‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 46 sur 140 · Salariés · texte numérisé non relu

Salariés

matin , sa pensée se reporte avec angoisse vers la liberté qu'il a perdue. Il repasse en esprit toutes ses désillusions et il s'écrie douloureusement ; « Quelle autre vie vivrai-je donc pour moi , » puisque j'ai vécu celle-ci au profit d'un autre * ? » Enfin un jour arrive où, devenu insupportable, il est chassé honteusement. Où ira-t-il alors? Il a usé ses forces, détruit sa santé , discrédité son talent et perdu lui-même sa réputation. Il est vieux, misérable , malade , et , pour comble de malheur , calomnié , sans qu'il lui soit possible de se défendre. Il ne lui reste plus d'autre sort que de se consumer en regrets stériles , dans le déshonneur et le dénûment.

Ces pages éloquentes sont ce que Lucien a écrit de plus fort sur la valeur morale de la vraie indépendance , bien qu'il ne la fasse ressortir que par contraste. C'est aussi l'acte d'accusation le plus véhément contre ces grands docteurs de la liberté , si nombreux alors , qui ne savaient pas même préserver la leur des plus vulgaires tentations. Juvénal , avant lui , avait décrit, dans sa cinquième satire, les humiliations du client qui recherche la faveur des grands. Mais le petit Romain de Juvénal n'avait que la responsabilité de sa propre dignité compromise , tandis que le salarié de Lucien a de plus et surtout celle de la science et de la sagesse grecques qu'il expose en sa personne à mille avanies. C'est un prétendu philosophe , dans ses discours, et il l'est moins que personne , dans sa conduite.

Impudence et grossièreté : les Cyniques. — Satire de l'orgueil

des philosophes : Pérégrinus.

Toutefois tous ces professeurs de morale dont nous venons de parler, si justes qu'aient pu être les moqueries dirigées contre eux , avaient au moins certaines apparences dues à leur éducation. C'étaient après tout , en comparaison de la foule et

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