Icaroménippe , 10. Il .?. Histoire vraie
y a des hâbleurs qui s^échauffent l'imagination en vous élalant leurs merveilles fictives , Lucien n'est pas de leur espèce. Il a un sang-froid imperturbable, tandis qu'il invente. Cela ne veut pas dire qu'il ne s'amuse pas lui-même de ses histoires ; il y prend plaisir assurément autant que nous, mais il ne s'en grise pas le moins du monde. Le sceptique malin est là derrière ce conteur étonnant; on l'aperçoit distinctement, et il ne demande pas mieux que d'être aperçu ; mais cela ne l'empêche pas de débiter toutes ses énormités avec le même laisser-aller apparent : c'est une sorte de gageure. Tout à l'heure, l'écrivain semblait vouloir nous faciliter notre rôle de dupes volontaires ; nous avions consenti à nous associer à sa fantaisie, et lui, en retour, il la rendait aussi vraisemblable que pos.<;ible, afin de nous aider à nous en amuser ; il se moquait de nous incontestablement, mais il s'en moquait avec finesse. A présent, son ironie a changé de caractère; elle le prend de haut avec nous ; et puisque nous voulons bien nous faire enfants, elle nous traite résolument comme tels. Vous aimez les merveilles, vous en aurez.
a Comme nous naviguionsdepuis deux jours sur une mer calme, » voici qu'au matin du troisième, quand le soleil se levait, tout à » coup nous apercevons autour de nous des monstres marins en » quantité ; parmi eux, il y en avait un qui les dépassait tous : » il mesurait environ quinze cents stades de longueur*. Il » s'avançait sur nous la gueule ouverte, et devant lui, à une » grande distance, il soulevait les vagues , qui tourbillonnaient » ensuite sur ses flancs en le couvrant d'écume. Ses dents étaient » bien plus longues que les emblèmes phalliques qu'on voit » chez nous, elles étaient toutes aiguisées comme des épieux » et blanches comme l'ivoire. A cette vue , nous nous disions » les uns aux autres un dernier adieu, et, nous tenant » embrassés, nous attendions. Et déjà le monstre était là ; il
1. Un peu moins de 300 kilomètres; il n'était gaère plas long qae le Péloponèse.
378 CHAPITRE DOUZIÉMB.
» Qous avale avec notre vaisseau et nous engloutit d'un seul » coup ; heureusement, il n'eut pas le temps de nous broyer » entre ses dents ; le vaisseau fila trop vite dans les interstices et fut entraîné tout au fond. Au premier instant, quand ooos » fûmes dans Tintérieur de Tanimal, tout était noir et nous n'y » voyions goutte ; mais bientôt il ouvrit sa gueule, et alors » nous aperçûmes une vaste cavité, aussi large que haute, qui » aurait pu contenir toute une ville bien peuplée. Il y avait là j» de petits poissons et quantité d'animaux de toute sorte mis en 1) pièces, des voiles de vaisseaux, des ancres, des ossements » humains, des ballots de marchandises, et, tout au milieu, de la » terre formant des tertres ; sans doute, c'était un dépôt provex> nant de Teau bourbeuse qu'il avait avalée. Sur ces tertres, on » voyait une riche végétation, des arbres de toute espèce, des » légumes, le tout paraissant fort bien cultivé ; j'évaluai le » tour de cette terre à environ deux cent quarante stades < ; » on y voyait des oiseaux de mer, des mouettes et des alcyons, » qui nichaient sur les arbres '. »
Cette fantaisie ironique de Lucien , tantôt large et exubérante , comme dans c^ morceau , tantôt fine , comme nous Tavons vue ailleurs, ne se retrouve chez ses imitateurs qu'avec des caractères assez différents. Chez Rabelais, elle est tellement surchargée parfois et si incohérente en général, que la conformité première disparaît en fait dans les détails. Chez Voltaire, elle est au contraire alerte et dégagée ; mais par là même, elle semble un peu maigre à côté de celle de l'écrivain grec. S^^ifl est peut-être celui qui ressemble le plus à Lucien. Il serait curieux littérairement de comparer les récils de Gulliver à ceux dont je viens de citer quelques passages. Outre la ressemblance générale du [)rocédé, celle des deux génies n'est pas moins apparente. L'ironie leur est commune à tous les deux, et chez tous deux on la trouve sous la double forme que j'ai signalée.