Apologie f
vieillesse, à rassembler ses souvenirs pour sa propre satisfaction et pour rinstruction des autres. On ne peut trop regretter qu'il ne les ait recueillis que partiellement, à propos de certains hommes qu'il avait connus, au lieu de faire entrer tous les événements de sa vie dans le cadre d'un large récit. Il ne nous reste que deux de ces écrits narratifs, la Vie de Démonax et celle d^ Alexandre le faux prophète ; mais nous savons par son propre témoignage qu'il en avait composé un autre sur Sostraie le Béotien.
Dans ces trois ouvrages, il est curieux de voir comment un certain tour d'esprit satirique survivait chez Lucien au goût de composer des satires proprement dites. Nous ne savons pas exactement ce qu'était la biographie de Sostrate, mais nous pouvons le conjecturer. Ce Sostrate était une sorte d'ermite païen, qui avait vécu dans les montagnes de Béotie. Il s'était proposé pour modèle la vie d'Héraclès. Comme lui , il voulut devenir, dans la mesure de ses forces, un bienfaiteur de l'humanité. Il se donna pour mission d'exterminer les brigands et de tracer des routes à travers les solitudes sauvages. Evidemment ce n'était pas le merveilleux de sa vie qui avait dû séduire Lucien. Il n'était guère porté à l'admiration envers les hommes qui s'entouraient, comme ce Sostrate ou comme autrefois Pérégrinus, d'un renom de singularité. Son intention véritable avait dû être, si je ne me trompe, de critiquer la mollesse de ses contemporains et notamment celle des soi-disant philosophes, en rappelant quelle avait été l'énergie morale de ce solitaire. L'éloge exprimé faisait ressortir, d'après la pensée de l'auteur, la critique sous-entendue ou légèrement indiquée en passant.
Il y a quelque trace d'une intention analogue dans la Biographie de Démonax. Nous avons parlé, dans le précédent chapitre, de ce philosophe, dont Lucien fut l'ami. Il est à peu près certain qu'il mourut dans les dernières années du règne de Marc-Aurèle, entre 171 et 180 *. Lucien, en essayant
1. L*anecdote du paragraphe 31, où Céthégus figure comme consulaire, se rapporte à Tannée 171. (Voy. Waddington, FMtes de« provinces d'A«te, 152. )
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de retracer son portrait, n*a pas cédé seulement au de'sir de rendre à sa mémoire un pieux hommage. Il a voulu, comme il le dit lui-même, montrer aux jeunes gens de son temps que le siècle où ils étaient nés pouvait leur offrir, tout déshérité qu'il parût, Texemple de la vraie philosophie *. Il s'est appliqué à leur faire sentir en quoi Démonax différait de ceux qui n'étaient philosophes que de nom. Ce qu'il se plaît à mettre en lumière, c'est là simplicité de ses vertus, sa bonté, sa franchise, le tout relevé par l'agrément très-vif de son esprit. Rien d'ailleurs ne ressemble moins à un panégyrique, ni même à une biographie proprement dite , que ce récit : causerie libre, familière, où les réflexions vont devant, où les anecdotes viennent ensuite et se succèdent un peu au hasard, sansque l'auteur paraisse se soucier de la composition. On ne tienl pas, ce me semble, assez de compte de ce caractère, lorsqu'on s'étonne de ne pas trouver dans cet écrit une suite rigoureuse que Lucien n'a jamais prétendu y mettre. N'oublions pas qu'il faisait alors exclusivement œuvre de conteur et de moraliste. Il n'écrivait plus pour un auditoire qu'il fallait contenter et surprendre par la perfection du travail ; un certain laisser-aller, qui, de sa part, ne pouvait être d'ailleurs ni sans grâce ni sans esprit, lui convenait beaucoup mieux. Quanta la date de la composition, elle ne peut être ni antérieure à 177, — car la façon dont l'auteur parle d'Hérode Atticus prouve qu'il était mort quand l'ouvrage fut écrit, — ni postérieure de beaucoup à 180, car toutes les circonstances mentionnées paraissent se rapporter au règne de Marc-Aurèle '.
Dans la Vie de Démonax, comme sans doute dans celle de Sostrate, c'était la sincérité de l'homme conséquent avec luimême et fidèle à ses principes que Lucien louait principalement.
i. Démonax, 2.
2. M. Waddington {FaateSy 152) suppose avec beaucoup de raison que l'ouvrage a dû être composé après la mort de Céthégus , car Lucien parle de lui très-librement; et il établit par une ingénieuse observation que cette mort a dû avoir lieu en 180.
Il persistait ainsi dans cette fière profession de foi du Pécheur, par laquelle il s'était fait connaître autrefois comme Tenneroi décidé du mensonge et des fausses apparences. C'est le même esprit encore qui anime son Alexandre, On sait cx)mment Timposteur de ce nom arait créé un dieu de sa façon et institué un oracle en Paphiagonie, dans la petite ville d'Âbonotichos. Lucien, nous l'avons dit, avait eu l'occasion de le voir en passant, probablement en 164. Depuis lors, Alexandre était mort, mais sa réputation et son oracle avaient subsisté. Sous le règne de Commode, Celse, Tami de Lucien, recueillant des informations sur la magie et les magiciens de son temps, eut IVxcellente idée de s'adresser à lui pour qu'il lui fît connaître ce qu'il savait d'Alexandre. Le spirituel écrivain ne demandait pas mieux que de mettre au jour des impostures dont il avait élé lui-même témoin et de se venger par la même occasion d'un homme qui avait mis sa vie en danger. Il écrivit les pages que nous possédons encore*. Ce n'est pas plus une biographie, à proprement parler, que l'ouvrage relatif à Démonax. La composition en est irrégulière, et le souci de distinguer scrupuleusement le vrai du faux n'y apparaît que bien faiblement ; mais les anecdotes, les ouï-dire et les souvenirs personnels y sont assemblés de façon à former une œuvre pleine de vie et d'intérêt qui tient de la satire plus encore que de Thistoire.
Derniers écrits de Lacien. — L'Héraclès et le Dionysos. — Apoloqir poulies Salariés. — Excuse à propos d'une inadvertance. — La Tragédie de la goutte ; Pied-léger,
Les écrits que nous venons de citer en dernier lieu appartiennent déjà soit à la vieillesse de Lucien, soit au temps immê-
1. La date est déterminée, comme on Ta remarqué, par le titre de Otoç donné à Marc-Aurèle , g 48. Cette désignation honorifique n'était attribuée aux Empereurs qu'après leur mort.
LES ÉCRitfi Dft LUCI8N. 83
diatement anlcrîeur. Ceux dont il nous reste à parler sont donne's par Tauteur lui-même dans les termes les plus explicites comme les productions d'un âge très-avancé.
On se rappelle qu'après un long silence , il jugea à propos de reparaître en public et de convoquer de nouveau des auditeurs. II ne semble pas qu'il ait cherché alors à rivaliser avec lui-même en composant de nouveaux ouvrages. Nous ne connaissons aucun dialogue de lui qui paraisse avoir été écrit en ce temps. Il est probable qu'il se contentait de relire ceux qu'il avait publiés autrefois. Le contraste même entre son âge et la jeunesse vigoureuse de ses inventions devait donner à ce genre de lectures un attrait piquant. Lucien le sentait fort bien , et voilà sans doute pourquoi , bien loin de chercher à faire oublier son grand âge , il mettait une bonne grâce souriante à en parler. C'était même dans l'intention de le faire mieux remarquer qu'il écrivait alors de nouveaux prologues pour ses séances publiques : V Héraclès et le Dionysos ne sont pas aulre chose. Rien n'atteste mieux que ces deux légères productions combien son esprit restait aimable et enjoué.
Ses fonctions administratives elles-mêmes ne le détournèrent pas d'écrire et ne modifièrent en rien le tour ordinaire de ses pensées. L'Apologie pour les salariés a été composée au moment où il venait d'accepter la haute situation qui lui fut donnée en Egypte. Il crut ou feignit de croire en cette circonstance qu'ayant écrit autrefois contre ceux qui recherchaient des emplois domestiques bien payés dans les maisons des grands, il devait se justifier devant le public de n'avoir pas dédaigné , lui non plus , la séduction des gros appointements. Il donna à cette justification la forme d'une lettre ou d'une explication personnelle adressée à son ami Sabinus. La façon dont il parle de son âge dans cet écrit ne permet pas de douter qu'il ne fût alors plus que sexagénaire. C'est donc vraisemblablement dans la seconde moitié du règne de Commode qu'il l'a composé.
V Excuse à propos d'une inadvertance paraît bien être à peu près du même temps. On voit au début que Lucien,
8i CHAPITRE DEUXIÈME
quand il récrivit, était un vieillard. D'ailleurs toutes les circonstances auxquelles il est fait allusion se rapportent à des relations ofiScielles qui trouvent naturellement leur place dans cette période de sa vie. Il s'agit d'un mot prononcé pour un autre en saluant un grand personnage , auquel Lucien venait rendre ses devoirs. L'apologie , bien entendu , n'est guère plus sérieuse que la faute.
Enfin nous devons clore cette longue énumération en mentionnant deux courtes compositions en vers , la Tragédie de la Goutte et Pied-léger. Si elles sont de Lucien , elles semblent convenir assez bien à ces derniers temps de sa vie . où il cherchait à tromper par sa bonne humeur des soufTrances auxquelles il a fait allusion aussi dans V Apologie, Ce ne sont pas bien évidemment ces deux dialogues versifiés, qui, s'ils eussent été seuls, auraient donné à son nom l'immortalité ; mais il y a de l'esprit , du trait , et ce genre d'enjouement ironique et moqueur qui lui était propre. Nous n'avons donc pas de raison suflSsante pour les déclarer apocryphes.
Ici se termine, pour nous, la longue série des œuvres de Lucien. On ne peut guère douter qu'elle ne soit incomplète. J'ai mentionné tout à l'heure la biographie de Sostrate aujourd'hui perdue. On a pu remarquer, en outre, qu'il nous reste fort peu de chose de la jeunesse de l'auteur , et pourtant cette période de sa vie , toute consacrée aux voyages, aux lectures publiques, à l'enseignement, n'a pu manquer d'être féconde. Mais les œuvres qu'elle avait produites , en raison sans doute de leur caractère sophistique et scolaire , auront été rejetées ou laissées dans l'oubli par Lucien lui-même, devenu écrivain satirique. Quant à celles de sa maturité , nous avons lieu de croire qu'elles nous sont toutes parvenues. Du moins, nous ne découvrons nulle part ni un mot , ni une allusion , qui puisse faire soupçonner la perte d'aucune d'elles.
Voilà donc un ensemble considérable d'ouvrages qui constituent le legs littéraire de l'écrivain dont nous nous occupons.
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Une remarque qui ressort naturellement de cette simple revue, c'est que, parmi tous ces écrits, il n'y a pas une œuvre de longue haleine. Jamais, à aucun moment de sa vie, Lucien ne s'est recueilli pour composer ce qui s'appelle proprement un livre. Tout son esprit s'est dépensé en discours, en dissertations moqueuses, en satires, en productions légères de plusieurs sortes ; il a prodigué son talent en détail, il ne Ta pas concentré sur un travail capital. Sans doute, il est un certain nombre de ses écrits qui se tiennent entre eux; mais cette frêle liaison, qui consiste uniquement dans la ressemblance des idées, ne peut en aucune façon être comparée à celle qu'un auteur établit nécessairement entre les parties d'un même ouvrage. En somme, Lucien, par l'abondance et la dispersion de ses pensées, représente dans l'antiquité un genre d'activité littéraire qui est plutôt moderne. Cette manière d'écrire au jour le jour et de saisir au vol les circonstances, afin d'en profiter, est, à peu de chose près, celle qui a pris tant d'importance de notre temps par le journalisme. Il n'est pas mauvais, pour bien apprécier ses idées et son talent même, de se mettre cela dans l'esprit tout d'abord. Ce serait une chose fâcheuse que d'aborder l'étude de ses œuvres avec la préoccupation des qualités d'ordre , de réflexion et de méthode, qui appartiennent aux auteurs classiques. Ceux à qui il faut le comparer tacitement , ce sont ces écrivains qui , depuis Bayle jusqu'à quelques-uns de nos contemporains , se sont fait un nom parla publicité périodique ou par des écrits de circonstance Que l'on songe aux Nouvelles de la république des lettres, aux opuscules innombrables de Voltaire , aux pamphlets de Swift et à ceux de Paul-Louis Courier, on sera par là même dans la disposition voulue pour bien juger Lucien.
Seulement il ne faudrait pas oublier, tout en faisant rette comparaison, que rinv(»ntiou de rimpriraerie a changé bien des choses dans le monde. Elle a donné aux journalistes et aux pamphlétaires modernes un public immense, qu'un écrivain ancien, si spirituel qu'il fût, ne pouvait avoir. Par suite, leur
polémique a pris quelquefois une grandeur qu'il était impossible d'atteindre au second siècle de notre ère. Cette excitation qui se produit de nos jours chez l'écrivain par le sentiment de l'attente qu'il fait naître et des approbations qu'il rencontre, quand une société tout entière se passionne pour ou contre lui, Lucien ne pouvait l'éprouver qu'à un degré très-inférieur. Aussi son œuvre est-elle en quelque sorte moins collective et par conséquent plus personnelle. Ceci nous justiGera de chercher d'abord en lui-même le principe de ses jugements, sauf à laisser voir ensuite quelle part y a prise la société contemporaine.
Ëlude préalable à faire aur tu valeur des jugement» de Lucien en géair*!. — laauflisance de «dd éducation. — Abseoce d'eiprit icïeatifique.
C'est à des points de morale , de croyance , d'arl ou de litleralurc que se rapportent la plupart des idées exprimées dans les écrits dont nous venons de donner la liste. Uais . quelque diverses qu'elles soient par leur objet , elles procèdent toutes d'une source commune, qui est l'esprit même de Lucien. Leur variété , bien que réelle et frappante, ne doit pas nous faire méconnaître le fonds unique de pensées générales , de sentiments permanents , de connaissances acquises et uniformes, enlln d'Imbitudes intellectuelles, d'où l'occasion et la fantaisie les ont fait sortir. Pour les bien apprécier, c'est à celte origine qu'il faut remonter tout d'abord.
Qu'y a-t-il derrière les jugements variés et complexes que nous aurons à recueillir? Sont-ils l'expression d'une doctrine arrêtée , ou bien au contraire ne doit-on les attribuer qu'à des caprices d'esprit ou de sentiment, qu'aux hasards de l'inspiration ou des circonstances t 11 s'agit en somme desavoir, dès le début, à qui nous avons affaire. Est-ce un penseur qui est devant nous, et devons-nous prendre ses paroles pour le témoignage de réHexions fortes, solidement onctiaînées? Est-ce l'adepte d'une certaine école, l'héritier et le défenseur d'un
ensemble d'idées toutes faites , que nous serions en droit de suivre jusqu'à leur point de départ alors même qu'elles ne se laisseraient apercevoir qu'incomplètement ? Faut-il voir en lui tout au moins un homme d'une instruction large et variée, une intelligence naturellement curieuse, impartiale et attentive , qui met à profit une expérience étendue des choses et des hommes? Ou bien au contraire sommes-nous en commerce simplement avec un esprit vif, dégagé, alerte, qui va de l'avant, sans grandes connaissances, sans tradition, ouvrant des voies en tous sens , s'y jetant comme à la découverte , et les abandonnant bientôt pour en essayer d'autres ?
Je pose ici ces questions pour bien définir ce qui est à débattre , non pour suggérer d'avance des réponses. Celles qui viennent d'abord à l'esprit , et qui seraient les plus simples, ne sont pas toujours les plus sûres. Il y a lieu, dans le cas présent , d'examiner avec quelque détail si la vérité n'est pas, comme" il arrive souvent , dans une opinion assez large pour tenir compte, non pas également, mais équitablement , des divers points de vue qu'on est tenté d'abord d'opposer les uns aux autres.
La première chose qui doit être relevée ici , c'est la nature singulièrement étroite et exclusive de la culture intellectuelle que Lucien reçut ou qu'il se donna à lui-même. Non pas qu'il ait été à cet égard plus mal partagé que ses contemporains. L'insuffisance que je signale me paraît avoir été commune à tous les hommes de ce temps. On était alors rhéteur ou philosophe, quelquefois l'un et l'autre en même temps, bien que rarement; l'éducation aboutissait naturellement à ces deux professions comme à son terme, et même alors qu'on ne visait ni à l'une ni à l'autre, on ne s'y préparait pas moins, comme si l'on devait en faire son unique emploi. Lucien fut élevé dans la rhétorique et pour la rhétorique. Tout ce qu'il pouvait en retirer de profitable , il sut se l'approprier. Il fît même preuve à cet égard d'un instinct et d'un goût très-supérieurs à ceux
de la plupart des hommes distingués d'alors ; car, à travers les procédés , il distingua de bonne heure Tart véritable ; et dans un siècle où Ton n'aimait guère que les raffinements de la littérature, il en aima, lui, les beautés simples et saines. Mais, si grande et si heureuse qu'ait été sa part personnelle dans ses études, il ne pouvait trouver dans la rhétorique ce qu'elle ne contenait pas. Voilà comment , tout imprégné d'élégance et de belles paroles , il resta si complètement étranger à tout ce qui aurait pu mettre en lui quelque parcelle d'esprit scientifique.
En ce qui concerne les sciences proprement dites, mathématiques ou naturelles, non-seulement il les ignore, mais il est convaincu qu'elles ne sont que chimères et mensonges. S'il mentionne une fois en passant, dans son Hermotime ', quelques-unes des définitions de la géométrie, c'est pour s'en moquer Un point indivisible, une ligne sans épaisseur, ce sont là pour lui autant de conceptions extravagantes, et tout l'édifice qu'on prétend élever sur de tels fondements lui fait l'effet d'être suspendu dans les airs. Celte moquerie était traditionnelle chez les Sceptiques *. C'est d'eux, sans doute, qu'elle est venue à L&cien. Il a pu la saisir au vol dans quelque entretien, comme une de ces remarques piquantes qu'il aimait, et il se l'est appropriée sans trop y réfléchir. Il est bien clair d'ailleurs que jamais, ni au temps de sa jeunesse, lorsqu'il était tout occupé de rhétorique, ni dans son âge mûr, quand il s'adonnait à la satire morale ou religieuse, il n'a eu le loisir d'étudier de près la nature de ces raisonnements abstraits dont il a parlé si légèrement.
Incrédule de parti pris à l'égard de la géométrie, il est natu-