NigrinuBj 13 et il
BIOGRAPHIE. n
devail se sentir excité. A Rome, il fallait, pour se faire entendre, « la mordante hyperbole » de Juvénal ; à Athènes , la malice aiguisée et piquante était plus assurée de réussir. Je ne veux pas attribuer à Tinfluence du public athénien le grand changement qui se fit alors dans l'esprit de Lucien ; Thonneur lui en revient légitimement à lui-même ; mais je ne puis m^empécher de croire pourtant qu'Athènes y eut sa part, en ce sens du moins qu'elle le rendit plus facile et l'encouragea .
Ayant renoncé à la vie errante qu'il venait de mener pendant plusieurs années^ il avait repris , ce semble, sa profession de logographe ou d'avocat * ; c'était toujours appartenir à la rhétorique. Mais son esprit s'était élargi et son jugement avait mûri pendant ses voyages. Le spectacle varié qu'il avait eu sous les yeux l'avait instruit en suscitant ses réflexions ; peu à peu une idée nouvelle grandissait en lui : il commençait à comprendre quel attrait et quel profit il y a pour une intelligence claire à étudier la nature humaine. L'homme^ ses illusions, ses passions, ses ridicules , voilà ce qui de plus en plus l'intéressait et provoquait ses pensées. L'école l'avait habitué autrefois à se nourrir de fictions , et longtemps il était resté docile à son influence. Mais plus son esprit s'était fortifie, plus il s'était senti attiré vers la réalité. Celle-ci, par un effet naturel, devait le dégoûter des artifices de la rhétorique. D'autres pouvaient se persuader que le plus noble emploi des facultés humaines était de composer des phrases agréables sur des riens et d'équilibrer savamment des périodes. Quant à lui, il avait cessé pour toujours de le croire. Cette rhétorique fardée , qui n'avait plus d'ambition élevée et qui tendait seulement à plaire par tous les moyens , lui inspirait une aversion chaque jour plus forte.
1. Cela me parait attesté clairement par plasienrs passages de ses écrits, où il dit qu'il abandonna les tribunaux lorsqu'il se fit moraliste. — Pêcheur^ 9 : ♦affi yoûv piiTOpâ «"i xat ^txavcxov riva eîvac xal Travoûpyov iv toîç "kôyoïç, — 25; PT^*»p yâp Ttç, &ç yjjfftv , 2)v , iiroktiroiv rà. iinoLTtripta xac ràç 8 y 8XCIV0IC ev^oxcfiiQ^eiç. — Cf. Double accusation , 32.
Une fois ces sentiments éveillés, Tindépendance hardie de sa nature devait les pousser rapidement à leurs conséquences.
Cette émancipation intellectuelle et morale, qu'il a racontée allégoriquement et à grands traits dans les dernières scènes de sa Double occtAScUion , fut Tévènement capital de sa vie. C'est à la résolution énergiquement prise alors que nous devons tous ses chefs^'œuvre. Les dates probables de ses premiers dialogues satiriques attestent que la transition , s'il y en eut une, fut très-courte. Son premier mouvement , en s'éloignant de la rhétorique, fut de se rapprocher delà philosophie. Nous le voyons , dans les premiers temps de son séjour à Athènes , fréquentant les philosophes et aimant à s'entretenir avec eux ; il se sentait attiré surtout vers les représentants de l'Académie et du Lycée'. Hais le bon accord entre eux et lui était plus apparent que réel ; ce qu'il aurait voulu, c'était la philosophie sans les philosophes, et encore , ainsi que nous le verrons plus loin , une philosophie d'un genre particulier. La rupture était donc inévitable, et elle fut très-prompte.
Lucien se vit ainsi rendu à lui-même , libre vis-à-vis de la rhétorique , libre vis-à-vis de la philosophie ; il avait quarante ans environ ' ; son esprit était dans toute sa force : sa fortune , à ce qu'il semble , sans être considérable , suffisait à ses besoins. Ce fut alors que par une série d'essais heureux , il prit rapidement conscience de son talent , et créa le genre dans lequel il a excellé.
1. Doubl>' accusation. 32: KaXù; ct^i /xot... iç Tf«v Axa^r^^xiav ^ sç to Aûxsiov sXOôvTa tô» jSfXTÎffrw toûtw Aia>6y6) (rj|X7rfO(7racTclv iipéiioL ^la^tyopLSvov;. — Sur la pantomime . 3 : Un philosophe , Craton , est censé loi dire : Ov lov av eyx^nfita tîr, ^ôvov , iXkà xal f^^ûv , si |jiiq ^e xarà rbv 'O^u<70"ea ToO Xcoroû abrooTrao'avTCÇ CTri xàç (TjyiiOsii âixrpi^àç èiravâÇopiv. Un peu j>lu8 haut , il est appelé àvijo fiko(TOfia ri jxfrpiz &iuc^iqx6>>.
?. fMiublc accusation y 32.
CommeDt Lucien a composé et publié ses dialogues. — Ses succès à Athènes
et au dehors.
A partir de ce moment , il n'y a plus, pendant longtemps , d'autres événements à signaler dans sa vie , que la publication successive de ses œuvres. Celles-ci , comme nous le verrons , durent se suivre à très-peu d'intervalle , et il semble que durant une assez longue période de temps , qui répond à la plus grande partie du règne de Marc-Aurèle (de 165 à 175 environ), l'esprit de Lucien fut toujours en activité. Cela s'explique d'ailleurs aisément; car, n'ayant découvert qu'assez tard ses véritables aptitudes , il était naturel qu'il les mit à profit avec l'entrain d'un homme qui a trouvé un trésor et qui se hâte de l'exploiter.
Les lectures publiques étaient alors trop à la mode pour qu'il n'usât pas de cette manière avantageuse d'entrer en communication avec la société athénienne. La nature même de ses œuvres s'en accommodait particulièrement. Par leur forme dramatique et par les ressources qu'elles offraient à un lecteur habile , elles appelaient . en quelque sorte, ce mode de publication. Quelques mots , qu'on peut y recueillir çà et là , nous mettent sous les yeux les séances oratoires où il produisit en public pour la première fois ses pamphlets dialogues. Dans le Pécheur (§26), Diogène, accusant Lucien, lui reproche d'avoir insulté la philosophie par son dialogue des Sectes à rencarij et de l'avoir insultée publiquement. Les anciens poètes comiques, lorsqu'ils en faisaient autant, étaient moins coupables ; ils avaient du moins une excuse dans la licence traditionnelle des fêtes de Bacchus : « Hais lui d, dit-il , « il convoque » des auditeurs de choix , et devant eux , il apporte ses calom- » nies , préméditées et mûries à loisir , accumulées dans un
» gros manuscrit ; puis, d'une voix retentissante , il injurie » Platon , Pythagore , Aristote et Chrysippe. » Nous voyons là deux choses : d'abord , que Lucien , avant de s'adresser au grand public, s'en faisait un plus restreint, un auditoire d'élite (toùç apttrcouç av/xaXûv) , afin sans doute que son œuvre , étant recommandée par ces délicats , fût plus assurée de réussir ensuite partout ; en second lieu , que dans ces séances, il lisait lui-même et qu'il faisait valoir ses satires par un débit animé {iisycchi rn ftùvri). D'autres passages, rapprochés de celui-là, ne permettent guère de douter que la plupart de ses dialogues , tous peut-être , n'aient été lus ainsi par lui avant d'être publiés '. Hais la publication proprement dite succédait à ces lectures préparatoires *. Le succès déjà commencé se propageait alors, et en même temps qu'il s'étendait plus loin , il devenait plus durable. En tout cela d'ailleurs , Lucien ne faisait que se conformer aux usages de son temps.
Nous aurons l'occasion d'étudier plus loin l'influence que cette manière de faire a eue sur la composition de ses écrits. Dès à présent, nous pouvons faire remarquer combien elle a dû contribuer à le stimuler et à le forcer de produire vile. Un écrivain qui se propose seulement d'être lu peut méditer à loisir; car son livre, une fois publié, aura tout le temps de se faire agréer. Mais , lorsqu'on veut réussir à jour fixe et qu'une heure doit décider du succès, il faut prendre les esprits dans les dispositions où ils se trouvent; laisser passer l'occasion, c'est perdre ou du moins compromettre gravement la partie. Les impressions qu'une première lecture heureuse a excitées sont sujettes à s'éteindre promptement ; pour en profiler , il faut se garder de les laisser refroidir. Voilà donc l'auteur obligé de suivre tous les mouvements d'esprit qu'il a fait naître lui-même dans son public. Une invention a plu: on en parle, on
1. Double accusation, 28 et 34 : Pécheur, 14; Zeuxis , 1 : A quelqu'un qui m'appelait un Prométhée, etc., 7 ; Apologie, '^. Ce dernier passage s'applique même à une œuvre non dialoguée , aa discours Sur les salariés,
?. Portraits , 23 ; Défense des Portraits ^ 14 ; Apologie , 3.
l'approuve, on en rit ; c'est le moment de la reprendre et d'en tirer un nouveau parti ; pour peu qu'on attende , il sera trop tard. Qu'on lise de suite les principales œuvres de Lucien , et l'on sera frappé , si je ne me trompe , de la façon dont celte sorte de préoccupation s'y fait sentir. Les Dialogues des morts ont réussi ; voici les Dialogues des dieux, les Dialogues marins, La Double accusation a paru piquante ; voici le Pécheur. Seulement un jour vient où Lucien, sans être vieux, sans avoir rien perdu de son esprit , s'arrête , cesse presque de produire. Pourquoi cela ? c'est qu'une telle allure ne peut être soutenue longtemps. Ni le public ni l'écrivain ne sauraient vivre indéfiniment dans cette sorte d'excitation intellectuelle.
On aura remarqué que dans tout ceci nous admettons comme un fait certain les succès de Lucien. Nous en trouvons en effet le témoignage plusieurs fois répété dans ses écrits , et la vraisemblance est ici trop d'accord avec son affirmation pour qu'elle puisse suggérer le moindre doute. Tout ce qu'on est en droit de se demander , c'est si le public accueillait ses lectures par ces applaudissements bruyants et ces marques d'enthousiasme vraiment surprenantes qui étaient prodiguées alors aux sophistes renommés , ou bien s'il les encourageait par une approbation plus fine et en même temps plus intelligente. Cette curiosité est d'ailleurs facile à satisfaire. Dans la Double accusation , la Rhétorique est censée tourner en dérision la préférence que Lucien accorde au dialogue et le dédain qu'il affecte pour les amples développements du discours ; elle s'étonne qu'il ait renoncé aux acclamations et aux applaudissements provoqués d'ordinaire par la grande éloquence , pour se contenter de recueillir quelques chétifs témoignages d'encouragement , des sourires , des signes de tête , des gestes d'assentiment , tout au plus une exclamation de sympathie arrachée par un passage émouvant '. Malgré le ton de dénigrement que