‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 127 sur 140 · Aristophane, .Vuées , v · texte numérisé non relu

Aristophane, .Vuées , v

été Pylhagore en personne. Une fois cette idée donnée, toute une série d^inventions faciles s'offrent d'elles-mêmes; il aura des existences antérieures à nous faire connaître, et par conséquent bien des impressions à dire. Mais ce qui me frappe, c'est qu'en tout cela, le coté poétique, celui du rêve et du senti** ment, est presque entièrement négligé par Lucien. Certes, ce n'est pas ici l'occasion qui manque ; que de choses gracieuses ou touchantes ces souvenirs évoqués devant le naïf Micylle ne pouvaient-ils pas nous faire passer sous les yeux I Mais la pensée de Lucien est tournée ailleurs, et le vol de sa fantaisie n'est pas dans cette direction. C'est par l'esprit que son idée et son invention se développent, uniquement par l'esprit.

La même chose est bien plus sensible encore dans V Histoire vraie. Nous avons là une chaîne d'événements presque indéfinie ; ces événements ne sont soumis à aucune loi ; ils ne visent même pas à une démonstration morale ou littéraire précise; c'est une parodie et un jeu , par conséquent tout y est à sa place. Nous y rencontrerions sans la moindre surprise un pira d'émotion çà et là tout à coté des bouffonneries , une échappée de poésie dans une description auprès des conceptions les plus drôles et les plus saugrenues. Ici encore , les occasions ne font pas défaut : il y a de tout dans ce récit , voyages sur mer , tempêtes , ascensions merveilleuses à travers l'espace , coups de vents prodigieux, visite à la lune, au soleil , excursions sous-marines, entretiens avec les morts , etc. Il n'en faudrait pas tant à Aristophane pourdonnerTessor à son instinct poétique. Lucien, il est vrai , fait de la prose ; mais qui voudrait soutenir que cet instinct soit exclu de tout ce qui est prose? S'il n'y a pas trace de poésie dans ï Histoire vraie, c'est que la fantaisie qui y règne est trop constamment spirituelle pour laisser place à autre chose qu'à l'esprit.

Qu'il y ait là une lacune , je ne le nie pas ; mais voici la compensation. Si l'imagination de Lucien n'est qu'ingénieuse, elle l'est comme aucune autre peut-^tre ne l'a jamais été. Le voyage de V Histoire vraie est le modèle de tous ces voyages

37i CHAPITRE DOUZIÈME.

fantastiques avec lesquels Rabelais, Cyrano de Bergerac , Swift, Voltaire et quelques autres ont tant amusé leurs contemporains, sans parler de la postérité. Eh bien , ni les pérégrinations de Pantagruel , ni celles de Gulliver , ni les vopges étonnants de Micromégas ou de Candide , ne me paraissent comparables , comme invention d'aventures , au récit de Lucien. Il y a chez celui-ci une verve , une facilité , une abondance et un entrain qui tiennent du prodige. Avec lui , on est emporté , on passe , on touche à tout , on ne s'arrête nulle part. C'est une course à perdre haleine , et , ce qui est merveilleux , c'est que . malgré la rapidité , on voit tput distinctement et l'on s'amuse de tout. Il y a là un défilé de formes bizarres, des individus, des tribus, des peuples , des armées , et dans ces armées je ne sais combien de sortes de combattants , qui ne se ressemblent pas les uns aux autres, ou qui même ne ressemblent à rien de connu. Les incidents se succèdent avec une prodigalité inépuisable. Toute analyse étant ici impossible , je rappellerai seulement , pour raviver les souvenirs du lecteur et fixer ses impressions, comment dès les premières lignes le narrateur raconte son dépari. On peut dire qu'en lisant et en écoutant ce morceau , on assiste à l'invention même : on voit naître les circonstances, et cela avec une vivacité et une force d'imprévu vraiment éblouissantes :

(( Parti des colonnes d'Hercule et lancé sur l'Océan occidental, » je naviguais vent arrière. Ce qui m'avait décidé à ce voyage , » c'était mon esprit inquiet et le désir de la nouveauté : je » voulais savoir quelle est la limite de l'Océan et quels sont les » hommes qui habitent au-delà. En conséquence , j'étais bien » approvisionné de vivres , j'avais pris de l'eau douce en abondance, et je m'étais adjoint cinquante compagnons de » mon âge , animés des mêmes sentiments que moi ; en outre , » je m'étais procuré quantité d'armes , et j'avais engagé à prix » d'or le meilleur des pilotes ; quant à mon vaisseau , — c'était » un fin voilier , — je l'avais équipé comme pour une longue » navigation. Pendant un jour et une nuit, nous eûmes un bon » vent , la terre était encore en vue , nous ne nous pressions

)) pas ; mais le second jour , au lever du soleil , le vent se mit à » fraîchir , la mer devint mauvaise , le brouillard nous » enveloppa , et il ne fut plus même possible de carguer la » voile. Alors cédant au vent et nous abandonnant à sa violence, » nous fûmes ballottés par la tempête pendant soixante-dix- )) neuf jours ; le quatre-vingtième , soudain le soleil brilla, et » nous aperçûmes à peu de distance une île élevée et couverte » de végétation , autour de laquelle il n'y avait pas un trop » grand mouvement des flots ; déjà en efiet le gros de la » tempête était passé. Nous abordons , nous descendons , et , » comme des gens épuisés par tant de fatigues et d'inquiétudes, » nous commençons par rester couchés à terre fort longtemps ; » puis nous nous levons, et choisissant trente d'entre nous pour )) garder le vaisseau , nous partons au nombre de vingt pour » explorer Tîle. A trois stades environ de la mer, dans une » forêt , nous voyons une colonne d'airain , sur laquelle étaient » des caractères grecs à demi effacés par le temps et à peine » lisibles ; l'inscription était ainsi conçue : C'est jusqu'ici » qu'Héraclès et Dionysos sont venus. Tout auprès , le rocher » portait deux empreintes de pas , l'une qui avait un plèthre » de long ("30 mètres environ) ^ l'autre plus petite ; je conjec- » turai que la petite était celle de Dionysos . et la grande celle » d'Héraclès ; nous voilà soudain prosternés devant ces traces , » et puis nous reprîmes notre chemin *. »

Le récit , lui aussi , reprend son chemin ; il ne se plaît pas plus que le véridique explorateur aux longs arrêts. Le ton est donné ; il va se soutenir ainsi pendant deux livres. Dans les quelques lignes qui précèdent , nous avons vu un départ , des préparatifs , une tempête effroyable , une île inconnue , une inscription , une forêt , un miracle gravé sur pierre , un acte de dévotion , et déjà nous sommes repartis à la découverte. Cette allure est naturellement celle de la fantaisie de Lucien ; elle va toujours comme son vaisseau , oiptw TrvevjuuxTt , vent en poupe et droit devant elle.

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