‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 27 sur 140 · Manière d'écrire l'histoire · texte numérisé non relu

Manière d'écrire l'histoire

pas se douter. Cette préoccupation , si manifeste chez Thistorien , de rapporter les événements à leur cause vraie , d'en faire saisir toujours et partout les origines et les conséquences, cet esprit d'analyse qui ne le quitte pas un instant , cette philosophie haute et précise qui donne une si grande valeur à ses jugements, tout cela échappe à Lucien. Il n'en dit rien, parce qu'il n'en a lui-même qu'un instinct confus au lieu d'une conception claire.

Que conclure de ces observations, sinon que l'histoire, ainsi envisagée, ne pouvait, pas plus que la philosophie, donner à Lucien le véritable esprit scientiOque , c'est-à-dire l'habitude de la méthode, l'attention, la patience à observer, l'impartialité ? Ce qu'on appelle proprement étudier une question est une tâche toujours difGcile, dont il avait à peine l'idée, ne l'ayant jamais vu pratiquer autour de lui et n'ayant pas su découvrir chez les écrivains qui auraient pu l'instruire à cet égard les principes qu'ils avaient mis en application. Esprit brillant , léger , tout adonné à l'art , il ne devait juger que par impression. Une chose était pour lui de prime-abord bonne ou mauvaise. Incapable de suspendre son jugement, entraîné par sa première opinion , et bientôt excité , poussé en avant et comme enivré par les arguments que son imagination lui fournissait en abondance, il se jetait dans la satire avant même d'en avoir mesuré la portée , sans songer où il allait, sans donner un coup-d'œil aux raisons diverses qu'il aurait fallu peser de sang-froid avant de commencer. L'habitude de traiter les sujets en rhéteur n'est pas de celles qu'on peut déposer à son gré lorsqu'on Ta laissée croître et s'affermir. Mais Lucien n'en appréciait même pas les inconvénients, car elle était chez lui demeurée inconsciente. C'est là un fait dont il faut toujours tenir compte pour juger ses appréciations. Je viens d'en montrer les origines ; il me parait utile d'en développer encore les conséquences principales , car tout ce que j'aurai à dire dans la suite sera nécessairement déterminé en partie par c^s observations préliminaires.

Des jugements de Lucien sur certains personnages contemporains. — Clairvoyance et passion. — Caractère de ses satires. — Manque de vues générales.

C'est surtout lorsqu'il s'agit de juger des individus , qu'un écrivain doit , s'il veut être juste , contrôler ses propres impressions et dominer son premier mouvement. D'après ce que nous venons de dire, on ne pouvait attendre cela de Lucien. Voilà donc , dans ses satires , toute une série d'appréciations qui doivent nous être en partie suspectes. Mais, d'autre part , il n'est pas facile d'admettre qu'un esprit de cette valeur, si libre et si fin, se trompe jamais du tout au tout. Il est important de considérer comment la vérité et le préjugé, les observations justes et les impressions fausses ont pu se mêler d'une manière intime dans ce qu'il écrivait.

Son récit Sur la mort de Pérégrinus en est un exemple frappant et un de ceux qui se prêtent le mieux à ce genre d'analyse. On y voit, plus clairement qu'en aucun autre écrit de même nature^ le mérite propre de l'auteur comme moraliste, sa clairvoyance spécialement, et en même temps sa facilité à se laisser conduire par ses impressions et à suivre avec une sorte de fougue une idée rapidement formée. Toute la critique qu'on peut faire en général de ses jugements sur les individus ressort de l'examen de cet ouvrage.

La pensée essentielle qu'il y développe , c'est que toutes les actions de Pérégrinus , si facilement excusées ou si sottement vantées par ses admirateurs , s'expliquent par de vils penchants et par une indomptable vanité. Cette démonstration , — car c'en est une véritable , — Lucien ne la perd pas de vue un instant , et tous les détails de son récit y concourent, depuis le commencement jusqu'à la fin. On ne peut guère nier qu'elle ne renferme une part considérable de vérité. En ce qui con-

cerne les passions violentes et les désordres que Tautear impute à la jeunesse de Pérégrinus, elles sont certainement dans la vraisemblance ; il est peu probable qu'un homme aussi immodéré dans ses idées jusqu'aux approches de la vieillesse, ne Tait pas été dans ses désirs à Tâge où ceux-ci d'ordinaire sont dans toute leur force. Quant à la vanité , elle est si natu— rellement humaine qu'il s'agit surtout pour le moraliste de discerner quelle forme elle prend en chaque cas particulier. Chez Pérégrinus , le besoin de jouer un rôle et d'être le premier quelque part était certainement immense. Si la foule ne ^ l'apercevait pas , si des hommes cultivés même, mais peu perspicaces, comme Aulu-Gelle, n'en étaient pas frappés, c'est que ce besoin , dans l'âme de l'ascète, se mêlait et se confondait avec des aspirations plus hautes et plus désintéressées. On ne voyait en lui communément que l'homme ardemment épris de ses idées ; Lucien eut le mérite de reconnaître qu'en aimant ses idées jusqu'au sacrifice de sa vie , c'était encore lui-même que Pérégrinus aimait , et que cette exaltation étrange ne le détachait en apparence de ses instincts naturels que pour l'y rattacher plus fortement par l'orgueil même du renoncement. La justesse naturelle de son coup d'oeil est donc ici à noter tout d'abord. Hais, immédiatement après, les plus graves restrictions doivent être faites à cet éloge. Lucien a entrevu quelque chose de la vérité ; s'il eût étudié son homme , il n'aurait guère eu de peine à la découvrir tout entière; certaines circonstances atténuantes ne lui auraient pas échappé: la bonne foi dans l'exaltation, le mysticisme poussé jusqu'à la folie, un état de maladie moralequi égarait le jugement: il l'aurait apprécié alors avec une sévérité plus éclairée et tempérée de quelque pitié. Mais ni là, ni ailleurs, il ne procède ainsi. Sa première impression est décisive ; il n'en attend pas une seconde, il ne songe ni à la contrôler, ni à la corriger; c'est une sorte de thème qu'il se met aussitôt à développer ; il l'envisage comme un avocat a coutume d'envisager la thèse qu'il soutient. Nul ménagement, nulle atténuation. Une sorte de vene agressive i'entraine ; il ne voit

plus que son idée à mettre en lumière ; il faut détruire cette réputation , diffamer cette vie , y montrer partout le vice et partout le ridicule. La vanité était excessive chez Pérégrinus ; c'est donc elle qui a tout fait ; elle est le ressort unique de toutes ses actions, elle doit rendre compte de ses changements, de ses voyages , de ses prédications hardies à Rome, de sa retraite auprès d'Athènes , de sa mort enfin. II n'est pas besoin d'une longue réflexion pour sentir que cela est impossible. Les choses ne se passent pas ainsi dans la réalité : Thomme n'est pas un être si simple, et il n'est pas de vie humaine qui puisse être réduite en démonstration. Je ne veux pas ici discuter en détail les allégations de Lucien au sujet de Pérégrinus ; il serait aisé d'en montrer en maint endroit l'invraisemblance ; mon intention est seulement de mettre en relief sa manière de faire : on vient de voir comment une idée juste, mais incomplète , est devenue fausse en se développant , faute d'étude et de réflexion.

Or, comme cela résulte de la nature même de l'éducation de Lucien et des habitudes d'esprit dont nous avons parlé précédemment , ce n'est pas là un fait exceptionnel. Ce que nous disons du récit de la Mort de Pérégrinus s'applique donc aussi bien dans notre pensée à V Alexandre, à la partie du Maître de rhétorique qui contient tant d'accusations infamantes contre Pollux , au pamphlet contre Timarque, et en général à toutes les satires personnelles qui ont été citées. Le plus souvent , nous sommes hors d'état de discuter les faits que Lucien énonce et la manière dont il les interprète ; mais énonciations et interprétations nous sont suspectes par elles-mêmes. Ce qui nous met en défiance, c'est l'étroitesse du point de vue. Nous ne nous sentons pas en face d'un écrivain qui veut nous éclairer après avoir sérieusement essayé de s'éclairer luimême; tout dénote au contraire un parti pris vite accepté. Nous lisons avec intérêt, nous rions quand il y a lieu, mais nous ne croyons pas. Et ce n'est pas seulement parce que tant de mal, sans une nuance de bien, a en soi une invraisemblance qui frappe ; c'est surtout parce que ce mal n'est pas suffisam-

ment explique. L'auteur Timpute à des causes trop simples et trop légères. Nous devinons qu'il ne Ta guère étudié lui-même, et nous ne nous sentons pas obligés à lui accorder une autorité qu'il n'a pas gagnée par une enquête attentive.

Ce même mélange de qualités et de défauts, de clairvoyance naturelle et de légèreté, se retrouve nécessairement dans les satires où Lucien s'attaque, non plus à des personnages isolés , mais à des classes. Il est vrai qu'elle n'y a plus tout-à-fait les mêmes inconvénients. Lorsque Lucien se donne l'air de vouloir nous faire connaître Pérégrinus ou Alexandre , il prend par là même le rôle d'historien , et nous sommes tentés de lui demander des qualités d'historien ; c'est donc alors qu'il est nécessaire de nous souvenir qu'il ne l'est à aucun degré, ni par nature, ni par éducation, ni par méthode, ni par volonté. Faute de défiance, nous serions en danger d'être trompés et de prendre un pamphlet pour une notice biographique. Au contraire, lorsqu'il se moque des philosophes en général, il fait ouvertement de la satire, et il use à bon droit des privilèges du genre. Le satirique est tout autre chose par profession qu'un témoin impartial, dont les affirmations puissent être prises au pied de la lettre et acceptées sans contrôle. On se ferait une fausse idée de la société romaine au premier et au second siècle de notre ère, si on la jugeait uniquement d'après ce qu'en ont dit Perse et Juvénal ; mais la faute n'en serait pas à ces écrivains ; elle serait à ceux qui auraient eu le tort de les méconnaître. Un écrivain satirique est offensé de certains ridicules: il les dénonce, il les invective, il les raille ou il les flagelle, selon son humeur et la nature propre de son génie. Rien ne l'oblige à mettre en face de ce qu'il critique les qualités qui en sont la contre-partie, ni à plaider lui-même les circonstances atténuantes. Son affaire à lui, c'est d'attirer l'attention sur ce qui est blâmable, c'est de le mettre en pleine lumière pour que nul n'en ignore et ne pèche désormais innocemment. Il ne juge pas , il avertit ; et plus l'avertissement a de sonorité et d'éclat, mieux sa tâche est remplie. Par suite nous ne

serions pas en droit de reprocher à Lucien ses partis pris à r^rd des philosophes par exemple, comme nous venons de les lui reprocher à propos de certains personnages qu'il entreprenait de nous faire connaître. Son devoir d'écrivain n'était pas le même dans les deux cas. Tout à l'heure , il nous devait toute la vérité , parce qu'il semblait nous la promettre ; ici, il ne nous en doit qu'une partie, parce qu'un satirique n'a d'autre engagement que de nous dire ce qui lui déplaît et ce qui a besoin d'être raillé ou corrigé.

Si donc nous parlons encore de légèreté, nous l'entendons autrement. La légèreté de Lucien dans ses satires consiste dans l'absence de vues générales. Nous aurons l'occasion, dans les chapitres suivants, de faire sentir plus vivement dans le détail ce défaut; nous le signalons ici, parce qu'il n'est pas spécial à un des genres d'idées traitées par lui, mais qu'il est inhérent à son esprit et qu'il provient des causes que nous venons de noter. Ordinairement, Lucien est vivement frappé des détails, mais il voit peu les ensembles. Il relèvera avec flnesse mille erreurs de conduite de ses contemporains , mais , comme je le montrerai plus loin , il n'apercevra pas les tendances communes de son siècle, et ses besoins lui échapperont. En littérature, en religion, en philosophie, il en sera de même ; partout des observations excellentes, mais nulle synthèse. Bien entendu, ceci demande à n'être pas exagéré. Avec un esprit de cette valeur , il y a toujours des échappées imprévues et des élans qui dépassent la limite où il s'enferme d'ordinaire. Nous ne parlons pas en ce moment de ces traits exceptionnels. Il s'agit ici des habitudes d'esprit dont on ne le voit pas se départir communément. Si elles sont telles que je l'indique , ce n'est pas que les hautes qualités de l'intelligence aient manqué à Lucien; il y avait en lui l'étoffe d'un observateur; cl personne n'aurait été plus capable, si la philosophie se fût ajoutée à ses dons naturels , d'éclairer les obscurités morales de son temps. La rhétorique malheureusement l'avait tenu trop longtemps assujetti. Quand il s'affranchit de sa dépendance , il était déjà

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trop tard. Son esprit crut reprendre toute sa liberté , et il se redressa avec force ; mais, quoi quMI fit . le pli était pris et ne put être effacé entièrement.

Autres conséquences générales de l'éducation de Lucien. — Ce qu'il faut penser de son scepticisme. — Il se réduit en somme à un état de pensée flottant et incertain.

A ces conséquences de Téducation de Lucien , si sensibles dans ses appréciations des personnes et des choses , nous pouvons en joindre d'autres immédiatement qui n'ont pas eu moins d'importance dans la formation de ses idées.

Il y a une question que tout homme qui pense résout à sa manière, plus ou moins complètement : c'est celle de la certitude. Elle a naturellement une importance particulière pour quelqu'un qui se pose en adversaire des idées reçues. Gomment faire profession de signaler les erreurs accréditées, sans a>oir réfléchi quelque peu sur la nature même de l'erreur et sur la façon dont elle se forme dans l'esprit? Quel est le moyen de distinguer le vrai du faux , et que vaut l'intelligence humaine pour faire cette distinction ? Problème nécessaire , qu'il est permis certes de ne pas résoudre . mais qu'un esprit vraiment réfléchi ne peut éviter d'aborder. On a fait quelquefois de Lucien un pur sceptique: c'est admettre qu'il a envisagé la question et qu'il y a répondu à sa façon. Voyons rapidement ici ce qui en est , et si nous trouvons en effet dans ses écrits quelques opinions consistantes à ce sujet.

Il y a un de ses dialogues, VHermotime. qui semble à lui tout seul de nature à nous éclairer. Si c'est une profession de scepticisme raisonné , comme on peut être tenté de le croire , tout est dit, et nous n'avons qu'à nous en tenir là. Mais en est-il bien réellement ainsi ? C'est ce qu'il importe d'examiner a\ec (|uelque attention.

Le philosophe stoïcien Hermotime est persuadé qu'il est sur la voie de la vérité. D'où lui vient cette certitude ? Queslionoé à ce sujet par Ljrcinos, il répond d'abord qu'il a pleine confiance en la parole de son maître ; celui-ci a éprouvé dès longtemps la perfection de la doctrine stoïcienne ; il mérite donc d'être cru , lorsqu'il la recommande '. Celte réponse ne satisfait nullement Ljcinos. Toutes les sectes se disent également en possession de la vérité ; par qimlle raison Hermotime a-t-il écoulé de préférence les affirmations des stoïciens ? Hermotime allègue la grande estime dont jouit cette secte : il a vu que les stoïciens étaient réputés savants el vertueux ; voilà ce qui l'a natureltement attire vers eux. — Fort bien , dit Lycinos ; mais est-ce là un jugement réDéchi , qui fasse autorité? Quel , droit la foule a-t-elle de se prononcer en matière de philosophie ? Qu'importe son opinion ? C'est celle des ignorants. — Hermotime ne peut évidemment détruire une objection si juste; il l'élude adroitement. Après tout, en suivant l'opinion commune , c'est aussi la sienne propre qu'il a suivie ; il lui suffisait d'ouvrir les yeux pour être frappé de l'extérieur sévère et imposant des stoïciens. — Voilà donc le mérite relatif des doctrines esfimé d'après la tenue et le costume de leurs représentants. Lycinos a le droit Hc demander, comme il le faitspirituellemenl, par quel moyen les aveugles devront se décider dans le choix d'une philosophie. Mais laissons de côté les aveugles. Quelle ne devra pas être la pénétration de ceux qui voient clair, pour que ces dehors suffisent à les renseigner sur la valeur comparative des pensées el des sentiments "f

Hermotime serait fort embarrassé de se tirer de là , si son interlocuteur insistait. En réalité , l'aveu qu'il essaie de retenir lut a déjà échappé malgré lui au travers de ses réponses embarrassées. Il est visible que le hasard , les circonstances , un certain attrait tout personnel ont été pour beaucoup dans la résolution qui a fait do lui autrefois un stoïcien, et en fait, —

c'est là ce que Lucien veut donner à entendre , — il en est ainsi de nous tous, à bien peu d'exceptions près . Nous ne choisissons pas nos croyances ou nos opinions , ce sont elles qui nous prennent. Celles auxquelles nous tenons le plus et que nous défendons obstinément ne sont pas celles qui nous ont paru les meilleures après examen : héritage ou hasard , elles sont venues à nous , et elles ont pris possession de notre esprit qui leur est ensuite resté fidèle , sans que la philosophie y fût pour rien.

Mais il ne suffit pas à Lucien de nous avoir fait remarquer qu'en réalité les choses se passent ainsi le plus souvent. Il va plus loin. Selon lui, elles ne peuvent pas se passer autrement. Comment ferions-nous un choix raisonné entre des sectes diverses qui se disent toutes exclusivement pourvues de la vérité et qui toutes en sont également persuadées ? Pour juger en connaissance de cause , il faudrait étudier toutes ces doctrines divergentes , avant d'en adopter aucune. Cela est-il possible ? Avons-nous l'esprit assez ferme pour suspendre ainsi notre jugement jusqu'au terme de cette délicate enquête ? Non. Si l'on se fait d'abord stoïcien pour bien connaître le stoïcisme , on sera mal disposé par là même à étudier avec impartialité la doctrine d'Épicure. Quelque précaution que nous prenions, la première philosophie à laquelle nous nous serons donnés nous préviendra contre les autres, et l'effort même que nous aurons fait pour nous plier à ses raisonnements , nous rendra incapables d'entrer ensuite sans parti pris dans des idées différentes. Difficulté singulièrement délicate, comme on le voit, et à peu près insurmontable * .

Toutefois ce ne serait rien encore. En voici une autre bien plus grave. Étudier une doctrine de façon à se mettre en état de la juger n'est pas l'affaire d'un jour. Hermotime est censé avoir consacré déjà vingt ans au stoïcisme , et il n'a pas réussi encore à s'assimiler complètement cette philosophie, qui pourtant

i. Hermotime. 33-35.

l'occupe et l'absorbe tout entier. C'est à peine si elle commence à lui laisser entrevoir la réalisation de ses promesses. Or les doctrines qui ont autorité dans le monde sont nombreuses. S'il faut donner autant de temps à chacune d'elles , la vie tout entière sera loin de suffire à cette enquête préalable , sans laquelle on reconnaît qu'il est impossible de se former des opinions sérieuses et vraiment indépendantes. Mais il y a plus : d'autres doctrines , inconnues encore , peuvent naître et naîtront certainement ; elles ne seront sans doute ni moins fécondes en affirmations , ni moins sûres d'elles-mêmes que les précédentes; et en réalité, elles auront autant de droits à l'examen. Admettons donc qu'un homme ait pu étudier à fond tous les systèmes qui ont été formulés jusqu'à son temps. Cet immense labeur , en supposant qu'il fût possible , ne le mettrait pas encore en état de faire son choix avec sûreté ; car, si vastes que ses études eussent été y elles laisseraient néanmoins de coté nécessairement les inventions et les découvertes futures de la réflexion, tout aussi dignes d'examen que ses inventions et ses découvertes passées. En vain, il aurait poursuivi la vérité avec une ardeur incroyable ; celle-ci, après avoir fui devant lui de système en système, lui échapperait encore à la fin , car alors même qu'il aurait sondé tout le passé, l'avenir tout entier se déroulerait devant lui comme pour le défier et le désespérer *. Le pauvre stoïcien , aux prises avec Lycinos , se débat vainement contre cette argumentation. A la fin , il faut céder. Chassé de toutes ses positions , il renonce à les reconquérir. La parole de Lycinos l'a éclairé. H dit adieu à ce dogmatisme qui a desséché une grande partie de sa vie par un labeur stérile , et il accepte comme une délivrance le genre d'existence et la façon de penser que lui propose son vainqueur. Vivre comme tout le monde , sans afl'ecter une sagesse supérieure à celle de la foule , telle est la formule à laquelle il acquiesce définitivement '.

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