‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 132 sur 140 · Pantagruel, IV · texte numérisé non relu

Pantagruel, IV

aSt CHAPITRE DOUZIÈME.

là (les mots et des traits descriptifs, des tours de phrase même qui sont d'un effet surprenant. Ce bruit de tous les instruments éclatant à la fois , ces mines assurées , cette « furieuse marche en bataille », tout cela , si l'on pouvait un instant le prendre au sérieux, produirait une impression extraordinaire. La bouffonnerie l'emporte et empêche qu'on ne s'arrête à autre chose ; mais la puissance descriptive n'en est pas moins remarquable.

Voilà une manière qui fait étrangement contraste avec celle de Lucien. En fait, il y a là deux tendances opposées. D'un côté une imagination singulièrement forte, mais plus matérielle, plus lourde, et, pour ainsi dire, plus chamelle ; de l'autre, une fantaisie ailée et comme aérienne, volant joyeusement dans un rayon de lumière, une fantaisie tout éclairée, toute transparente , au corps mince et diaphane , effleurant vivement la réalité sans s'y tremper, et semant sur les choses auxquelles elle touche Fesprit et la gaieté comme la poussière d'or étincelante de ses ailes.

Est-ce en cela seulement que ces deux sortes d'imagination diffèrent? Non; il y a encore entre elles une autre dissemblance remarquable. L'esprit rabelaisien ne se soucie point de grâce ni de beauté ; il est grossier par goût et par instinct, et il Test avec délices. Ce qu'il ignore le plus, c'est l'élégance ; or c'est là tout justement ce qui est le plus naturel à la fantaisie de Lucien. A coup sûr, je ne prétends pas que celle-ci soit sévère ni qu'elle garde une grande retenue dans ses propos; j'admets qu'elle est fort libre ; je conviens même, si l'on veut, que cette liberté peut toucher parfois à la licence ; mais ce que je dois dire à sa louange, c'est que la grossièreté lui est antipathique et qu'elle ne se plaît jamais à ce qui est vraiment laid. A cet égard, il ne me semble pas qu'aucune des inventions de Lucien fasse exception. Il y en a de toutes les sortes, mais il n'y en a point de répugnantes. Ce n'est pas à un sentiment de réserve de sa part qu'il faut faire honneur de cela, c'est à son goût. La preuve en est qu'il s'éloigne

aussi naturellement de ce qui est trop bizarre que de ce qui est grossier. Parmi tous les êtres fantastiques qu'il a crée's, il n'y a pas un monstre, au sens populaire de ce mot. S'il crée des formes nouvelles en assemblant des éléments disparates, il a soin de les fondre si habilement qu'elles agréent toujours à l'imagination. Qu'on en juge par la description des vignes vivantes dans V Histoire vraie :

« Nous traversons le fleuve à l'endroit où il était guéable, et nous nous trouvons tout à coup en présence d'un vignoble mer- » veilleux. Chacune de ces vignes sortait de terre sous la forme » d'un cep vigoureux et couvert d'une abondante végétation ; » mais plus haut , c'étaient autant de femmes, qui offraient à «partir des flancs toute la perfection de lignes imaginable. C'est » à peu près ainsi que les peintres nous représentent Daphné en » train de se changer en laurier au moment où Apollon la saisit. » De l'extrémité de leurs doigts naissaient des rameaux qui » étaient chargés de raisins ; leur chevelure également était » formée de jeunes pousses enroulées sur elles-mêmes , de » feuilles et de grappes. Lorsque nous approchâmes, elles se » mirent à nous saluer, en nous parlant les unes en lydien , les » autres en indien, la plupart en grec. En même temps, elles n nous baisaient sur la bouche, et celui qui recevait ce baiser » était soudain ivre et perdait la tête *. »

Je ne sais si je m'abuse, mais je trouve dans ces quelques lignes un mélange d'esprit, de grâce et de voluptueuse élégance, dont la finesse me paraît tout hellénique.

C'est sur celte réflexion que je veux terminer. Par toutes les idées que ce mot d'hellénique éveille en nous, et en tant qu'il implique une facilité brillante, bien que discrète, une combinaison heureuse et toute particulière de qualités vives et charmantes, spontanéité, grâce, réflexion, élégance et naturel, il peut servir à caractériser la fantaisie de Lucien. Celle-ci en effet est bien hellénique en ce sens ; elle l'est autant que celle

Page 1