‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 26 sur 140 · I. Icaromènippe · texte numérisé non relu

I. Icaromènippe

L'ESPRIT CRITIQUE CHEZ LUCIEN. 9i

des plus nobles tentatives de l'intelligence humaine, el par conséquent dépourvu de quelques-unes des ressources les plus précieuses du jugement.

Allons plus loin : cette lacune dans l'instruction générale de Lucien aurait pu être comblée en partie, si, à défaut des connaissances spéciales dont je viens de parler et qui étaient alors le privilège d'un très-petit nombre d'hommes, la philosophie et l'histoire avaient été pour lui Tobjet d'études sérieuses et bien dirigées. L'une et l'autre , depuis des siècles, par une série d'œuvres excellentes , avaient acquis une légitime autorité. La philosophie s'imposait à tous les esprits cultivés : ceux qui ne voulaient être que de purs lettrés ne pouvaient ignorer cependant les ouvrages de Plalon ou de Xénophon, ni même se résigner à rester absolument étrangers à ceux d'Aristote et de Théophraste, d'Épicure ou de Chrysippe. Quant à l'histoire, depuis Hérodote, Thucydide et Xénophon, elle était devenue un des éléments les plus essentiels de la culture hellénique ; les Sophistes du second siècle la considéraient comme une des formes de leur art *. De près ou de loin, il était impossible de ne pas subir cette double influence. Mais l'histoire et la philosophie, pour produire tous leurs fruits dans l'éducation, ne veulent pas être traitées légèrement ni détournées de leur véritable emploi . C'est peu à peu, par une étude sincère et curieuse, parla réflexion , par la pratique assidue des difficultés qui leur sont propres, que les esprits attentifs prennent possession des vérités dont elles sont pleines et trouvent en elles des principes sûrs de jugement. Est-ce ainsi qu'elles ont été mises à profit par Lucien ?

On ne peut douter qu'il n'ait lu un grand nombre d'ouvrages de philosophie. Lui-même le déclare expressément*, et

1. Cela est prouvé surabondamment par le traité même de Lucien Sur la manière d'écrire l'histoire. Les Vies des Sophistes de Philostrate montrent aussi , par une foule d'exemples , combien de sujets de discours , traités dans les écoles , étaient empruntés aux historiens classiques.

2, Pécheur, 0. Il est censé dire aux philosophes qui se plaignent de ses

n CHAPITRE TROISIÈME.

d'ailleurs tous ses écrits l'attestent de la façon la plus évidente. Non-seulement ils sont pleins d'allusions aux doctrines des diverses écoles, mais à plusieurs reprises, nous saisissons sur le fait, ou nous devinons presque sûrement, dans la forme de ses dialogues, l'imitation de ceux de Platon, de Xénophon et d'Eschine le Socratique. Est-ce à dire que Lucien ait vraiment étudié de près les doctrines des principaux philosophes ? Cela est difficile à croire. En général, il devait lire vite et juger sommairement. Avec la promptitude naturelle de son intelligence, il lui fallait peu de temps pour dégager quelques-uns de ces procédés caractéristiques et quelques-unes de ces conclusions originales qui donnent à un système sa physionomie. Son esprit, vif et agile, courait sur les idées. Une connaissance superficielle lui suffisait. Indifférent en somme aux démonstrations, peu soucieux de la provenance et de Tenchaînement des pensées, il aurait cru perdre son temps à essayer de se rendre compte des affirmations, des doutes, ou des étrangelés apparentes qui s'offraient à lui. Quant aux grands ensembles, il n'avait ni la patience, ni peut-être la largeur de vue nécessaires pour les bien saisir. Certaines particularités Tamusaient ou l'intéressaient , il s'en emparait au passage, et c'était là tout ce qu'il retenait. Sa curiosité n'était pas assez vive pour aller seule à la découverte, lorsque l'imagination ou le plaisir littéraire ne la sollicitaient plus.

D'ailleurs, il faut bien reconnaître que le temps où il vécul n'élait guère finorable à une étude désintéressée des doctrines philosophiques. Depuis plusieurs siècles déjà , la philosophie grecque était réellement épuisée. Après avoir longtemps poursuivi la vérité dans des chemins divers , elle avait renoncé à pousser plus loin ses recherches ou à en essayer de nouvelles. On ne voit pas que depuis Chrysippe et Carnénde jusqu'aux Nroplalonirirns , auruno j^rantle ihéorie orii^inal»*

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ait été produite. On s'attachait à des syslëmes anciens , on n'en créait plus de nouveaux ; et ces vieilles doctrines , à force d'être rebattues , perdaient chaque jour , par les discussions et par renseignement , cet attrait de hardiesse et d'ingénieuse invention qui avaient à l'origine séduit les esprits. Les écoles, qui avaient dû leur naissance à une féconde diversité de jugements et de points de vue , étaient désormais comme autant de cases immuables , dans chacune desquelles un certain nombre d'idées étaient rangées , étiquetées et soigneusement enveloppées. Des gens qui en faisaient métier se tenaient prêts à montrer en détail aux nouveau-venus l'antique et éternel assortiment : vieux arguments usés,vieilles objections et vieilles réponses, le tout enregistré sous des noms spéciaux qui ne contribuaient pas peu à rendre cette scolastique affreusement ennuyeuse et passablement ridicule \

Ajoutons que les habitudes dogmatiques de l'enseignement ne pouvaient guère ne pas déformer les pensées hardies des grands esprits , condamnés à en subir les commentaires et les interprétations. Mille choses que Platon, par exemple, avait dites à sa manière , moitié en poëte , moitié en philosophe , et qui étaient vraies, entrevues dans la demi-transparence de son beau langage, cessaient de l'être , dès qu'elles étaient traduites maladroitement, sans grâce et sans discrétion. Rien ne pousse plus à la révolte les esprits délicats et indépendants qu'une admiration lourde , bruyante et aveuglée par son propre zèle. Lucien, naturellement impatient et moqueur, devait éprouver cela avec une vivacité toute particulière ; la philosophie de l'école a certainement contribué beaucoup à lui cacher la vraie philosophie. Lorsqu'on l'entend , dans VAmi du mensonge^ féliciter ce vénérable platonicien Ion, qui voyait clairement les Idées ou Essences des choses, cachées aux regards obtus du

1. Lucien s'est moqué bien des fois de cette sorte de friperie philosophique, en homme qui Ta vue étalée et qui sait ce qu'elle vaut. Voyez notamment Hermotimef 81 , la série de raisonnements bizarres qu'un jeune sectateur du stoïcisme est censé rapporter chez lui et dont il importune ses parents.

vulgaire, ne devine-t-on pas, sous la raillerie légère , mais incisive , celle sorle d'irrilalion , qu'un dogmalisme convenu produil nécessairemenl chez un homme d'un jugement libre ?

Nous excusons donc bien volontiers Lucien , en partie au moins , de s'être laissé rebuter par une étude que ses adeptes rendaient de jour en jour moins attrayante. Mais excuser on défaut , ce n'est point le méconnaître ni le dissimuler. La philosophie ne pouvait donner à son intelligence la prudence et la fermeté qui lui ont souvent manqué , qu'à la condition d'éveiller en lui des réflexions sérieuses et par conséquent d'être étudiée dans un esprit de recherche, au prix d'eflbrts quotidiens. Dans le commerce rapide et léger qu'il eut avec elle , si son esprit toujours prompt trouva moyen de recueillir plus d'une observation utile , ce fut à peu près tout ; il n'en remporta point d'idées générales durables et solides pour asseoir ses jugements.

L'histoire n'avait rien de ce qui rendait la philosophie si déplaisante. Elle devait être au contraire pleine de charme et de séduction pour un lettré comme Lucien. Mais ce fut précisément cette séduction qui, en arrêtant son esprit sur certaines qualités des grands historiens grecs, l'empêcha d'aller jusqu'au fond des choses.

Hérodote me parait être celui dont il a lu les œuvres le plus assidûment. On voit, par divers passages de ses écrits, qu'il a vivement senti et admiré ses grandes qualités littéraires, la beauté de son style à la fois si varié et si uni, cette grâce ionienne qui lui est [)ropre, la sagesse et le tour heureux de ses réflexions *. Le souvenir très-vif qu'il a gardé de certaines scènes ou de certains événements racontés par le grand historien atteste qu'il n'était pas moins sensible à la forme drama-

1. Je signale surtout le premier paragraphe de I7/érodo/e, où Lucien se prononce d'une manière décidée sur l'impossibilité d'imiter ces qualités si originales et si diverses , dont la réunion constitue un genre de perfection que chacun sent, mais qu'il est difficile d'analjser. L'influence du style d'Hérodote sur celui de Lucien ne me parait pas non plus doutenae.

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lîque (le ses récits et à la grandeur simple de son imagination *. Mais les mérites de ce genre, quelque prix qu'ils ajoutent à Thisloire, ne sont pas ceux qu'elle réclame principalement. Si Hérodote n'avait eu que ceux-là, ce serait un admirable conteur et un grand écrivain, ce ne serait pas le père de la science historique. Ce qui lui assure ce titre particulièrement glorieux, c'est son immense et intelligente curiosité, c'est le sentiment profond qu'il a de l'enchaînement des faits, quelle que soit d'ailleurs l'explication qu'il en donne, c'est enfin cette fermeté de jugement si remarquable déjà au milieu des incertitudes de ses informations. Or il est à observer que ces qualités essentielles de l'historien sont précisément celles que Lucien passe sous silence, quand il ne les méconnaît pas absolument. La crédulité d'Hérodote est pour lui un sujet de moquerie *. Il ne voit pas que cette crédulité, qu'il s'exagère, n'est que l'excès d'une qualité précieuse, qu'elle provient d'un besoin d'apprendre et d'une absence de parti pris, sans lesquels la science ne se serait jamais développée. Et s'il ne le voit pas, c'est tout simplement que son attention est ailleurs. Habitué à considérer l'histoire comme un art, il ne songe même pas qu'elle puisse être en même temps une science et qu'elle ait, en cette qualité, sa méthode et ses difficultés particulières. Cette façon étroite et superficielle de juger n'est pas moins sensible dans la manière dont il apprécie Thucydide. Il loue la force de sa pensée, la gravité de son style, la composition de ses écrits, la noblesse simple de son exorde, la juste proportion de ses descriptions'. Ce sont là, sans doute, des mérites éminents ; mais ici encore, sous cet art si sûr de lui-même , il y a une science non moins digne d'admiration dont il ne semble

1. On peut voir notamment dans le Charon (9-13) l'imitation abrégée de. l'entrevue de CrésuB et de Solon , et, dans la suite du même dialogue, les allusions aux récits relatifs à Cyrus et à Tomyris , à Cambyse, à Polycrate.

2. J'ai dit déjà quelles parodies il en avait faites dans VHistoire vraie et la Déesse syrienne.

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