I . Double accusation
naturelle d'assimilation, eut sans doute bientôt senti combien ses propres idées augmentaient de valeur en prenant cette forme. Le point de vue de Ménippe devint le sien , littérairement du moins, et soudain Tesprit satirique prit en lui une tout autre force.
Toute la série d'ouvrages dont j'ai maintenant à citer les noms témoigne de cette double influence, littéraire et morale. 11 avait , comme il le dit lui-même , « déterré » Ménippe , enseveli depuis quatre siècles dans un demi-oubli * ; et , exalté par la joie de sa découverte , il l'exploitait avec une ardeur merveilleuse.
Ménippe avait écrit une Consultation des morts. C'est le titre même que Lucien a donné, en le modifiant à peine, à l'ouvrage que nous ferons figurer ici en premier lieu , la Nécyomande. Il avouait ainsi sa dette publiquement , et il confirmait encore cet aveu en donnant à Ménippe luimême le premier rôle dans son dialogue. Celait le philosophe cynique en efTet qui était représente, allant , comme Ulysse , au pays des morts pour consulter Tirésias et lui demander le dernier mot de la sagesse , trop difficile à obtenir des philosophes. Donnée toute fantastique , comme on le voit , qui permettait à l'écrivain , caché derrière le personnage principal , de tourner en dérision une fois de plus les contradictions des doctrines d'école , et en même temps de faire voir avec force , chose nouvelle chez lui , ce qu'il y a dans la mort de philosophie bonne à recueillir pour les vivants.
H est à croire que les Dialogues des morts ont dû suixre de près la Nécyomancie. C'était le même thème , recommandé sans doute par un premier succès , qui continuait à s'y développer. Les personnages n'avaient pas changé ; Ménippe lui-même était toujours là , et l'idée (|ui ressortait
I. Double accusation , ibid. : Kai MevittîtÔv Ttva twv TraAatwv /.uvùv pâXa
de chaque détail comme de l'ensemble était identique ; la forme seulement avait été modifiée. Au lieu d'un récit suivi, de courtes scènes ; plus de préambule ni de réflexions ; tout en traits rapides et décisifs. En véritable artiste, Tauteur semblait transformer son idée en la renouvelant ainsi ; il ne faisait pourtant que lui donner plus d'éclat et frapper d'avantage l'attention '.
C'est encore Ménippe sans doute qui a suggéré à Lucien les Lettres de Cronos et le Cronosolon . Nous savons en effet, par Diogène de Laerte , que le philosophe cynique avait composé des lettres sous le nom de diverses divinités*. A qui ses dieux écrivaient-ils ? Probablement à des hommes , et sur ces sujets de morale satirique que Ménippe aimait. Or les Lettres de Cronos de Lucien nous offrent précisément une correspondance de ce genre. Le dieu Cronos sert d'intermédiaire entre les pauvres et les riches ; on lui écrit . il répond; il fait ses observations, on les discute. Le Cronosolon , sous une forme un peu différente , se rattache néanmoins étroitement au même ordre d'idées. Ce n'est plus le dieu lui-même qui fait connaître ses sentiments ; c'est son prêtre, transformé pour la circonstance en législateur, qui établit par prescription comment les riches devront traiter les pauvres pendant la durée des fêtes. Au fond, là, comme dans les Lettres de Cronos , comme dans les Diorlogues des morts , comme dans la Nécyomancie , la veine philosophique est bien celle qui semble avoir été propre à Ménippe. L'inégale répartition des richesses et les conséquences qui en résultent , voilà le sujet qui appelait ses
i . Nous possédons, sous le nom de Lucien, trente dialogues des morts. L'authenticité de plusieurs de ces petits écrits a été contestée; il ne me semble pas que ces doutes soient justifiés. Le plus suspect , à mes yeux , est le douzième ; j'en saisis mal l'intention ; mais le style me paraît bien ♦Hre celui de Lucien.
•*. Diog. VI, 8. 10! (éd. Didot ) : im^rolxï y,t}LOiiyi}j}ihxt Juto toO twv
LES ÉCRITS DE LUCIEN. 6i
réflexions ironiques et que Lucien à son tour avait pris par droit d'héritage.
Toutefois la satire morale ne l'occupait pas tout entier. Déjà, dans quelques-uns de ses écrits antérieurs, V Éloge de la mouche , V Ambre , la Disimssion avec Hésiode , la tendance sceptique de son esprit avait percé ; dans VHermotime , elle avait pris corps en se fortifiant elle-même par •des raisonnements. Il semble que le commerce de Ménippe ait notablement contribué à la développer. Nous la voyons en effet se révéler tout-à-coup avec un éclat tout nouveau dans une suite d'ouvrages qui ont d'ailleurs, littérairement, tous les caractères de ceux dont nous parlons en ce moment. Même genre d'inventions , même fantaisie , déjà libre et hardie dans son essor, et pourtant discrète encore, si nous la comparons à celle des œuvres qui suivront bientôt. C'est à la théologie des philosophes et des poètes , ou plutôt c'est aux affirmations vagues, au goût du surnaturel et du merveilleux que Lucien s'en prend. Là commence, à proprement parler, une série d'hostilités qui devaient se prolonger plusieurs années ou plutôt durer jusqu'à l'extrême vieillesse de celui qui s'y engageait alors si vivement.
La donnée de V Icaroménippe n'est en quelque sorte que celle de la Nécyomande, retournée à l'aide d'une ingénieuse invention. Dans cette dernière composition, Ménippe, on s'en souvient , descendait aux Enfers ; dans celle-ci , il monte jusqu'à l'Olympe. Il allait , là , consulter Tirésias sur la morale ; il va , ici , questionner Zeus lui-même , dans son palais , sur la façon dont le monde est gouverné. Une telle similitude d'invention me parait attester que les deux ouvrages procèdent d'une même influence littéraire , d'un même état d'esprit et d'imagination de l'auteur , et par conséquent sont à peu près du même temps. En somme, dans l'un comme dans l'autre, c'était au dogmatisme philosophique que Lucien s'attaquait ; mais d'un côté il l'envisageait par son aspect moral , de l'autre par son aspect théologique.
Dans les Aveiuc forcés de Zeus, nous voyons encore un Cynique en présence de Zeus ; il est vrai qu'il ne s'appelle pas Ménippe ; son nom de secte lui suffit ; d'ailleurs, il a toute râpreté et tout l'esprit ironique du philosophe de Gadara. Son goût est de poser des questions ; il veut absolument que Zeus Téclaire sur un sujet embarrassant : comment sa toute-puissance peut-elle s'accommoder de l'existence de cette destinée inflexible dont parlent les poètes et qu'affirment aussi quelques philosophes ? C'est , avec plus d'étendue , un entretien tout-^-fait analogue pour la forme et le fond à ceux des Diahgues des morts qui touchent aux croyances religieuses *, Il est difficile, en les comparant, de ne pas conclure que ces ouvrages ont dû se suivre de près.
Les Dialogues des dieux et les Dialogues marins rappellent bien plus exactement encore , quant au procédé de composition , les Dialogues des morts. Ce sont des scènes courtes, vives, enjouées, finement moqueuses, qui font ressortir par quelques traits, sous forme dramatique , le ridicule ou l'immoralité de la plupart des traditions mythologiques. La comédie , qui ne s'était pas fait faute de se moquer des dieux , ne l'avait jamais fait avec une si élégante et légère brièveté. Il y a là , pour ainsi dire , une pointe plus fine et qui pénètre davantage. Autant que nous pouvons en juger , cela ressemble bien plus à la grâce ironique et perfide dont Ménippe paraît avoir eu le don •, qu'à la façon plus franche , plus joyeuse, et en somme moins redoutable, d'Aristophane et de ses contemporains.
Les Fêtes de Cronos ne diffèrent des Dialogues des dieux que par l'intervention d'un personnage humain. Le bon Cronos, que nous avons vu figurer déjà dans les Lettres de Cronos, s'entretient ici familièrement avec un de ses prêtres et lui raconte ses aventures. Il y a bien des rapports entre cette com-
1. Comparez notamment le 19* dialogue, dont le sujet est à peu près le même : s'il y a une destinée, il n y a aucune puissance possible à côté d'elle. 2. MtviTTTrtiaiç X^P^^^- Anthol. de Jacobs, ^Emyp, ct^c^ir., dlxxii.
LES tCRITS DB LUCIEN. 63
position et les Aveux forcés de Zens, Tous ces écrif s porlent pour nous la même date.
Enfin, c'est à ce même groupe encore que nous rattacherions V Histoire vraie et le re'cit Sur la déesse syrienne. Par rintenlion ge'nérale , V Histoire vraie fait suite à toutes les œuvres que nous venons de citer ; car elle ne tend qu'à tourner spirituellement en ridicule les inventions mensongères des poètes et dé quelques historiens qui les imitent. A leurs fictions , Lucien oppose les siennes , et après nous avoir prévenus au début qu'il allait mentir d'un bout à l'autre de son récit , il se met à raconter les aventures les plus extravagantes d'un ton de bonne foi simple et naturelle , qui est la fine parodie des narrations fabuleuses légèrement acceptées par la crédulité des lecteurs. Un tel écrit , par tout ce qu'il contient de fantaisie charmante, ne me semble pas pouvoir être regardé comme antérieur au temps où l'imagination de Lucien prenait son élan, excitée par celle de Ménippe ; et d'autre part, certains indices , notamment quelques mots du préambule, sont de nature à faire croire que l'auteur était encore peu connu et que son nom n'éveillait pas de lui-même, comme un peu plus tard, l'idée d'un genre essentiellement comique. Quant au morceau Sur la déesse syrienne , je le considère comme une habile et plaisante contrefaçon d'Hérodote, dont l'écrivain imite nonseulement le langage, mais toutes les habitudes d'esprit jusquQ dans leurs moindres particularités. L'intention , dans ce cas, ne serait pas douteuse ; sous une forme un peu plus dissimulée, l'objet de l'écrit est le même que celui de V Histoire vraie^ montrer combien il est aisé de rendre vraisemblables, par un air de sincérité, des choses qu'on tire de son imagination en les mêlant à quelques détails exacts. Ainsi compris, ce morceau ne me semble pas indigne de l'auteur de V Histoire vraie , et il se relie naturellement à cette série de compositions satiriques que nous venons de passer en revue.
Nouvel essor d'imagination. — Lucien imitateur de l'ancienne comédie : Le Tyran , le Coq , le Timony le Charon , le Prométhée, V Assemblée des dieux f les Doléances tragiques deZeus, les Sectes à. l'encan, le Pécheur j la Double accusation , la Afort de Pérégrinus^ les Fugitifs , les Souhaits.
Lucien, en nommant lui— même dans plusieurs passages ceux dont il prend exemple et qu'il considère comme ses modèles , met en première ligne , au-dessus même de son cher Ménippe , les poètes de Tancienne comédie , Aristophane et Eupolis en particulier *. Assurément il serait plus que téméraire de prétendre que leur influence ait été nulle dans la composition des œuvres précédemment énumérées ; on pourrait, au contraire, y relever . notamment dans Y Histoire vraie et dans les Dialogues desmortSy certains traits, qui semblent bien être des réminiscences de leurs comédies. Toutefois, il y a loin de ces emprunts ou de ces souvenirs à une imitation directe. Or celle imitation , nous ne l'avons pas rencontrée jusqu'ici. Aucune des compositions dont nous avons eu à parler n'avait l'ampleur ni la variété nécessaires pour offrir l'image, même en raccourci, de celle étrange production de l'esprit grec qui s'appelle dans l'histoire littéraire la comédie ancienne. Au contraire, parmi celles dont nous n'avons rien dit encorp, nous n'en trouvons presque pas une qui, à quelque degré, n'en imite les allures et ne s'efforce d'en reproduire la physionomie. Tandis que le dialogue jusqu'ici se réduisait aux proportions d'un entretien entre deux personnages, nous le voyons, dans ces aulres ouvrages , s'étendre pour laisser entrer toute une
I. Double accusation y 33. Le Dialogue philosophique, accusant Lucien, s'exprime ainsi : c Ensuite , il a attaché de force après moi la raillerie , » riambe , les propos cyniques, et Eupolis , et Aristophane, moqueurs auda- » cieux, qui attaquent tout ce qui est respectable et tournent en dérision tout > ce qui est bien i. Cf. Pécheur, 2&.
troupe d'acteurs aux costumes et aux masques divers. En même temps la situation de Tauteur se dessine plus nettement. Ses idées ont quelque chose de plus personnel. II y a moins de hasard et plus de préméditation dans ses œuvres; il sait plus clairement ce qu'il veut , il le dit à ceux qui font semblant de ne pas le comprendre^ et avec l'autorité du succès il définit au besoin le genre dans lequel il est désormais passé maître.
De tels traits ne peuvent être regardés comme accidentels. Ils caractérisent le nouveau groupe d'écrits satiriques dont j'ai maintenant à parler et qui marquent l'apogée du talent de Lucien. De même que les précédents se rattachaient directement aux exemples de Ménippe , ceux-ci se rattachent par une filiation analogue aux inventions de la comédie ancienne , avec cette différence toutefois que le génie de l'auteur, devenu plus hardi et plus puissant, reste désormais plus original dans son imitation. Il est bien évident d'ailleurs, que, dans ce groupe même, il est impossible aujourd'hui d'assigner des dates relatives à chaque composition en particulier. Nous ne le tenterons pas. Il doit suffire de les rapprocher les unes des autres, selon qu'elles se tiennent par la nature du sujet.
L'idée morale qui remplissait la Nécyomancie et les Dialogues des morts n'est pas sensiblement différente de celle qui forme le fond du Tyran, du Coq , du Timon et du Charon. C'est toujours à mettre en lumière la vanité des illusions humaines que le moraliste donne ses soins. La nouveauté est dans la forme et dans les développements accessoires qu'il ajoute à sa pensée.
Le Tyran n'est , en quelque sorte , qu'un épisode des Dialogues d^^ morts agrandi à la fois par le nombre des personnages et par la variété des incidents. Au lieu d'une seule scène détachée, nous avons ici une suite de scènes liées ensemble. Si l'intérêt n'était moral plus encore que dramatique , on pourrait prendre cela pour un fragment de comédie. Tous ces morts arrivant ensemble au bord du marais qu'ils ont à franchir, la traversée , les propos divers, les lamentations du tyran qui
66 CHAPITRE DEUIIÉME.
regrette sa puissance, les dures moqueries du philosophe Cyniscos, digne frère de Ménippe , enfin cette marche émouvante à travers les ténèbres, les rencontres, le jugement, tout cela forme un spectacle plein d'art et d'un grand effet, auquel l'imagination de récrivain fait une sorte de mise en scène à la fois effrayante et comique Puis, au milieu de ces inventions , il y en a une qui attire l'attention et qui semble attester les progrès des facultés créatrices de Lucien : c'est celle du savetier Micylle, type vraiment original du pauvre , qui n ayant jamais eu de raisons d'aimer la vie , la quitte sans regret , et entre dans la mort avec une sorte de curiosité presque joyeuse. Sa sincérité, son entrain , son humeur moqueuse et une légère teinte d'amertume qui ne dégénère pas en une disposition morose , donnent à sa physionomie un charme piquant , dont aucun personnage peut-être dans les Dialogues ne nous avait encoie offert l'exemple.
Ce type de Micylle , nous le retrouvons sous le même nom dans le Coq , qui par là se relie très-étroifement au Tyran. Mais le Micylle qui figurait dans la troupe des morts avait ses idées faites sur la vie , tandis que celui que nous voyons ici , assis dans son échoppe , est en train de se les faire. Moins absolu que l'autre, plus naïf, il est aussi plus humain et plus attrayant. Par la mise en scène et le dessin général, le dialogue du Coq pourrait paraître moins ample et moins riche que celui du Tyran, Ce n'est là toutefois qu'une appaience. Toutes les ressources de l'esprit de Lucien s'y laissent voir dans la manière de conduire l'entretien , de presser ou de ralentir la discussion, de la suspendre parfois pour y glisser à titre d'intermèdes des récits , et enfin dans l'invention du dénouement. Nous sentons là une expérience consommée et une entente délicate de l'union du drame avec le raisonnement. J'ajoute que l'histoire des transformations du Coq, si adroitement préparée, et mise ensuite à profit avec tant d'à-propos pour les besoins de la pensée morale à développer, dénote à elle seule un savoirfaire et une habileté pratique qui marquent la date de l'ouvrage.
Dans le Timon , la variété de la composition , sans être plus grande en réalité , est plus apparente ; il n'y aurait rien d'ailleurs à conclure de là ; mais les idées déjà énoncées dans le Coq sont étudiées ici plus complètement. S'inspirant sans doute du Timon d'Antiphane * et mettant à profit quelques souvenirs d'Aristophane ', Lucien approprie à sa démonstration morale la tradition relative au misanthrope athénien. Nous le voyons ruiné , nous entendons ses plaintes qui émeuvent le souverain des dieux, nous assistons au voyage d'Hermès qui conduit Plutus vers Timon , nous sommes témoins aussi du départ de la Pauvreté et du débat qui s'engage entre Timon et Plutus, enfin nous avons le spectacle des flatteries dont il devient de nouveau l'objet , une fois enrichi , et de la légitime brutalité avec laquelle il les repousse. En fait, il y a ici tout un drame, réduit sans doute aux proportions nécessaires du dialogue, mais laissant apercevoir aisément la multiplicité de situations et d'incidents qu'il comporte. L'art de l'écrivain est de faire servir toutes ces péripéties, qui amusent son lecteur, au développement de la pensée qu'il a en vue et qu'il sait, chemin faisant, nous montrer sous tous ses aspects.
Le Charon a la même ampleur dramatique que le Timon, qualité d'autant plus remarquable ici que tout y est créé par l'imagination de l'écrivain. Charon sortant des Enfers pour la première fois , et, en compagnie d'Hermès , son ami et son guide , venant contempler la vie des hommes sur la terre, telle
1. Aristophane et Platon le comiqae, d'après le témoignage de Plutarque {Vie d' Antoine f 79), avaient aussi raillé la misanthropie de Timon; mais il ne semhle pas que ni l'un ni l'autre l'eût pris comme sujet d'une comédie spéciale. Quant au Misanthrope ( MovorpOfcoç ) de Phrynichns , Timon y était seulement nommé , mais n'y figurait pas. Antiphane au contraire parait avoir mis sur la scène les aventures de cet homme singulier. Cela était d'ailleurs plus facile de son temps , puisqu'un certain éloignement leur avait déjà donné ce caractère à demi légendaire qui devait laisser au poëte plus de liberté.
2. Quelques-unes des scènes de discussion rappellent, plus encore par la forme générale que par le détail des arguments , un épisode bien connu du Plutuê d'Aristophane.
est l'ingénieuse donnée qui lui a fourni l'occasion de résumer avec une netteté remarquable ses jugements sur la vie. Jamais encore il n'avait donné à ses pensées autant de force et d'éclat. Tandis que du haut des montagnes entassées qui leur servent d'observatoire, Charon et Hermès voient s'agiter à leurs pieds toutes les passions et toutes les illusions humaines , l'existence de l'homme se révèle tout entière à l'écrivain, qui, dans des paroles pleines d'éloquence, en apprécie la fragilité et les perpétuelles incertitudes. L'art de la composition est d'ailleurs égal ici à Tautorite des jugements ; et la concordance de ces deux indices ne permet pas de méconnaître dans ce dialogue une des plus complètes manifestations du talent de Lucien parvenu à son apogée.
Les quatre ouvrages que je viens d'énumérer se rapportent à la morale. Mais la satire religieuse que nous avons vue représentée déjà d'une façon si remarquable dans le groupe précédent, ne tient pas une moindre place dans celui-ci. Le Prométhée, V Assemblée des dieux et les Doléances tragiques de Zeus sont l'expression la plus complète et la plus forte des idées qui ont été signalées dans Ylcaroménippe , dans les Dialogues des dieux , et dans les Aveux forcés de Zeus : mais comme dans les écrits dont nous parlions à l'instant , une expansion nouvelle de l'art dramatique y atteste qu'à l'influence de Ménippe s'est ajoutée ou substituée celle de la comédie ancienne .
Dans le Prom^(Wc, cette nouveauté esta jKîine sensible; le dialogue, dans son ensemble, est encore conforme à ce qu'on pourrait appeler la manière ménippéenne de Lucien ; aussi pourrait-il être attribué aussi bien au groupe précédent, si l'effet dramatique plus puissant ne semblait nous avertir que l'auteur en le composant arrivait au plein épanouissement de ses facultés. Tandis qu'Héphaestos et Hermès attachent au rocher le Titan , traité par Zeus en ennemi et en criminel, celui-ci ose demander compte des raisons qui font agir le roi des dieux ; Hermès défend son maître , Prométhée réfute son apo-
logie. Cette discussion est tout le drame; mais, outre ce qu'elle a de force et d'intérêt en elle-même, la façon dont elle est encadrée en fait ressortir vivement l'importance. Le bon sens moqueur et impitoyable du vaincu, son calme qui contraste avec l'horreur du supplice qui lui est infligé, font assez sentir que sa protestation est en réalité celle de tous les esprits émancipés, désormais indifférents aux vieilles terreurs mythologiques et préoccupés seulement de revendiquer les droits de la conscience humaine.
Moins nombreux encore sont les personnages qui prennent la parole dans V Assemblée des dietJtx, Autour de Homos et de Zeus, il n'y a qu'une foule confuse. Mais l'adresse avec laquelle l'auteur tire parti de cette foule est précisément ce qui marque le mieux le progrès de son expérience dramatique. Elle ne dit rien , mais elle s'agite ; elle écoute Momos ; et les discours hardis, dont elle est l'objet, retentissent en elle. L'autorité de Zeus est sourdement compromise ; il le sent ; une vague inquiétude se trahit dans toute sa conduite: c'est la part du drame dans l'entretien. Que l'on compare ce dialogue à celui des Aveux forcés de Zeus; on en reconnaîtra immédiatement la supériorité , au point de vue dramatique. C'est que Lucien , dans l'intervalle, avait singulièrement développé en lui-même, par l'étude des modèles et par la pratique, la science délicate de la composition et l'instinct de la mise en scène. De plus en plus la satire prend sous sa main l'aspect de la comédie. Derrière les idées , elle nous montre des intérêts , des craintes , des ambitions, et, dans la fantaisie, elle sait mettre une plus large part de sentiments.
Cela est plus sensible encore dans les Doléances tragiques de Zeus, la plus considérable, à mon avis, des satires religieuses de Lucien. La question débattue est celle de la Providence. L'épicurien Damis, d'une part, le stoïcien Timoclès, de l'autre, sont aux prises : grand échange d'arguments ; et quand ceux-ci viennent à manquer , les injures y suppléent. Mais ce qui est à remarquer surtout , c'est la conduite de l'action , le
mouvement général , le choix des épisodes. La scène est à la fois dans i'OIympe et sur la lerre ; effarement d'un côté , tumulte de l'autre ; ici Zeus tout inquiet , assemblant les dieux , les consultant , et en définitive ne sachant que faire ; là, une foule qui s'émeut aux propos des philosophes et à leur discussion comme à un combat d'athlètes ; par suite , des incidents inattendus, des passions en feu, en un mot tout ce qui fait la vie d'un drame. J'essaierai plus loin d'en montrer l'art et d'en développer les ingénieuses combinaisons avec quelque détail ; il me suffit ici de rappeler une impression que tout lecteur de ce dialogue a dû ressentir , pour le mettre à son rang dans le classement général que je poursuis.
A coté de ces écrits qui traitent de philosophie religieuse ou morale , il y en a d'autres , appartenant au même temps , qui sont pleins des démêlés personnels de Lucien avec les philosophes ou les rhéteurs. Ce sont les Sectes à Pencan, le Pécheur, la Double accuscUion, le Récit de la mort de Pérégrinus et les Fugitifs.
Il est bien possible que l'idée première des Sectes à l'encan soit due à Ménippe ; celui-ci a\ait composé en effet , d'après le dire de Diogène de Laerte , un ouvrage intitulé Diogène à l'encan *. Mais si Lucien l'a imité, ce n'a été qu'en se réservant le droit de le transformer. Tout, dans son écrit, est en action : pas de récit , ni de controverse ; une scène de marché, Hermès en crieur public , des esclaves à vendre qui sont autant de personnifications des différents genres de vie adoptés ou préconisés par les sectes philosophiques , enfin des acheteurs qui vont et viennent , s'informent, questionnent tour-à-lour le crieur et les esclaves , échangeant avec eux des réflexions courtes où se condensent toul l'esprit et toutes les intentions moqueuses de la satire. Naturel et liberté, mouvement et vivacité d'allures, ne sont-ce pas là les indices d'une expérience litté-
1. Diog. de Laerte, VI, 2, 29. Il y avait aussi une comédie portant le même titre qui était Tœuvre du poète et dialecticien Enbulide de Milet , disciple d'Euclide et adversaire d'Aristote (Diog., VI, 2, 30).
raire assez sûre d'elle-même déjà pour permettre au talent de Tauteur de s'affranchir d'une imitation étroite, désormais inutile?
La publication des Sectes à Vencan fut, ainsi que Lucien nous le dit lui-même, l'occasion immédiate qui donna naissance au Pécheur. Ces deux écrits se font suite l'un à l'autre sans interruption. La donnée du Pécheur pourrait bien être une réminiscence des Dèmes d'Eupolis. On sait que, dans cette comédie aujourd'hui perdue, le rival d'Aristophane avait représenté quelques-uns des hommes d'État de l'ancienne Athènes sortant des Enfers pour exhaler librement leurs plaintes sur la situation nouvelle de leur patrie \ De même que ces vieux Athéniens , les philosophes, dont Lucien s'était moqué dans les Sectes à l^encan. ressuscitent en foule au début du Pécheur, Ils viennent se venger de lui. Leur entrée bruyante et tumultueuse rappelle de très-près, comme on l'a remarqué, celle des Achamiens d'Aristophane poursuivant Dicéopolis ; et la même imitation reparait dans les préparatifs du procès qui va être plaidé devant le tribunal de la Philosophie. Les incidents de ce procès et ses conséquences forment le sujet du drame. L'apologie de Lucien, son acquittement, la mission dont il est investi , la pêche fantastique par laquelle il opère la séparation des faux et des vrais philosophes, en sont les principaux épisodes. Diverses allusions bonnes à relever montrent vers quel temps à peu près il convient de placer ce dialogue. L'auteur s'y donne pour un ancien rhéteur, qui a renoncé aux tribunaux, afin de s'attacher à la philosophie *. Celte vocation s'est même affirmée déjà par une série d'œuvres qui ont eu du retentissement ; il a dû à son alliance avec la philosophie d'être compté pour quelqu'un «. Mais il y a plus : la nature de ses œuvres précédentes est indiquée avec précision ; il s'est fait un allié et un ami de Ménippc , et celui-ci l'aide à