‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 37 sur 140 · I . Sénèque , Lettres , 8Î · texte numérisé non relu

I . Sénèque , Lettres , 8Î

Cette morale , élaborée peu à peu par une série d'hommes éminemment intelligents et vertueux, ne pouvait être que sage et pure. Elle remontait par ses origines à Socrate, à Platon, à Âristote, à Zenon el à Chrysippe. Après eux, elle s'était enrichie peu à peu de tous les sentiments qui étaient entrés dans l'humanité, elle était devenue plus douce et plus tendre, plus large dans ses idées et ses affections, moins étroitement hellénique et par conséquent plus universelle. Elle avait produit et elle produisait encore des âmes admirables, ardentes et pourtant sages comme celle de Dion, sérieuses comme celle de Plutarque, fortes et douces comme celle d'Épictète, divinement délicates comme celle de Marc-Âurèle. Tout ce qu'il y avait alors de plus exquis dans le monde en fait de principes et de sentiments était en somme contenu dans cette morale des philosophes. Leur seul tort était d'en être trop persuadés et par suite de le faire trop sentir. Et c'est là ce qui explique l'attitude de Lucien vis-à-vis d'eux.

Les grands hommes dont je viens de parler étaient modestes pour eux-mêmes, mais ils ne l'étaient pas pour leurs doctrines. Leur faiblesse était de croire trop à l'efficacilé d'une vérité dogmatique pour former l'homme en général. Cela n'était point offensant en eux, à cause de leur vertu ; mais imaginons les mêmes prétentions chez des hommes bruyants et vulgaires , et nous comprendrons l'irritation de Lucien. Philosopher étant devenu une profession , une foule immense de gens médiocres se faisaient philosophes. Ce serait une erreur de croire que la plupart d'entre eux fussent des hypocrites. Beaucoup cédaient naïvement à un entraînement qu'ils prenaient pour une vocation : les uns, en pleine jeunesse, séduits par le talent et la verUi d'un maître éminent ; les autres, un peu plus tard, vers le temps de la vie où le cœur désenchanté des premières illusions en rherclic souvent d'autres, ne pouvant se résigner à uew a\oir aucune. Pleins de bonne foi , ils se mettaient alors à étudier, à se mortifier, à vivre d'une vie austère. Ils se distinguaient des autres hommes , au dedans, par les mœurs , au dehors, par le

costume et les manières. Tout allait bien , tant que Télan et la foi les soutenaient ; mais peu à peu la vulgarité naturelle reprenait le dessus ; la vie morale ne se renouvelait plus ; et cependant, comme ils avaient une situation faite dans le monde, ils n'étaient plus libres de rentrer dans la foule. Leur passé les engageait malgré eux. C'est alors que le contraste entre l'homme et la profession apparaissait. Pour le dissimuler , ils étaient conduits à exagérer le prix de leur doctrine, puisque celle-ci faisait toute leur valeur. Us la portaient donc devant eux avec ostentation , ils prenaient des airs de sainteté, comme des gens d'une espèce à part, qui auraient eu une mission ou qui auraient été en possession d'un pouvoir supérieur. C'étaient des maîtres dans l'art de vivre, les arbitres autorisés du bien et du mal, les envoyés de Dieu sur la terre V

Lucien avait trop d'esprit pour être dupe, et nul respect convenu ne le retenait. Mais . d'autre part , son intelligence était trop saine pour ne pas goûter la bonne morale. Qu'en devait-il résulter, sinon qu'il combattrait les prétentions et signalerait les ridicules des philosophes , tout en retenant ce qu'il y avait de meilleur dans leurs idées ? Ce fut là en effet son attitude d'une manière générale , sauf les inconséquences qui tenaient à sa nature mémo.

Moqueries de Lucien contre les grandes promesses de la morale

philosophique.

Une des premières choses qui semblent avoir frappé son attention, c'est la naïveté avec laquelle beaucoup de gens croyaient alors aux promesses de la philosophie. Il est bien c^irtaiii (jue, dans la société inoccupée de ce temps , vivre tranquillement était une chose beaucoup plus difficile qu'on ne

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