‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 38 sur 140 · Dion. ^2' dise. p. 659, Reiske · texte numérisé non relu

Dion. ^2' dise. p. 659, Reiske

serait tenté de le croire. Les grandes et nobles préoccupations manquaient. Point de questions nationales , nul grand progrès social à poursuivre en commun. On était oisif et par conséquent on s'ennuyait. Grand avantage pour les faiseurs de promesses. Ceux-ci prenaient très-bien leur temps : ils s'adressaient aux âmes lassées de ne rien aimer et de ne rien vouloir, et ils leur offraient précisément ce qui leur manquait. — « Étudiez une » doctrine » , leur disaient-ils , « passionnez-vous pour une » école et pour un dogme ; travaillez , apprenez à raisonner ; » et en outre armez-vous contre vous-mêmes, luttez jour et » nuit , étouffez vos désirs , réprimez vos habitudes , tendez » votre esprit. Vous croirez vous donner beaucoup de peine , » mais cette peine vous rendra pleinement heureux. » — On était surpris d'abord ; mais si le philosophe parlait bien , ce qu'il y avait de vérité dans ses pensées, joint aux séductions de son langage « finissait par l'emporter. On se mettait à l'œuvre , on se faisait philosophe ou du moins adepte de la philosophie, et on suait sang et eau pour arriver au bonheur absolu.

Lucien , si je ne me suis pas trompé précédemment , avait passé lui-même par une phase de ce genre dans sa jeunesse. Il avait donc à quarante ans l'expérience de ces décevantes crédulités. Au point de vue moral , son Het*mot%me n'est pas autre chose que la protestation ironique du bon sens désabusé contre des espérances trop faciles qui avaient été les siennes un instant et qui étaient encore celles de tant de gens , particulièrement des meilleurs.

Le bon Hermotime certes , tel qu'il le représente , est une nature excellente. Le voilà , portant son livre d'étude et méditant , un peu courbé déjà par l'âge , un peu attristé de voir qu'il faut marcher si longtemps avant d'arriver au but , mais pourtant résolument attache à ses espérances Elles sont si belles ! Il les a aimées si passionnément depuis vingt ans I C'est le bonheur qu'on lui a promis, non pas un bonheur mélangé , incertain , mais le bonheur absolu , celui du sage idéal , félicité suprême qui ne peut pas plus périr que la per-

feclion morale avec laquelle elle est au fond identique. Écoutons Lycinos le questionner à ce sujet. Que devient-il , ce bonheur si ardemment poursuivi ? Est-ce un but dont on se rapproche à mesure que Ton marche , ou bien n'est-ce qu'un mirage qui se dérobe ?

« Quelles admirables récompenses, ô Hermotime , que celles » dont tu me parles là ! Et quand je songe à tout ce que lu as » déjà donné de temps à la philosophie, à toute la fatigue que » je te vois t'imposer à toi-même depuis tant d'années, je ne puis » douter que tu ne sois tout près d'y atteindre. Si mes souvenirs » ne me trompent pas , il y a bientôt vingt ans que je ne cesse »de te voir fréquenter l'école , courber la tête sur ton livre, » rédiger des notes de cours, le visage tout pâle à force d'atten- » tion et le corps amaigri par l'intensité du travail. Non, je ne » crois pas être dans l'erreur en disant que tu ne te reposes f> jamais, pas même en songe ; tant tu es absorbé par ton entre- » prise ! Aussi, je le répète, en considérant ce que tu fais, il » m'est impossible de ne pas croire que tu vas prendre enfin » possession de la félicité suprême, si même tu ne la possèdes » pas déjà depuis longtemps, sans vouloir le dire ^ »

Pauvre Hermotime ! Comme ces traits d'ironie déchirent le ti.<;su mince et sans force de ses illusions! Où esl-elle, celte félicité suprême qu'il poursuit? Pour justifier son obstination à vouloir l'atteindre , il est obligé de la dépeindre comme la Vertu d'Hésiode, « habitant bien loin, tout en haut d'un che- » min montant , si long et si rude qu'il faut suer terriblement » pour le gravir ». Il a soixante ans déjà , et il avoue qu'il n'a fait encore que les premiers pas. Comment oserait-il se promettre de vivre assez pour jouir, un seul instant du moins, (lu succès de ses efforts? Le christianisme échapperait à cette difficulté en ajournant à un(3 autre vie la réalisation des espérances (nril suggère. Mais le stoïcisme ne h; peut pas •. Et dès lors l'inanité de ses promesses apparaît.

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