‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 130 sur 140 · I. «juarante-quatre kilomètres · texte numérisé non relu

I. «juarante-quatre kilomètres

Smil n'aime pas moins que Lucien à broder sur une invention paradoxale une infinité de détails vrais, et , d'autre part , il se plaît autant que lui dans Toccasion à défier toutes les complaisances d'imagination du lecteur par l'entassement des plus étonnantes exagérations. Qu'on se rappelle dans le premier genre le merveilleux récit du réveil de Gulliver à Lilliput, ainsi que les scènes qui suivent immédiatement, et dans le second la description du pays des Géants. Seulement l'écrivain anglais a plus de flegme et de parti pris ; il y a quelque chose de plus voulu dans sa fantaisie, et par suite elle a moins de charme et de variété. Lucien est un Syrien et un Grec, double raison pour que la mobilité et la grâce lui soient naturelles.

Légèreté et élégance des créations de la fantaisie chez Lucien.

Il résulte presque nécessairement des observations qui viennent d'être faites , qu'une chose doit manquer à toutes les créations de la fantaisie chez Lucien : cette chose, c'est la force de conception. Comment se pourrait-il que cette imagination si vive, si volage, si brusque dans ses mouvements et ses écarts, fût capable de se concentrer sur quoi que ce soit ? Et à supposer qu'elle prît le temps de façonner quelque chose, qu'y mettrait-elle? Rien que de l'esprit, puisque c'est de cela seulement qu'elle dispose ; mais quelle consistance peut-on bien avoir, lorsqu'on n'est fait que d'esprit?

Qu'on me permette ici un rapprochement. Il s'agit de mettre en présence deux armées fantastiques ; je prends l'une dans y Histoire vraie de Lucien, et l'autre dans le Pantagruel de Rabelais.

Voici d'abord l'armée imaginée par Lucien ; c'est celle du roi Endymion, dont les états sont dans la lune ; il va sans dire (|u'elle est toute composée de combattants aériens : — « Déjà

» les vedettes annonçaient l'approche des ennemis. Endymion » avait un million de soldats ; je ne parle pas des porteurs, des » machinistes , des fantassins ni des alliés. Huit cent mille d'en- » treeux étaient montés sur des Ailes-de-légumes. On appelle » ainsi une sorte d'oiseau gigantesque , qui, au lieu de plumes, » a par tout le corps des tiges de légumes et, en guise d'ailes, » quelque chose qui ressemble fort à d'immenses feuilles de » laitue. En outre , il mit encore en bataille les Jeteurs-de- )> milletet les Lanceurs-de-gousses. Du nord, il lui vint cooune » alliés trente mille archers Chevaucheurs-de-puces et cin- » quanle mille Coureurs-aériens. Les Chevaucheurs-de-puces » sont montés sur des puces monstrueuses, d'où leur vient le » nom qu'ils portent; chacune de ces puces est aussi grosse » que douze de nos éléphants. Quant aux Coureurs-aériens, » ils vont à pied, mais ils peuvent au besoin s'élever dans les »airs sans ailes; pour cela, ils sont vêtus de longues robes p flottantes ; ils laissent le vent s'y engouffrer, et ils sont alors » emportés comme un vaisseau qui obéit à l'impulsion de ses » voiles * . j)

Tous les corps d'armée sont ainsi décrits les uns après les autres, puis ceux des ennemis. De part et d'autre, les combattants sont innombrables ; mais, à vrai dire, ce sont moins des élres \ivants que des noms ingénieusement composés. Une combinaison spirituelle et imprévue constitue toute leur existence. L'auteur ne s'attache pas à eux ; il ne les décrit point a proprement parler, sinon d'un trait lapide et ténu; il n'a pas le temps de les mettre en pied. Ce sont de purs jeux d'esprit, des caprices d'imagination, transformés, non en vrais personnages, mais en simples figurants, (jui défilent devant nous en toute hâte.

Tout autre est l'armée de Rabelais. Les guerriers qui la composent ne sont pas moins fantastiques que c^ux de Lucien, mais ils ont une réalité vigoureuse qui manque à ceux-ci.

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