‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 47 sur 140 · Salariés · texte numérisé non relu

Salariés

même des simples gens du monde , des hommes instruits , et par là ils avaient droit à certains égards. Il n'en était pas de même des Cyniques.

Ce serait une intéressante et difficile étude à fafre, que de raconter avec justice ce qu'on sait de l'histoire de cette secte depuis sa réapparition, vers les premiers temps de l'Empire, jusqu'à son entière extinction , qui fut le fait du christianisme *. Il faudrait y faire, avec une grande sûreté de discernement, la part du bien et celle du mal.

Lucien évidemment n'était pas l'homme de qui on pouvait attendre rien de semblable. Je ne ferai pas difficulté d'avouer que ses sentiments à l'égard de la secte cynique me paraissent impliquer une certaine contradiction , dont il serait peut-être téméraire de vouloir le défendre. On ne saurait nier en le lisant, et nous le montrerons plus loin , qu'il n'ait éprouvé une sympathie très-sincère pour quelques parties essentielles de la morale d'Antisthèneet pour le genre d'esprit des Diogène et des Monippe. La fierté de leurs principes , leur sagesse dédaigneuse et surtout leur franc-parler lui plaisaient. Mais , s'il aimait le cynisme dans le passé , il le détestait franchement dans le présent. Rien au monde ne lui était plus odieux que ces gens de mauvaise mine , déguenillés , armés d'un bâton , malpropres et grossiers . qui s'en allaient par les rues et les carrefours , attroupant le peuple , criant après ceux qui passaient , quand ils étaient bien mis et semblaient bien élevés. En réalité, c'était surtout à titre d'homme d'esprit qu'il les avait en horreur ; leurs vociférations et leurs gros mots offensaient trop sa délicatesse pour lui permettre d'être juste à leur égard. Aussi ne s'embarrassait-il pas de distinguer entre eux: à ses yeux, c'était

I. Il y a quelques traits de ce tableau dans les diverses histoires de lu plnlosophie et dans le petit ouvrage de Bernays, intitulé: Lucian tind dio Kynilo'r , qui sert de préface à sa traduction de l'écrit de Lucien .Sur la mort >tr Pi'n''>jriiHis. — Voir dans Kpictète {nisserlalions , III, 22) le jiortrait du «yiii.pie i»léal ; consultez aussi le dialogue du Cynique faussement attribue ù Lucien.

une seule et même canaille , un ramassis de paresseux et de coquins , qu'il fustigeait en toute occasion avec un plaisir évident.

Que de tels hommes fissent des dupes , qu'ils fussent traites trop souvent avec plus d'égards que d'honnêtes gens , qu'ils eussent enfin des admirateurs , c'était là un scandale contre lequel il tenait à honneur de protester. Et , si l'on se place à son point de vue, c'est-à-dire si l'on admet pour vrais tous les faits dont il les accuse, on ne peut nier que ses satires n'aient été une leçon de sincérité et d'honnêteté donnée à son siècle. L'historien peut avoir de fortes raisons d'en récuser souvent le témoignage; le moraliste n'a qu'à en approuver l'intention. Prêcher la vertu de façon à la faire mépriser, se donner pour les représentants du bien et fouler aux pieds tout honneur dans sa conduite , n'est-ce pas là en effet ce qui doit indigner le plus vivement un esprit honnête? Le vice qui se cache ne relève que de la conscience individuelle; mais celui qui réclame impudemment le respect public provoque et justifie d'avance toute satire.

Dion Chrysostôme , dans son discours aux gens d'Alexandrie, s'exprimait ainsi sur le compte des Cyniques, qui, de son temps déjà, pullulaient dans les grandes villes populeuses: « Il y a » dans celte ville », disait-il à ses auditeurs, «une véritable » multitude de ces hommes qu'on appelle cyniques. Comme on » trouve de tout ici , celte denrée n'y est pas plus rare que les » autres. Pour les définir d'un mot, ce sont des gens qui ne » savent rien faire , mais qui ont besoin de manger. On les voit » dans les carrefours , dans les ruelles , dans les vestibules des » temples. Ils rassemblent autour d'eux de pauvres enfants , » des matelots , toute une foule ignorante qui est leur dupe ; » puis ils se moquent de tout , bavardent sur toute chose et » amusent leur public par la grossièreté de leurs réponses lors- » qu'on les interroge. Quel bien ces gens-là peuvent-ils faire? Aucun. Au contraire, le mal dont ils sont les auteurs est » immense , car ils habituent tous ceux (|ui jugent légèrement

138 CHAPITRE QUàTRIEME.

V à se moquer des philosophes \ » Si ce témoignage émanait d'un rhéteur , il y aurait lieu de s'en défier. Hais Dion n^était pas un beau parleur de profession , ennemi de toute discipline sévère ; c'était un fort honnête homme , et même quelque chose de plus. Ce qu'il dit ici est donc grave et conBrme d'avance en grande partie les affirmations de Lucien.

Celles-ci sont aussi catégoriques qu'infamantes. D'où sortent en général ces prédicateurs de carrefours? Des ateliers qu'ils ont désertés. Ce sont d'anciens artisans ou d'anciens esclaves , las de travailler. Leur jeunesse s'est passée dans l'apprentissage des plus rudes métiers ; a mais, devenus hommes », (c'est la Philosophie qui parle ) , « ils remarquèrent quel respect un très- » grand nombre de gens témoignent à mes amis , comment ils » leur reconnaissent le droit de parler librement, se réjouissent » d'être soignés par eux, obéissent à leurs conseils et redoutent » leurs reproches; et il leur parut qu'une telle autorité était » semblable à celle des souverains*. » Qu'ont-ils donc fait? S'instruire , se rendre réellement philosophes, leur était chose impossible. Ils ont appelé à leur aide l'audace , l'ignorance , l'effronterie , leurs alliées naturelles ; ils se sont exercés à l'insulte , et , avec ce bagage , facile à composer, ils se sont transformés en philosophes, à peu près comme l'âne de Cumes s'était transformé en lion.

Ainsi déguisés , ils ne redoutent rien. — « Car ils voyaient » bien qu'ils allaient être les égaux des vrais philosophes. Qui » pourrait, en effet, distinguer les uns des autres, lorsque les » dehors sont tous pareils ? Ils se gardent bien de se laisser » interroger et examiner, quelque douceur et quelque discré- » tion qu'on y mette. Au premier mot , ils poussent des cris et » se réfugient dans leur acropole , l'injure , et ils sont prêts à » user du bâton. Si on veut examiner leurs actions , ils ont des » discours à n'en plus finir ; et si Ton veut les juger d'après

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