‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 39 sur 140 · Hermotime j · texte numérisé non relu

Hermotime j

2. Les Stoïciens croyaient cependant à la survivance des Âmes après la

Est-ce d^ailleurs contre le stoïcisme seulement que Lucien dirigeait cette mordante critique? Nullement. Le dialogue en entier est consacré , comme je Tai dit , à démontrer qu'il est impossible d'arriver par la philosophie à une vérité certaine. Ce sont donc toutes les promesses lointaines, toutes les espérances ambitieuses et à longue échéance , dont la vanité est ici mise en lumière. Ce que l'écrivain touche d'une main si sûre, c'est la tendance générale qu'avaient ses contemporains à croire que l'homme pouvait se dégager par un effort de volonté des conditions ordinaires de la vie. Se rendre pleinement heureux en dépit des choses et des limites de la nature humaine, voilà, selon lui, la chimère irréalisable ; et l'un de ses premiers écrits satiriques était destiné à en montrer le vide. C'était en quelque sorte le surnaturel qu'il expulsait ainsi de la morale , comme ailleurs il tentait de l'expulser de la croyance.

Toutefois VHermotime est presque le seul ouvrage où il attaque directement la morale philosophique en elle-même. En général, s'il la crible de ses traits , c'est dans la personne de ses représentants. Évidemment l'aptitude particulière de son esprit le rendait bien plus capable de saisir les ridicules des gens que de discuter l'exactitude des idées. D'ailleurs il avait autant de chances d'atteindre ainsi à son but , si Ton veut absolument qu'il en eût un. Les homihes jugent le plus souvent des idées par ceux qui les leur apportent. Quant à les examiner en elles-mêmes , c'est un soin dont si peu d'entre eux se préoccupent, qu'il est inutile de tenir compte de ceux-là quand on veut agir sur le grand nombre.

Ne nous en plaignons pas dans le cas présent. Après tout.

mort (Zeller, Philos, lier Griechen , 3* |»artie, p. 20?, 3* édit.h mais leurs crovaiices sur ce point étaient plus fortes que précises. II nie semble surt*»ut qu'ils évitaient de s'en servir comme d'un motif déterminant i>our bien faire ( Marc-Aurèle , III , 3 : VII , 32 ; VIII , "20 . 58 ). L'homme , d'après eux, devait trouver en lui-même la raison suffisante de sa conduite et la réalisation pleine de ses espérances.

nous ne manquons pas de discussions théoriques sur la morale, et Lucien, avec tout son esprit, n'aurait pas ajouté grand'cbose à ce qui a été dit sur ces sujets. Au lieu de cela , il nous a laissé des peintures satiriques qui sont aussi vraies qu'amusantes , et de la sorte il nous a fait connaître, avec un agrément infini, des traits de mœurs que nous eussions à peine soupçonnés sans lui. On pourrait rassembler tous les renseignements épars chez les écrivains contemporains : cet ensemble d'informations resterait fort inférieur par l'importance et la variété à celles que nous trouvons dans les œuvres de Lucien.

in.

Travers généraux des philosophes et travers particuliers des sectes.

Parmi les sujets de moquerie que lui fournissent les philosophes , il en est beaucoup , il est vrai , où la morale n'est guère intéressée. Je ne ferai que les mentionner ici très-brièvement. 11 y a des travers et des ridicules qu'on pourrait appeler professionnels. Chacun des principaux genres de vie qui ont leur place dans une société produit les siens. La philosophie, telle qu'elle s'était constituée au second siècle , en se séparant du monde pour le mieux gouverner, avait été féconde à cet égard. Le goût des discussions , l'importance excessive attachée à des subtilités d'argumentation, l'entêtement, l'infatuation, la jalousie devaient être de toute nécessité les défauts ordinaires de gens qui sacrifiaient beaucoup au plaisir de se vouer à cer* taines idées et d'en devenir les représentants.

Lucien a décrit tout cela en plus de vingt endroits d'une manière aussi fine que plaisante. Le dieu Pan , personnage franc et rustique, qui loge à mi-côte sur le flanc de l'Acropole d'Athènes, s'explique quelque part sur ce sujet . — « Ce qu'ils » disent, je l'ignore, car je ne comprends rien à leur sagesse... ; » mais je les entends sans cesse vociférer , parlant d'une cer-

» taine chose qu'ils nomment vertu, d'idées, de natare, d'êtres » qui n'ont point de corps , mots entièrement nouveaux et » inconnus pour moi. En général, au début de leurs entretiens, » ils parlent doucement ; puis , à mesure qu'ils échangent leurs » pensées , ils tendent leur voix jusqu'aux notes aiguës ; les » voilà qui font effort pour monter plus haut , ils veulent parler «tous à la fois, et alors ils deviennent tout rouges, leur » cou se gonfle, leurs veines font saillie comme celles des » joueurs de flûte , quand ils veulent souffler fortement dans » une étroite embouchure. Enfin ils brouillent tous leurs dis- » cours , ils oublient ce qu'ils avaient en vue d'éclaircir au » début, et ils s'en vont après s'être ibjuriés mutuellement, la » plupart d'entre eux s'essuyant le front avec la main. Le » vainqueur est celui qui a crié le plus fort , qui s'est montré » le plus impudent et qui est resté le dernier sur le champ de » bataille après la déroute générale. Tout cela n'empêche pas j» que la foule ne les tienne en grande admiration «. »

Veut-on voir ces défauts , non plus en peinture , mais en action ? qu'on lise le Banquet. Toute la scène finale, où la bataille des philosophes est racontée , ne nous montre pas autre chose que le conflit de six ou sept amours-propres et d'autant d'entêtements qui éclatent après s'être longtemps retenus •.

Outre ces travers généraux , Lucien sait aussi mettre en relief avec un à-propos charmant, toutes les fois que l'occasion s'en présente, ceux qui sont particuliers à chaque secte. Il sait mieux que personne par quels traits le Platonicien se distingue du Stoïcien, et celui-ci du Pjthagoricien, du Péripatéticien ou du Cynique. Les malins railleurs de la Renaissance, les Érasme, les Ulrich de Hutten , les Rabelais ne confondaient pas un moine avec un autre moine, el ce n'était pas la couleur de la robe qui faisait pour eux la différence. Lucien connaît tout aussi bien ses philosophes.

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