‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 5 sur 140 · Songe f · texte numérisé non relu

Songe f

apprendre à Samosate , on se résigna, malgré les diflicullés et la dépense , à l^envoyer en lonie * .

Quel attrait les lettres pouvaient-elles bien avoir pour ce fils d'artisans qui en connaissait à peine le nom ? Il nous Ta dit lui-même, en empruntant la forme d'une ingénieuse fiction. La Rhétorique, s'il fallait l'en croire, lui serait apparue en songe et lui aurait fait les plus magnifiques promesses*. En fait, elle n'eut pas besoin de lui apparaître, car il la voyait partout. Ce siècle était celui des rhéteurs. On arrivait à tout en ce temps-là par le talent de la parole. Samosate n'était pas tellement perdue au bout du monde, qu'on n'y entendit vanter la fortune, la puissance, le grand renom des célèbres artistes en. discours alors acclamés à Ântioche , à Éphèse , à Smyrne , à Athènes , dans tout le monde grec en un mot. Lucien avait l'imagination vive : il était ambitieux , ardent , présomptueux sans doute, comme on l'est ordinairement à cet âge; il se vit dans l'avenir riche et admiré; l'Asie et la Grèce allaient retentir de son nom ; et que fallait-il pour cela ? Acquérir un art où tant d'autres excellaient. Ce fut ainsi que sa vocation littéraire se décida.

Si, en quittant Samosate, il se tourna de préférence vers rionie , c'est que cette région était alors tout entière, selon l'expression de Philostrate , une sorte de Musée ' ; école et académie tout à la fois , où l'éloquence à la mode rassemblait les maîtres les plus illustres et les disciples les plus nombreux. L'art des sophistes brillait là , depuis plus d'un demi-siècle, d'une véritable splendeur. On venait de tous les points de l'Asie-Mineure pour entendre les Scopélien et les Polémon ,

1. Songe ,3,4. Je résume ici en quelques mots ce qui est raconté de la manière la plus vive par Lucien lui-même.

2. n l'appelle Uatâtia , l'Éducation ; mais ce mot est trop vague en français pour servir de nom au personnage qu'il nous présente.

3. Philostrate, Vies des Sophiatea^ II, 21, m, éd. Kayser : izitrnç TÏhç Iwvtaç ocov Mouffccov ircTToWpimQÇ.

et pour profiter de leur leçons * ; Lucien suivit la foule. Il semble toutefois qu'il ait hésité d'abord avant de se Gxer quelque part ; « il allait » , dit-il lui-même , « de côté et » d'autre à travers l'ionie , sans trop savoir ce qu'il devait » faire, quand la Rhétorique le recueillit et se chargea de son » éducation *. » Que faut-il entendre au juste par ces mots? Il est peu probable , à mon avis , qu'il ait été, à proprement parler, le disciple d'aucun de ces rhéteurs illustres *. Nulle part il n'a fait mention de ses maîtres ; d'ailleurs sa pauvreté le mettait hors d'état de suffire aux salaires élevés qu'ils exigeaient. Il put donc les entendre accidentellement , mais il ne fut pas instruit par eux. Ce fut sans doute à des maîtres plus obscurs et moins avides qu'il dut son initiation; il apprit d'eux toute la partie technique de Fart des rhéteurs , et il s'exerça sous leur direction ; mais , si je ne me trompe , il fut plus redevable encore à son travail personnel et à l'étude qu'il fit des modèles de l'éloquence classique^. Quoi qu'il en soit d'ailleurs, les années qu'il passa en lonie furent décisives pour lui. Il y était arrivé presque enfant ' ; il en partit déjà homme et voué désormais aux lettres. Il avait vécu là , justement à l'âge où l'esprit est le plus ouvert aux impressions

1. Philostrate y ouv. cité, II, 21, v. Scopélien, d'après ce passage, attirait même des Cappadociens , des Syriens , des Égyptiens , des Phéniciens. La Commagène était syrienne et touchait à la Cappadoce.

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