Banquet
Toute la lettre est ainsi : chaque mot y est un trait de caractère. Par un artifice charmant, les plaintes du stoïcien deviennent autant d'aveux plaisants. Nul ne l'accuse , on ne songeait pas même à lui ; c'est lui-même qui se fait connaître , en révélant ses petites adresses de parasite , ses espérances gourmandes et sa déconvenue. Et il y a dans ce qu'il dit un mélange d'aigreur et d'onction , de rancune et de gravité sentencieuse qui est d'un comique achevé.
Evidemment le mot d'hypocrisie serait trop fort pour désigner cette manière d'être si finement rendue par Lucien. Depuis Molière, nous lui donnons un sens plus sérieux : il désigne pour nous un jeu caché, des artifices et des calculs adroitement couverts , toute une combinaison de desseins perfides savamment dissimulés. Il n'y a rien d'aussi profond chez les personnages dont se moque Lucien. Non pas qu'il n'y eût eu lieu dès ce temps, si un génie assez puissant s'était rencontré , de nous peindre un Tartuffe païen et philosophe, aussi haïssable que celui de notre grand comique; mais le talent de Lucien ne se prêtait pas à de telles créations*. Son rôle à lui n'était pas d'approfondir. Il lui suffisait , par un heureux emploi de sa perspicacité et de sa franchise, de donner à réfléchir à quiconque en était capable. Dans un temps où le préjugé et les convenances du monde prêtaient tant d'importance à certains dehors , c'était beaucoup que d'en montrer par des traits si justes la vanité.
Il faut reconnaître , d'ailleurs , qu'il y a parmi les œuvres de Lucien une étude satirique vraiment supérieure sur la servilité des philosophes : c'est le discours Sur les salariés. Le philosophe grec volontairement enrôlé dans la domesticité du riche romain , et là , humilié de mille manières , perdant peu à peu sa dignité , devenant chaque jour plus ridicule et plus méprisable , voilà en deux mot& le sujet de cet écrit. Chose remarquable , et qui fait honneur à l'auteur , ses sentiments à l'égard
1 . Voir plus loin Tétiide sur les personnages dans les dialogues. (Chap. XI.)
des philosophes ne semblent plus être là tout-à-fait ce qu'ils sont ailleurs. Ici , leur honte le touche ; il rougit pour eux , et en même temps qu'il montre avec sa franchise ordinaire leur dégradation , il les venge par son mépris de ceux qui les dégradenl. C'est qu'il y a une question de patriotisme qui est intéressée là. L'honneur hellénique et celui même des lettres sont en jeu , et Lucien , devenu grec par les lettres , n'entend pas qu'on traite légèrement ni Tun ni l'autre. Il a au fond un amer dédain pour le Romain qui achète à prix d'argent la satisfaction vaniteuse d'avoir une cour de Grecs lettrés et savants , et sa colère contre ceux-ci vient en partie du mépris qu'il éprouve pour ce maître , non-seulement accepté , mais recherché par eux.
Son discours est une argumentation directe et pressante. Il s'agit de retenir un ami (réel ou imaginaire) , qui a laissé voir que cette triste situation le séduisait. Que faut-il pour le sauver? Lui faire sentir d'avance , s'il est possible , tous les dégoûts qu'il aurait à subir plus tard , une fois enrôlé et asservi : c'est ce que tente Lucien.
Quel est le motif qui pousse tant de gens à rechercher la clientèle des riches? Est-ce la pauvreté? On pourrait l'admettre, si Ton s'enrichissait auprès d'eux ; mais en fait on y dépense plus qu'on n'y gagne. Est-ce le besoin de repos? Pas d'existence plus fatigante ni plus agitée. Force est donc d'avouer ce qui est vrai : la grande séduction , c'est l'idée de vivre au milieu des délices, c'est le rêve du luxe et des voluptés. Certes on aurait l>eau jeu à décrier un motif si honteux: « Car, dit Lucien, » n'est-ce pas un acte infâme et vraiment servile , que de » se vendre pour la volupté? Et n'y a-t-il pas bien plus de h douceur dans le plaisir qui naît de la liberté' ? » Mais enfin , si les délices qu'on se promet étaient réelles, céder à cet attrait serait encore une faiblesse concevable, bien que digne de blâme. En est-il ainsi? Et tout d'abord, pour se faire admettre, que