Banquet
Il y a un écrit toutefois , parmi ceux dont les Cyniques ont fait les frais , qui mérite d'être distingué en raison de sa portée morale : c'est le Récit de la mort de Pérégrinus,
J'ai dit précédemment pourquoi Lucien me semblait avoir été injuste à Tégard de Pérégrinus *. Mais il est incontestable qu'une des principales causes de cette injustice a été le sentiment très- '^ honorable du tort que le charlatanisme des mauvais Cyniques faisait à l'honnêteté publique. Pérégrinus était , je crois , un fanatique sincère , et à c^ titre il méritait plus de pitié que d'indignation. Mais son fanatisme faisait les affaires d'une foule de gens méprisables, qui, sous lesyeu.v de Lucien, se mettaient en devoir d'en tirer honneur et profit. Il lui aurait fallu beaucoup de sang-froid et un esprit éminemment impartial pour le distinguer de ceux dont il recherchait les éloges et pour discerner en lui-même le bon du mauvais. Il ne vit dans cet insensé qu'un fourbe , et il se persuada déprime abord qu'une vanité maladive l'avait seule poussé au suicide par l'attrait tout puissant de la renommée. De là son pamphlet , qui n'a qu'un but : démasquer ses impostures et en même temps celles de toute la secte dont il était devenu le héros.
C'est donc en réalité l'orgueil des philosophes que Lucien prend pour objet de satire en la personne de Pérégrinus. Ce qu'il voit en lui . c'est le type de ces hommes qui n'ont d'autre pensée que d'attirer sur eux l'attention publique. Leur \ie est une réclame perpétuelle , et, comme ils n'ont point de supériorité vraie à faire valoir, ils s'en créent une tout artificielle par une discipline morale extraordinaire et au besoin par des actes de folie, lis se font ascètes , afin qu'on parle d'eux , et ils rendent leurs macérations publiques, afin qu'on les regarde. Un besoin effréné de faire du bruit dans le monde les pousse de ville en \ille. Ils V(»nl |uuloiit où ils peuvent compter sur beaucoup d'oreilles [»()ur les entendre, sur beaucoup d'veux pour les contempler , et sur beaucoup de tètes faibles pour les admirer.
f . Voir ci-dessus , chap. 111.
Pour eux , il n'y a en réalité ni lois , ni raœurs , bien qu'ils se donnent pour des maîtres de vertus. Leur seule affaire est d'étonner les simples et d'entraîner la foule à leur suite. Qu'on ne parle pas de leur courage , de leur franchise hardie, de leur mépris de la douleur et de la mort. Charlatanisme pur que tout cela. En eux-mêmes et dans le secret de leur cœur , ils n'ont aucune de ces qualités ; s'ils les prennent en public, c'est pour jouer leur rôle , et alors, comme ils n'ont rien de commun avec la raison , ils les font dégénérer en extravagances.
Si d'ailleurs les gens tels que Pérégrinus , c'est-à-dire à des degrés divers tous les professeurs d'austérité, ont, aux yeux de Lucien , la maladie de vouloir étonnfer le monde , ceux qui croient en eux , qui leur font cortège , qui les exaltent de leur vivant et les divinisent après leur mort, ceux-là ont aussi , d'après lui , une maladie non moins grave dans ses conséquences , non moins fâcheuse pour le bon sens et pour l'honneur même de l'humanité , celle qui consiste à aimer qu'on les étonne. Leur crédulité et leur dévotion proviennent d'une sorte d'infirmité de l'âme. Ce n'est pas seulement le jugement qui leur fait défaut, c'est aussi l'équilibre moral. Ils aiment ce qui dépasse la mesure , ils préfèrent l'exaltation à la force et le faux héroïsme à la vraie vertu.
Les Cyniques ont le sentiment instinctif de cette faiblesse et ils la flattent de toute manière Ce que Lucien s'attache à faire ressortir d'un bout à l'autre de son récit, ce sont les exagéralions bruyantes par lesquelles ils excitent la sensibilité nerveuse de leurs auditeurs. Rien de simple ni de sincère chez eux. Ce sont des gens qui crient, qui s'agitent, qui sont toujours en spectacle. Ils proclament eux-mêmes leurs vertus. Us ont , en la personne de Théagène , une sorte de héraut qui va devant le martyr, comme un précurseur, afin de dire à tout le monde ce qu'il est et ce qu'il va faire. Des invocations au soleil, des promesses pompeuses, des louanges emphatiques, tout ce qu'il faut pour éblouir les imaginations et pour associer toute une multitude à une sorte de délire savamment préparé.
Rien n'est plus frappant, dans le récit de Lucien, que cette influence des Cyniques sur la foule et de la foule sur les Cyniques. Ce sont tous ces regards dirigés sur Pérégrinus, toutes ces crédulités suspendues , pour ainsi dire , à ses promesses , qui exaltent son orgueil et qui le poussent jusqu'à la mort ; mais^ d'autre part , c'est ce qu'il y a d'extraordinaire en lui, dans sa personne et dans ses discours, qui tient cette foule dans l'attente et qui la passionne. Peu de peintures sont plus propres que celle-là à nous faire entrer dans l'intelligence des sentiments du temps. Et quand même ce mérite serait le seul du narrateur, il y aurait lieu de Testimer grandement à cause de cela. Mais en réalité , ce n'est point par là qu'il entendait se faire apprécier. Son but avoué, l'intention qu'il manifestait très-haut, c'était de discréditer l'ascétisme vagabond et présomptueux, au profit du bon sens et de la simple honnêteté. Tout son écrit revenait à ceci : ne pas chercher le bien hors de la raison, ne pas croire qu'il soit bon ni sain de faire violence à la nature et de rompre avec l'humanité. La vertu, disait-il à qui savait le comprendre, n'est pas là. Elle ne se promène pas en manteau troué sur les places publiques ; elle n'injurie pas les passants et elle ne croit pas se recommander à l'admiration en s'insurgeant contre l'autorité. Elle est aujourd'hui ce qu'elle a toujours été, modeste , sensée, ennemie des manifestations tapageuses. Cherchez-la chez vous, à votre foyer, en vous-même, et, si vous le voulez, vous l'y trouverez.
Ces pensées qui ressorlent du pamphlet contre Pérégrinus sont aussi celles qui me paraissent pouvoir résumer tout ce chapitre. La querelle entre Lucien et les philosophes au sujet de la morale se ramène ainsi à des termes très-simples. Trop de promesses, trop de discussions subtiles et trop de mise en scène, voilà en quelques mots tout ce qu'il leur reproche. Ce sont des gens qui embrouillent ce qui est simple, qui rendent difficile et presque impraticable ce qui est aisé naturellement, et cela afin de se faire un rôle. Hais ce rôle, ils le jouent mal , parce qu'il est au-dessus de leurs forces. L'homme sage n'aura
donc aucun souci de ce qu'ils disent. Il les laissera discuter et faire les importants tout à leur aise, et pendant ce temps il se fera à lui-même, chaque jour, par des réflexions pratiques, sa petite somme d^dées nécessaires sur les choses de la vie.
Ces idées , Lucien les a énoncées et même développées dans plusieurs dialogues ; nous avons maintenant à les examiner. Nous venons de voir de quelle façon moqueuse il écartait les maîtres de morale ; demandons-nous ce qu'il propose de substituer à leurs enseignements.