Double accusation
besoin d'argumenter contre chacune des affirmations qu'il veut ébranler; aussi a-t-il ses preuves cataloguées comme on les a dans les autres systèmes. Il sait qu'il doute pour tant et tant de raisons ; il les énumère avec autant de complaisance que le péripatéticien énumère ses Catégories ^ et quand on le presse dans ses derniers retranchements, il a toujours, pour échapper, son éternel diailèle ou son monotone progrès à Vinfim. Il y a donc une scolastique sceptique toute aussi rebutante que la scolastique stoïcienne , et les mots d'ataraxie , d'époque^ de métriopathie né sont pas moins durs à Toreille d'un lettré que les termes savants dont usaient les autres écoles V D'ailleurs si le scepticisme, par sa tendance critique et moqueuse , peut plaire au bon sens , ennemi des abstractions raffinées , il le heurte violemment par ses conclusions. Or ce bon sens, un peu vulgaire , malgré sa légèreté et sa malice , est au fond la seule règle de vérité que Lucien admette. Cela résulte clairement de tout ce que nous venons de dire.
La philosophie du hon sens chez Lucien. — Ce qu'elle a d'indéterminé.
On conçoit qu'il y ait quelque chose de séduisant pour un esprit libre et vif, étranger aux études philosophiques et rebuté d'avance par l'aridité qu'il leur attribue, à se dire à lui-même : A quoi bon ces vaines et subtiles dissertations? Tous ces discours profonds n'aboutissent qu'à de véritables enfantillages. Grands efforts d'esprit, misérables résultats ; des mots obscurs et des idées plus ténébreuses encore. Laissons tout cela de
1. L'ouvrage de Sextus Empiricus , intitulé Hypotyjyosea j est particulièrement curieux à cet égard. C'est une sorte de manuel y sec , subtil , une collection de recettes pour se défendre contre toute affirmatioti positive. On mesure aisément, en lisant cela, la distance qui séparait Lucien des sceptiques.
coté une fois pour toutes. Après tout , la grande majorité du genre humain ne s'en doute même pas , et nous ne voyons pas que par les jugements ou la conduite elle soit inférieure à ceux qui font profession de s'y connaître. Chacun de nous n'a-t-il pas en lui-même assez de raison pour se faire une opinion juste des choses à mesure que les circonstances l'exigent ? Cette prudence commune est tout ce qu'il nous faut et tout ce que nous pouvons espérer. Au-delà , il n'y a que charlatanisme ou duperie.
Ce raisonnement est à peu de chose près celui que Lucien dut se faire à lui-même , lorsqu'il commença à penser d'une façon indépendante. La philosophie proprement dite n'étant à ses yeux qu'un verbiage obscur, il lui sembla qu'il était bien facile de s'en passer. Quel besoin de spéculer sans profit sur des sujets inaccessibles ? Quelques réflexions simples et pratiques, quelques vues nettes, sincères, hardies, voilà ce qui lui paraissait opportun; mais point de théories générales. Pour lui, cette absence apparente de philosophie était elle-même une philosophie, la seule féconde et la seule qui ne fut point hasardeuse, une philosophie familière, immédiate, spontanée, qui s'interdisait les recherches métaphysiques, et qui devait avoir par là même pour résultat d'autant plus certain de mettre en lumière tout ce qu'il y a de vérité essentielle dans l'observation des choses humaines.
Un des grands avantages de cette manière de penser, fort appréciable pour un esprit naturellement mobile et plus alerte que réfléchi, c'était de ne pas l'engager. Il gardait toute sa liberté. Une doctrine est une chaîne, dont tous les anneaux se tiennent. On la choisit parce qu'elle a des parties qui plaisent, mais on subit ensuite par nécessité celles qui ne plaisent pas. Lucien , je le dis d'avance une fois pour toutes , n'eut jamais de doctrine. Impropre par tempérament et par éducation à grouper des idées complexes pour en former un tout, il se décida de bonne heure par principe à ne pas le tenter. Il importe de ne pas perdre cela de vue lorsqu'on apprécie ses
opinions. On pourra signaler chez lui des tendances diverses, selon les temps. En morale par exemple, il semblera en certaines occasions incliner vers les sentiments des Cyniques, et en d'autres vers ceux des Épicuriens. Grande néanmoins serait Terreur de ceux qui voudraient à cause de cela faire de lui un épicurien et un cynique. L'indépendance absolue de son esprit est le fait fondamental dont il ne faut jamais s'écarter. Le bon sens, tel qu'il l'entend, en l'opposant aux théories, n'est autre chose que la raison renonçant aux recherches , aux raisonnements, à tous les procédés excursifs et discursifs, pour s'en tenir aux vues prochaines. Lui attribuer autre chose que des idées simples et des réflexions spontanées , c'est méconnaître , à mon avis , la seule disposition qui me parait n'avoir jamais varié chez lui.
Nous ne pousserons pas plus loin ces observations générales. Elles suffisent , je crois , pour que le lecteur sache dès à présent à quelle nature d'esprit il aura afl'aire. On voit ce qu'il ne faut pas demander à Lucien et aussi ce qu'on peut attendre de lui. Ni en morale , ni en religion , ni en matière d'art ou de littérature , nous ne chercherons dans ses écrits de doctrine totale lu partielle; nous tenons d'avance pour avéré qu'il n'y en a pas. Des opinions et des sentiments , c'est tout ce que nous nous proposons d'y recueillir. Mais dans ces opinions et ces sentiments mêmes , il est manifeste qu'il ne faudra s'attendre à rencontrer ni une cohérence ni une profondeur que le caractère de récrivain n'admettait pas. Ce seront des aperçus rapides , des réflexions nettes , pénétrantes et soudaines. Jamais rien de caché ; point de dessous obscurs à découvrir , ni de pensées lointaines à retrouver peu à peu par induction. Des impressions vives, des intentions toujours apparentes. Beaucoup de légèreté, des injustices notoires, un entraînement évident de l'imagination et de l'esprit dans la verve satirique ; mais avec cela mille traits d'observation , des vérités bien vues et vivement dégagées , et enfln je ne sais quoi de philosophique dans une intelligence tournée contre la philosophie.
J'ajoute qu'il y aurait excès évidemment à prétendre que les idées simples dont nous «avons à parler seront toujours sans lien entre elles. On a beau se moquer de tout ce qui est système , on finit tôt ou tard par s'en faire un de quelque espèce, du moment que l'on pense; Lucien n'a pas plus échappé que personne à cette nécessité. Ses opinions , toutes libres qu'elles sont , ont des directions communes ; j'essaierai de les faire voir. Je n'ai voulu tracer ici que l'esquisse générale de sa physionomie ; il est temps maintenant de l'étudier plus en détail.