Histoire vraie
874 CBAPITRE DOUZI&ME
De l'ironie dans la fantaisie de Lucien. — La vraisemblance dans le fantastique. — Le sang-froid dans l'exagération. — Lucien et Swift.
Si vif et si fuyant toutefois que soit cet esprit fantaisiste , il n'est pas impossible peut-^tre de saisir et d'indiquer le procédé ordinaire dont il use instinctivement. Nous avons vu déjà en mainte occasion combien l'ironie était naturelle à Lucien et avec quelle perfection inconsciente toutes ses facultés s'y accommodaient. Sa fantaisie ne fait pas exception à cet ^rd ; je viens de dire qu'elle était toute faite d'esprit, et j'ajoute maintenant que cet esprit lui-même est presque tout fait d'ironie. C'est un genre de plaisanterie d'un effet bien sûr, que celui qui con^sta à traiter avec un sérieux apparent les choses les plus folles du monde. Il convient mieux que tout autre aux gens d'un esprit fin qui sont en même temps des écrivains habiles. Il faut en effet, pour y réussir complètement, deux qualités opposées : la verve, c'est-à-dire le don de l'invention plaisante, et l'observation de soi-même amenant avec elle le soin du détail. Ce qui nous fait rire , c'est précisément ce contraste amusant : un discoureur raisonnable , exact aux petites circonstances , attentif à être minutieusement vraisemblable dans ses explications , eî en sa compagnie je ne sais quel génie malin et capricieux qui fait le bouffon et qui se moque de nous.
Lucien , je le dirai franchement , me paraît être le maître par excellence en ce genre. Nul , on vient de le \oir, n'est plus spirituel et plus gai dans l'invention ; mais nul aussi , on s'en souvient , n'est plus hnbile et plus maître de soi dans l'expression. Il se saisit d'une donnée follement invraisemblable . et immédiatement , avec sa finesse et son naturel , le voilà «[ui aperçoit les mille liens délicats par lesquels on peut la rattacher à la réalité. II traite sa fantaisie en conteur , en observateur , il lui donne un air de vérité et de bonhomie ; autant Tidée est
extravagante , autant les détails sont justes et frappants. Je ne connais guère de récit plus joli en ce genre que Texposé fait par Ménippe à son ami de l'apprentissage auquel il a dû se soumettre avant de voler comme les oiseaux :
« Si j'osai » , dit-il , « concevoir Tespérance de réussir dans » mon projet , ce fut d'abord à cause du grand désir que j'en » avais ; ensuite je me souvins du fabuliste Ésope , qui nous » a montré que le ciel était accessible non-seulement aux aigles » et aux escarbots , mais quelquefois même aux chameaux. » Toutefois, il me parut tout d'abord bien évident que je ne » réussirais jamais à me faire pousser des ailes sur le corps ; » landis qu'en m'adaptant celles d'un aigle ou d'un » vautour , — c'étaient les seules qui me semblassent assez » grandes pour un homme , — je devais mener à bien mon » projet, selon toute apparence. Je pris donc deux oiseaux de » cette sorte ; je coupai à l'aigle son aile droite , au vautour son » aile gauche ; je les réunis par un système de liens, je les fixai » à mes épaules au moyen de courroies solides , et j'adaptai à » l'extrémité de chacune d'elles une poignée pour y passer les » mains. Ainsi équipé , je- fis un premier essai de mes forces » en m'élançant comme pour sauter en l'air, et , grâce à la » manœuvre de mes bras , je m'en allai en voletant comme les » canards, presque au ras du sol , touchant terre de la pointe » des pieds tout en me soulevant avec mes ailes. Cette tentative » ayant réussi , je me risquai à une épreuve plus hasardeuse : » je montai sur l'Acropole , et de là je me laissai aller dans le » vide, de façon à descendre dans le théâtre. Après le succès de » cette descente, je ne rêvai plus que hauteurs et espaces entre » ciel et terre; je me mis alors à prendre mon essor des sommets » du Parnès ou de l'Hymette, et je volai ainsi jusqu'à Gerania, » puis de là je remontai vers l'Acrocorinthe , et ensuite » par-dessus les monts Pholoé , par-dessus l'Érymanthe , » jusqu'au Taygète. Alors, déjà exercé dans mon art audacieux, )) sûr de moi et devenu désormais un homme de haut vol , je » ne comptai plus pour rien ces hardiesses d'oiseau novice ; je
» monlai sur TOlympe , et , ayant pris avec moi le moins de » vivres possible pour ne pas me charger , je m'envolai enfin » tout droit vers le ciel. Tout d'abord Timmensité du vide me » donnait bien un peu le vertige , mais bientôt je m'y habituai » et je n'en fus plus incommodé. Lorsque je me trouvai à la » hauteur de la lune , après avoir dépassé de beaucoup les » nuages , j'éprouvai cependant quelque fatigue , surtout du D côté gauche , dans mon aile de vautour. Je m'approchai donc » de la lune , et je m'y assis pour me reposer, tout en regardant )> de loin la terre à mes pieds. Semblable au Zeus d'Homère , » je portais ma vue tantôt vers les Thraces dompteurs de » chevaux, tantôt vers la Mysie, et l'instant d'après, si l'envie » m'en prenait , vers la Grèce, la Perse et les Indes. C'était un » spectacle si varié et si agréable, que je ne pouvais m'en
» rassasier * . »
Cette façon de conter, si ingénieuse et si drôle en même temps, n'est pas toujours de saison ; en outre, elle (inirait, comme toute chose, par fatiguer ; aussi l'ironie fantaisiste de Lucien a-t-elle d'autres ressources. On peut se moquer de son sujet et de son lecteur sans l'avouer, comme nous venons de le voir; mais on peut également le faire et le dire, ce qui n'est pas moins amusant. « Je raconte, » écrit-il au début de V Histoire vraie, « des choses que je n'ai pas vues, qui ne me sont » pas arriM'es, et sur lesquelles je n'ai jamais recueilli aucuu ») It'moignage, des choses qui ne sont pas et qui ne peu\ent »elre; c'est pourquoi les lecteurs sont prévenus qu'ils ne doi- » vent pas en croire un seul mot*. » En apparence, il n'y a point là do dissimulation ; il est impossible de déclarer plus ouvertement à son public qu'on se propose de lui conter force balivernes et rien de plus. Mais l'ironie consiste dans la tranquille assurance avec laquelle le narrateur, une fois entré dans son rôle, vous lance à la télé les plus colossales exagérations. S'il