Ibidem
mettre les ridicules des philosophes en comédies dialogiiées * • Tout cela , comme on le voit , confirme nettement, quant à la date, ce que la forme même et Fart de la composition nous auraient d'ailleurs fait supposer. Le Pécheur est une explication publique que donne Lucien du rôle qu'il a pris. Cette explication est devenue opportune lorsque ce rôle s'est dessiné avec éclat , c'est-à-dire sans doute vers le commencement de cette période brillante à laquelle appartient tout le groupe de dialogues qui nous occupent en ce moment.
Il y a une frappante ressemblance entre la situation que Lucien se donne à lui-même dans le Pécheur et celle qu'il prend dans la Double accusation. L'objet de ces deux dialogues est le même : rendre compte de sa vocation morale et satirique, en expliquer l'origine et justifier les œuvres par lesquelles elle se manifeste. Mais, dans le Pécfieur, c'était surtout sa manière de philosopher et de juger les philosophes que l'auteur éclaircissait et défendait ; dans la Double accusation, c'est principalement de la forme donnée par lui à ses pensées qu'il veut rendre raison. Sans doute des envieux ou des malveillants cherchaient à tourner en ridicule ce genre étrange, demi-sérieux et demi-plaisant ; le public avait ri et approuvé, mais on n'en affectait pas moins de dédaigner ces entretiens, où l'éloquence ne pouvait se déployer, et ces inventions fantastiques. Philosophes et rhéteurs s'élevaient à la fois contre un succès qui les offensait. C'est celte double accusation, venant de la Rhétorique et de la Philosophie simultanément, que Lucien imagina de mettre en scène. Emprunla-t-il au vieux Cratinus, comme on l'a supposé, la donnée principale de son dialogue ? Cela semble assez probable *. En tout cas , cette
1 . 2B : Kac vircXOùv tov AtccXoyov , rniixtpov olxccov ovra , toûtu fuvayfl*vîoT>3 xai uTTOxpcrt x^nrcu xaO' ig/xûv , fri xai MivcTnrov ôvaTrcco'sc; , ircûpov ii^v iv^px y ÇvyxupiaM^sIv avrô» rà iroXXà .
2. Gratinas , dans sa pièce intitalée la Bouteille ( Uitrlyri ) , se faisait accuser par la Comédie , sa femme, qui se plaignait dY'tre délaissée pour une rivale odieuse, l'Ivresse. La plainte de la Rhétorique contre Lucien res-
petite part d'invention otée à Lucien ne serait rien à côté de celle qui lui reste. Pour la facture dramatique , comme pour rimportance des sentiments , la Double accusation doit compter parmi ses œuvres ies plus considérables. Elle est à peu près, dans la vie littéraire de Lucien, ce qu'est la IX'' satire dans celle de Boileau. Elle marque le moment où Toriginalité de Fauteur s'affirme hardiment. La période des essais est terminée ; l'écrivain sait ce qu'il vaut ; il a éprouvé son talent, il connaît à fond le genre qu'il a fait sien, et, en repoussant avec une ironie confiante les critiques dont il est l'objet, il réclame en quelque sorte l'approbation publique qu'il sait lui être due.
J'ai peu de chose à dire ici du Récit de la mort de Pérégrin nttô, puisque je ne fais actuellement que fixer des dates. Celle de ce récit est donnée par l'événement auquel il se rapporte et dont j'ai parlé brièvement dans la biographie de Lucien ; on voit en effet qu'il a été composé sous l'impression immédiate des scènes qui y sont relatées. Il me parait à peu près certain d'autre part, comme je l'ai dit plus haut, que Pérégrinus se donna la mort non en 165, selon l'indication inexacte de la chronique d'Eusèbe, mais en 169. C'est donc à cette année qu'appartiendrait le récit en question. Quant à sa place relative dans la série chronologique que nous sommes en train de parcourir, elle peut être établie, je crois, avec de grandes vraisemblances. Tout d'abord, à le considérer en lui-même, bien qu'il se prêle peu par sa forme de narration continue à une comparaison littéraire avec les œuvres dialoguées dont nous venons de parler, il laisse pourtant apercevoir, si je ne me trompe, un art de mise en scène et une entente de l'effet dramatique qui font songer immédiatement à la grande manière dont on a vu maint exemple. En outre, — et c'est là un indice bien plus sûr, — il se relie de la manière la plus étroite, comme nous l'avons fait
semble beaucoup à cela. — Quant au titre de sou dialogue , il se pourrait qu'il l'eût emprunté à Augias, poète obscur de la comédie moyenne. Voy. Suidas, art. Aùycaç (Cf. Meineke, HisL critic, p. 416).
observer déjà, au dialogue des Fugitifs ; or ce dialogue, par la façon dont il est conduit, par la disposition des scènes, par la nature des inventions, ne peut évidemment trouver place dans notre classement qu'à côté des œuvres dont les noms précèdent immédiatement. Enfin il est à noter qu'aucune allusion à la mort de Pérégrinus ne se rencontre dans les écrits énumérés jusqu'ici , au milieu des moqueries de toute sorte dont Lucien accable les philosophes et en particulier les Cyniques ; chose qui serait fort surprenante , si ces écrits n'étaient antérieurs à cet événement. Nous concluons de là qu'en 469, Lucien avait déjà fait paraître une grande partie de ses dialogues et^qu'il était en pleine possession de son talent.
Les Fugitifs ne sont en quelque sorte, comme je viens de le dire, qu'une dépendance du récit de la mort de Pérégrinus. On entrevoit, dans des allusions très-obscures pour nous, une sorte de guerre de pamphlets engagée à la suite de ce récit entre un des représentants de la secte cynique et Lucien. Celui-ci . après avoir été le premier agresseur, se vengeait maintenant des réponses irritantes qui lui avaient été faites. Il résulte de là que bien des choses nous manquent pour comprendre et apprécier complètement ce dialogue Mais l'impatience qu'on peut éprouver en face de certaines allusions dont l'objet nous échappe ne doit pas nous empêcher d'y reconnaître les mêmes habitudes de composition et en somme les mêmes qualités que dans ceux dont le sens est clair. Le seul tort de Lucien a été d'écrire pour un public bien renseigné et de ne pas songer assez à celui qui le lirait plus tard.
Je n'ai plus qu'un seul dialogue à citer, comme faisant partie de ce groupe ; c'est un ouvrage de pure morale, sans allusions ni satires personnelles, les Souhaits : un entretien entre quatre amis , une soi te de convention passée entre eux pour permettre à chacun de rêver fout haut à son tour, et par suite des souhaits sans limites, qu'aucune mesure ne contient, qu'aucune vraisemblance n'arrête, puis une vive et spirituelle critique qui suit pas à pas ces chimères, qui les atteint , qui
les détruit. Sans doute , la donnée première est empruntée à la vie réelle, et par cette raison, on pourrait être tenté au premier abord de classer ce dialogue avec ceux qui présentent le même caractère. Mais la ressemblance, à la réflexion, se montre plus spécieuse que solide. En réalité, il y a dans les Souhaits une fantaisie tout aussi libre, tout aussi inventive que nulle part ailleurs ; et, ce qui est plus décisif, il y a sous cette fantaisie une morale dont la sagesse semble avoir dépouillé presque entièrement ses tendances agressives. C'est là surtout ce qui me fait croire que cet écrit est postérieur aux dialogues satiriques que j'ai énumérés. La moquerie y est moins acerbe. On croit y sentir, en le lisant, cet adoucissement naturel qui succède chez une nature vive aux ardeurs belliqueuses de la première heure. Il n'y a plus rien là de Ménippe, ni même d'Aristophane ; Lucien apaisé nous fait songer à Horace au temps des Epitres,
OBuvres dispersées. — Prologues oratoires: Zeuxis; A quelqu'un qui m'ap^ pelait un Prométhée en fait de diacours ; Hérodote ; le Scythe. — Contre un ignorant collectionneur de livres. — VEunuque. — Le Maître de rhétorique; le Lexiphane. — Discours sur les Salariés. — Biographies de Démonax et de Sostrate; Alexandre ou le faux prophète.
Les écrits dont j'ai parlé jusqu'ici se rattachaient les uns aux autres par un même développement d'idées et par un progrès continu de savoir-faire littéraire. Il n'en est plus de même de ceux que j'ai encore à citer. Isolés et comme dispersés selon le hasard des circonstances, ils ne forment point une série naturelle. Nous devons donc nous borner à indiquer brièvement quelle a été l'occasion de chacun d'eux , et à en donner les dates, lorqu'elles sont connues.
Mentionnons d'abord quatre prologues oratoires du genre de ceux que nous avons déjà rencontrés et attribués à la jeunesse de Lucien. Ce sont les morceaux intitulés Zeuxis^ A quelqu'un
qui m'appelait un Promiihée en fait de discours, Hérodote j et le Scythe. Les deux premiers renferment une définition du genre qui est représenté par les grands dialogues de Lucien ; ils n'ont pu servir d'introduction ou de préambule qu'à une lecture où figuraient ces dialogues ; il y est question du mélange des intentions sérieuses avec les inventions plaisantes , de la nouveauté piquante des ouvrages ainsi composés ; tout cela ne peut s'appliquer qu'à ceux des écrits de Lucien où la fantaisie de l'auteur se joue si ingénieusement dans la satire. Hais comme ces écrits sont nombreux et remplissent une période de plusieurs années, il est impossible d'assigner aux prologues en question une date précise. D'ailleurs, il est assez probable qu'ils ont été répétés plusieurs fois. V Hérodote et le Scythe ne contiennent pas d'allusions aussi précises que les deux autres morceaux à la nature des ouvrages auxquels ils ont dû être associés. Rien ne prouve donc absolument qu'ils aient été composés par Lucien dans sa maturité. Ce qui me le fait supposer principalement, c'est qu'ils ont élé récités en Macédoine, et qu'à la façon dont parle l'auteur, il semble être venu de Grèce dans cette province, à l'occasion de quelque panégy rie célèbre, pour s'y faire connaître. D'après tout l'ensemble de sa biographie, cela me parait mieux convenir à la seconde partie de sa vie d'écrivain qu'à la première.
A coté ou plutôt en face de ces compliments, il faut placer des écrits d'un caractère tout opposé , pamphlets , diatribes ou satires, comme on voudra les nommer.
Le premier, intitulé Contre un ignorant collectionneur de livres, est postérieur de peu à la mort de Pérégrinus ; une allusion significative en fait foi *. 11 a donc élé écrit peu après 169. Nous ignorons quel motif a pu exciter à ce point la colère de Lucien conire un inconnu ; mais il n'est pas malaisé de deviner, à l'aigreur du ton, qu'il s'agit d'une offense pei*sonnelle.
I. { 14: c Tout récemment, un autre insensé u*a-t-il pas acheté pour un » talent le bâton que déposa Protée le Cynique pour s'élancer dans le feu 'f •
Quoi qu'il en soit, l'ouvrage a une valeur générale qui rachète pour le lecteur ce que celte partie injurieuse a de déplaisant.
V Eunuque n'est qu'un écrit de circonstance dont les applications nous échappent. Une des deux chaires de philosophie péripatéticienne étant vacante à Athènes, deux concurrents, que l'auteur appelle Dioclès et Bagoas, sont censés se disputer, devant la commission chargée des jugements de cette sorte, le titre envié de professeur. Bagoas passe pour eunuque. Son adversaire cherche à tirer de là une raison d'incapacité contre lui. C'est cette plaisante discussion que Lucien est censé avoir entendue et qu'il raconte à un ami. On voit, par un passage du dialogue (§ 2] que l'institution des chaires publiques de philosophie à Athènes était toute récente encore Or nous savons qu'elles furent fondées par Marc-Aurèle en MQ*; d'autre part, le même passage semble dénoter que l'empereur fondateur était encore vivant ; il faut donc que le dialogue ait été composé avant 1 80.
Avec le Maître de rhétorique , nous retrouvons l'inspiration manifeste du ressentiment. J'ai essayé , dans la biographie de Lucien, d'expliquer par conjecture quelle avait dû être la cause des hostilités entre PoUux et lui. Il n'est guère douteux en effet que l'écrit en question ne soit une satisfaction accordée par l'auteur à son amour-propre blessé. Lucien déchire la réputation de son ennemi avec autant de violence qu'il avait autrefois déchiré celle de Timarque. Mais il y a autre chose dans son écrit que ces injures grossières, et c'est par là qu'il se relève. En réalité, PoUux devient pour lui le représentant delà sophistique contemporaine , et c'est elle surtout qui est spirituellement et amèrement raillée d'un bout à l'autre du discours. Sous prétexte d'enseigner à un jeune homme comment on
1. Dion Cassius, LXXI, 31. — D'après Philostrate, dans la vie de Théodote (Vies des Soph., II, 2), ce fut Hérode Atticus qui fut d'abord chargé de choisir les titulaires. Dans VEunuque, au contraire , on voit que ce choix appartient à une commission. Peut-être Hérode Atticus était-il déjà mort , car il ne semble pas qu'il ait vécu beaucoup au-delà de 176.
78 CHAPITRE DEUXIÈMB.
devient illustre par l'art de la parole , Lucien met à nu l'ignorance , la sotte présomption et les ridicules artifices des rhéteurs à la mode. La date de la composition est à peu près déterminée par les allusions à Julius Pollux. Celui-ci évidemment avait déjà une grande situation dans Athènes , lorsque cette satire fut écrite. Cela nous reporte aux dernières années du règne de Marc-Aurèle * .
Il n'y a guère moyen de séparer le Lexiphane du Maître de rhétorique. Ces deux écrits se tiennent par la ressemblance étroite des idées. Ce sont les faux atticistes , les collectionneurs de mots , les écrivains qui font de l'archéologie en matière de style, les amateurs d'expressions surprenantes et inintelligibles, que Lucien tourne en ridicule en la personne de Lexiphane, comme il avait raillé en celle de Pollux toute la classe des rhéteurs qui faisaient de Téloquence par recettes. Nous reconnaissons aux inventions burlesques qui nous passent sous les yeux la fantaisie ordinaire de l'écrivain. Mais rien ne nous permet de fixer la date de la composition d'une manière précise. Quant aux allusions directes à des contemporains , s'il y en a dans cet écrit , elles nous échappent. On a voulu lire un nom historique snus ce nom fictif de Lexiphane ; quelquesuns ont pensé qu'il s'agissait encore de Pollux, quelques autres d'Athénée. C'est diminuer mal-à-propos la portée de la satire. Lexiphane est un type ; il n'en faut pas faire un individu .
Le Discours sur les Salariés me parait être Tun des derniers ouvrages que Lucien ait lus en public dans cette période de sa vie. Le ton général et l'autorité qu'il y prend tout naturel-
I. Toat à la fin de son écrit, Lacien déclare qa'il rompt définitivement avec la rhétoriqae ou plutôt que la rupture est déjà consommée. Je ne crois pas que cette rupture soit celle dont il est question dans la Double accusation. A quarante ans , Lucien avait cessé de plaider, mais il avait continué à paraître en public pour y lire ses œuvres; c'était encore une façon de servir la rhétorique. Vers la fin du règne de Marc-Aurèle , il cessa ses lectures publiques ; c'est alors qu'il rompit définitivement avec les usages de la rhétorique, et c'est à cela , je croit , qu'il fait allusion dans le Mattre de rhétorique.
lement dénotent un homme mûri par l'âge et par rexpérience. D'ailleurs l'observation des sentiments , la finesse et la force de l'analyse , l'art de nous intéresser aux situations par la vérité de la peinture , le dessin si spirituel et si juste des personnages qui passent en quelque sorte devant nos yeux , sont là comme autant de témoignages qui nous font reconnaître un écrivain exercé et complètement maître de toutes ses ressources. J'ajouterai même qu'une autre chose, à mon avis, décèle plus clairement encore l'âge de Tauteur : c'est que l'écrit, tout satirique qu'il est , laisse apercevoir à chaque instant une sorte de philosophie qui s'élève au-dessus de la satire. Ce n'est plus pour le plaisir de signaler des ridicules et de les mettre en lumière que Lucien écrit. Les idées de dignité , d'indépendance morale , d'honneur même , qui étaient déjà dans ses dialogues , se sont ici dégagées de tout ce qui en détournait l'attention , et elles apparaissent avec une force vraiment saisissante II y a de l'éloquence dans ces pages, et de la meilleure, car elle se produit sans effort et sans artifice , par l'élan naturel de pensées longtemps méditées et de sentiments longtemps entretenus. Lucien a attesté plus tard le succès que ce discours obtint aussi bien auprès de ceux qui le lurent qu'auprès de ceux qui l'entendirent ^ Il n'y a pas lieu d'en être surpris. Il avait donné là vraiment, sous une forme qui n'était pourtant pas celle où il excellait , la mesure de son talent d'écrivain et de sa valeur de moraliste.
C'est sans doute après la publication de cet écrit , c'est-àdire dans les dernières années du règne de Marc-Âurèle, que commença cette période de repos dont j'ai parié dans la biographie de Lucien. S'il écrivait encore, c'était à de rares intervalles, en prenant son temps, sans cette préoccupation ardente du succès immédiat qui avait donné à son esprit pendant quelques années une activité et une fécondité si remarquables. !5es compositions, comme on pouvait s'y attendre, prirent alors un tout autre caractère. Elles sont surtout narratives et biographiques. Il semble qu'il ait trouvé plaisir, aux approches delà