CHAPITRE IV
Il était naturel qu'un écrivain du second siècle fût plus ou moins moraliste. La morale était avec la rhétorique la graude passion de ce temps. On la mettait en discours , en lettres , en conseils intimes, en satires, selon le goût de chacun. Quelle que fût la forme , le sujet plaisait , pourvu qu'il fût traité avec esprit. Cette société oisive et molle aimait à entendre gourmander le vice et recommander la vertu ; cela l'aidait à passer le temps et lui procurait l'illusion agréable d'un bon emploi de la vie.
L'entraînement de la mode aurait donc vraisemblablement poussé Lucien vers la morale un jour ou l'autre , alors même que son instinct eût hésité. Mais le fait est qu'il n'eut pas besoin d'y être sollicité du dehors : la vocation l'excitait assez. Toutes ses qualités, sans parler de ses défauts, le faisaient aller dans cette direction. Son bon sens vif et moqueur y découvrait de loin mille occasions séduisantes de paraître ; nulle nécessité d'étude préalable ni de longue méditation ; il suffisait (le voir et d'entendre. Merveilleux attrait pour un esprit si ouvert, si impressionnable, et avec cela si décidé dans sa franchise. Puis, une autre tentation encore, non moins
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forle pour un tempérament salirii|ue : celle de la moquerie facile et brillante, des hardiesses par lesquelles on se fait valoir tout en rendant service à la vérité ; l'espoir d'étonner le public, de surprendre son attention , et ensuite de le mettre dans son parti, de Tentrainer a sa suite ; par conséquent tout un rôle en perspective , aussi satisfaisant pour son amour-propre que conforme à ses aptitudes naturelles. La morale appelait à elle Lucien. Dès qu'il eut fait taire la rhétorique qui essayait de le retenir en criant plus fort , il se rendit à cet appel. Dès lors il vit de plus en plus clairement à quoi il était propre ; devenu moraliste à quarante ans , il le fut chaque jour un peu plus que la veille.
Dans ce rôle , son honneur fut d'être sincère , à la fois par caractère et par principe. Il y avait une formule chère alors aux philosophes, même à ceux qui n'en usaient pas. Elle consistait en deux mots : liberté et franchise. Lucien se l'appropria , et il en usa.
Cherchez dans ses dialogues ceux de ses personnages qui représentent le mieux sa pensée ; c'est par là qu'ils se distinguent. Quel est le principal mérite des railleries de Ménippe ou de^Diogène dans les Dialogues des morts , sinon leur âpre et mordante sincérité? Dans l'Olympe, Momos lient leur place avec la même liberté et la même audace. Enfin Lucien luimême, sous son propre nom, revendique avec une grande fierlé , dans son dialogue du Pécheur , ce droit de dire des vérités. Traduit parles philosophes, ses ennemis, au tribunal de la Philosophie , il subit un interrogatoire. On lui demande son nom. — « Je m'appelle Parrhésiade », répond-il, « et j'ai » pour père Aléthion , fils d'Elenxiclès*. » Voilà une famille . comme on le voit , où l'amour du franc-parler est héréditaire et qui s'en fait honneur. La Philosophie invile alors l'accusé à faire connaître sa profession. — «Je suis », dit-il, « un homme » qui hait les fanfarons et les charlatans . qui déteste les men-