Renan, Marc-Aurèle , chap. III, Le règne des philoêophes
morale. Le temps n'était plus aux grandes spéculations théoriques ni aux vastes combinaisons d'idées nouvelles. On se reposait sur les systèmes anciens, qui tendaient de plus en plus à devenir pour chaque école des dogmes, et on donnait la principale importance à la pratique. C'était la conduite de la vie , ou en d'autres termes l'application des principes aux événements et aux actes quotidiens , qui était désormais la grande affaire. Or, ces principes, les philosophes croyaient les posséder seuls, et ils pensaient être seuls aussi dans les dispositions nécessaires pour les bien appliquer. « Il n'y a point de philosophie sans vertu, disait Sénèque, ni de vertu sans philosophie*. » Cela revenait à dire qu'on ne pouvait s'élever au-dessus des erreurs et de la médiocrité vulgaires sans le secours des bons conseils et des bons principes. Chaque secte était ainsi une sorte d'Église qui n'admettait pas qu'on fût tout-à-fait honnête homme, si on ne lui appartenait. On conçoit aisément combien un esprit indépendant devait être tenté par là même de les renvoyer toutes dos à dos et de se conduire à sa guise.
Cette tentation aurait été sans doute bien plus générale et bien plus forte, si leurs contradictions mutuelles eussent été aussi hautement avouées que leurs prétentions. Mais il n'en était rien. En fait, sauf les Épicuriens, qui faisaient bande à part et qui étaient honnis par tous les autres d'un commun accord, les grandes écoles philosophiques s'entendaient sur les choses essentielles de la morale. Le stoïcisme, qui offrait les principes les plus simples et les plus forts, en même temps que les mieux accommodés aux nécessités du temps, avait exercé une influence si profonde sur tous les autre» systèmes, au point de vue de la doctrine des mœurs, que ceux-ci se distinguaient à peine de lui dans la réalité. Il n'y avait donc qu'une seule morale philosophique , qui se montrait seulement avec des nuances diverses, selon l'éducation et le caractère de ceux qui la représentaient.