienne fait exception en cela. Ghes elle, la fantaisie règne sans contrôle et sans réserve. Là , les lois mêmes du genre, au lieu de la réprimer, l'excitent i se produire librement. Elle y est si nécessaire, qu'à la rigueur on pourrait se passer de tout ce qui n'est pas elle , et que sans elle , au contraire, tout le reste ne vaudrait rien. C'est elle, à proprement parler, qui est l'étoffe même dont la comédie est faite ; tissu brillant et infiniment varié, sur lequel le poète dessine à grands traits la caricature des hommes et des choses du temps. Dans ce genre, dont les pièces d'Aristophane sont pour nous la plus remarquable et la plus complète expression, la vraisemblance est absolument mise de coté tout d'abord ; il est convenu que ni l'auteur ni les spectateurs n'en auront souci à aucun moment ; l'imagination n'y est plus soumise à d'autres lois qu'à celles qu'elle se donne à elle-même, ce qui revient à dire qu'elle fait ce qu'elle veut. Pourvu qu'elle surprenne et qu'elle amuse, pourvu qu'elle entretienne cette sorte de gaieté et d'exaltation bachique qui est la raison d'être de toutes ses folies, elle peut se conduire à sa guise , ou même ne point se conduire du tout ; la raison n'a jamais de comptes sérieux à lui demander.

C'est de cette fantaisie, comme nous l'avons dit déjà, que s'inspire celle de Lucien, tantôt directement, tantôt à travers celle de Ménippe qui n'en était elle-même qu'une imitation. Seulement il l'accommode à la fois aux conditions nouvelles du genre qu'il a conçu et aux qualités particulières de son esprit. De là des différences que nous devons signaler. Mais il est clair que nous ne pourrions, sans restreindre notre point de vue, nous en tenir à cette comparaison. Si d'un coté l'œuvre de Lucien regarde, pour ainsi dire, celle d'Aristophane, de l'autre elle est tournée vers le monde moderne, où elle a suscité mainte imitation. Nous devons donc, en recherchant les caractères distinctifs de la fantaisie qui s'y manifeste, tenir compte à la fois de ces deux aspects.

Avant d'entrer dans le détail de cette étude, une observation préalab^eest à faire. Ni chez Aristophane , ni chez Lucien, la fantaisie ne se montre à nous comme entièrement indépendante* Tous deux la subordonnent en somme à des intentions satiriques. Il faudrait se garder de croire qu'à cause de cela elle soit moins réellement fantaisie. Il y a toujours un fond de vérité dans les conceptions les plu& folles ; que cette vérité soit prise au hasard ou qu'elle réponde à une intention déterminée, peu importe en somme : le libre jeu de l'imagination n'est pas plus entravé dans un cas que dans l'autre.

Ce qui l'arrêterait plutôt chez Lucien dans la plupart des cas, c'est la nature même de ses œuvres. Il faut bien se rappeler en effet que ses dialogues , étant destinés , lorsqu'il les composait, à être lus, et non joués, devant un public restreint, ne pouvaient prétendre à suivre que de loin les inventions extraordinaires d'Aristophane. La comédie avait une ampleur de développement que ces petites compositions ne comportaient pas. En outre, grâce au spectacle, à l'action et aux gestes, aux costumes, à la danse , à la musique , elle produisait une sorte d'ivresse qui favorisait les hardiesses et les libertés de l'imagination. Un écrivain qui n'avait que son esprit et sa parole pour faire valoir ses inventions se trouvait dans des

conditions fort différentes. La comédie pouvait viser à one sorte de grandeur dans la satire bouffonne ; quant à lui , pareille ambition lui était naturellement interdite. Elle avait du temps et de l'espace pour faire mouvoir ses personnages et pour développer ses idées ; lui au contraire devait être bref et profiter de chaque instant. De là des dissemblances profondes entre Aristophane et Lucien, qui tiennent, non à la diversité des génies, mais à celle des genres. Il serait fastidieux et de peu de profit de les énumérer dans le détail, puisqu'elles ressorteni toutes avec évidence de cette simple indication. La seule comparaison à laquelle nous nous attacherons sera celle des esprits eux-mêmes.

Toutefois il y a au moins un ouvrage de Lucien où sa fantaisie a trouvé un champ assez large pour prendre à Taise ses ébats : je veux parler de VHistoire vraie. C'est aussi par celui-là qu'elle a suscité le plus d'imitations. Ses autres œuvres nous donneraient à elles seules l'idée complète de sa grâce piquante , de sa souplesse et de sa netteté d'imagination, de sa légèreté capricieuse ; mais ce que nous ne connaîtrions pas bien sans celle-ci, c'est sa facilité merveilleuse d'invention. Raison décisive pour ne pas trop donner d'importance à ce qui n'est que l'effet de nécessités littéraires évidentes, et pour essayer de dégager le plus possible ce qui est au contraire de l'auleur lui-même.

La fantaisie poétique et la fantaisie spirituelle. — L'esprit, caractère

distinctif de la fantaisie de Lucien.

L'essor de l'imagination peut se produire sous deux formes principales assez différentes. Il peut être ou plus poétique ou plus spirituel. Si l'écrivain sait éveiller en nous des sentiments intimes et délicats, si, tout en se jouant, il arrive à évoquer peu à peu des images gracieuses ou riantes, à faire flotter

en quelque sorte devant nos yeux des réves charmants qui nous touchent ou nous séduisent, sa fantaisie est plutôt poétique ; si au contraire il se plaît de préférence aux combinaisons variées et ingénieuses, aux surprises , aux rapprochements finement indiqués, aux descriptions moqueuses, elle est plutôt spirituelle .

Chez Aristophane, nous trouvons un équilibre remarquable entre ces deux formes de la fantaisie* En général, il commence par celle qui tient davantage de l'esprit, mais il passe insensiblement à celle que la poésie inspire. Ses inventions sont ingénieusement satiriques, à les considérer dans l'idée première qui en fait le fond ; elles deviennent poétiques par Tinstinct naturel de leur auteur.

La pensée de mettre les philosophes .sous la protection de divinités spéciales, qui ne sont autres que les Nmes ou les Brouillards^ n'est à l'origine et en elle-même qu'une amusante allusion à leurs conceptions nuageuses et inconsistantes; c'est de la fantaisie spirituelle ; il en est de même de l'assimilation maligne des juges athéniens à des guêpes; de même encore, de cette charmante idée de nous représenter une cité d'oiseaux, peuple léger, bruyant et babillard, qui nous fait songer à un autre peuple assis sur les gradins du théâtre. Dans leur première forme , toutes ces conceptions plaisent surtout par un rapprochement moqueur, par une fine intention, où l'esprit a bien plus de part que la poésie.

Mais à peine sont-elles portées sur la scène que l'élément poétique, contenu en elles, grandit tout à coup. Ces nuées qui apparaissent devant le public, le poète les voit, lui, sous leur forme aérienne, lorsqu'elles montent doucement du sein de l'Océan vers les hautes montagnes, tout éclairées par le soleil ; son imagination perce même l'amas de vapeurs dont elles sont faites, et, derrière ce voile, elle aperçoit les formes impérissables des jeunes divinités qui s'y cachent : — « Nuées » éternelles, » disent-elles dans leurs chants , « élevons-nous » dans les airs et déployons aux regards nos molles et vapo-

)) reuses ondulations ; du sein de TOcéan notre père, du milieu » de ses flots retentissants , montons vers les cimes élevées » qu'ombragent les forêts ; de là nous porterons au loin nos » regards sur Timmense horizon, de là nous verrons la terre x> sacrée qui nourrit les fruits , les fleuves divins aax flots » bruyants, et la mer qui mugit sourdement. Le soleil, onl » toujours ouvert au fond de Téther, brille de tous ses feux. » Dégageons-nous de ces vapeurs humides qui nous envelop- » peut, et révélant nos formes immortelles, contemplons d'un » regard infini toute la surface de la terre *. > A force de s'élever , la fantaisie a presque changé de nature ; elle est devenue ici de la plus haute poésie lyrique. Dans les Oiseaux j elle reste plus humble, mais elle n'est pas pour cela moins poétique. Dans la grâce ou dans la grandeur, le poète qui est chez Aristophane se révèle toujours.

Ces exemples permettent de caractériser par contraste la fantaisie de Lucien. Dire qu'il n'y ait en elle aucune tendance poétique , ce serait manquer de mesure , mais cette tendance est aussi restreinte que possible, tandis que Tautre, celle qui procède uniquement de l'esprit, est prédominante.

En général, les fictions de Lucien sont surtout ingénieuses et piquantes. Il a besoin, pour éclairer Micylle, le savetier, d'un sage aimable, très-instruit, fort au courant de sa pauvre vie et de ses habitudes quotidiennes ; il imagine de donner la parole à son coq. Notez que le coq, pour le petit peuple athénien, est l'animal domestique par excellence, l'ami du pauvTe ; il se nourrit de peu, il réveille son maître le matin, il l'égayé dans le jour par son va-et-vient perpétuel et par son chant. Ce sera le meilleur des confidents : car ni la maison ni le maître n'ont de secrets pour lui. Mais sous quel prétexte lui attribuer le don de la parole? Comment surtout en faire un sage ? Encore une ingénieuse fantaisie: Lucien fait intervenir la métempsycose. Le coq de Micylle a été homme, il a même

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