‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 52 sur 140 · Nécyomancie · texte numérisé non relu

Nécyomancie

ratioQS lui viennent chemin faisant, il n'aura nulle raison de les repousser. Son unique système étant de n'en pas avoir, il restera juge des choses au fur et à mesure qu'elles se présenteront à lui. L'honnêteté naturelle et les jugements immédiats du bon sens, voilà les seules règles qu'il reconnaisse.

II pourrait sembler que, dans ces conditions, le rôle du moraliste doit être nul. Que dira-t-il, s'il ne peut poser d'avance ses principes toujours applicables ? Mais Lucien ne l'entend pas ainsi. S'il ne sait pas trop ce qui est vrai, il est assuré du moins que beaucoup d'opinions reçues sont fausses. Les écarter, autant que possible , c'est se mettre en état de voir plus clair dans la vie. De là , le caractère exclusivement critique de ses écrits moraux. II est l'ennemi déclaré de trois ou quatre préjugés qui expliquent toutes les sottises des hommes , et il emploie tout son esprit à en montrer le ridicule iet la fausseté. Sa morale n'est pas autre chose *.

Illtttions communefl. •— Opinion de Charon sur la vie hamaine. — Dn goût qu'ont les hommes pour rêver tout éveillés. — Les désirs du riche et ceux du pauvre.

Les moralistes du second siècle excellaient en général aux discussions minutieuses et fines, aux conseils pratiques, aux avertissements prévoyants. Qu'on lise les traités moraux de Plutarque, les œuvres qui nous ont conservé les pensées d'Êpictète, ou en6n le livre de Marc^Aurèle : on est frappé de l'expérience consommée qui s'y décèle. Tout est prévu : les occasions

1. Cela me paraît trop évident, je l'avoue, pour que je croie utile de discuter en détail un certain nombre d'idées contraires, contenues dans l'ouvrage de Jacob , Carakteristih Lucian's von S&moaatà, L'auteur a découvert dans les écrits de Lucien toute une doctrine sur l'éducation , sur l'emploi de la vie , sur le rôle du citoyen ; il aurait pu y découvrir bien d'autres choses encore ; avec de l'esprit, on peut trouver tout dans tout; seulement, c'est alors de l'invention , ce n'est plus de la critique*

lis CHAPITRE CINQUIÈME.

de faillir sont connues et signalées d'avance, les précautions à prendre sont énumérées, les remèdes enfin sont indiqués en cas de besoin, et cela , selon le tempérament moral de chacun, avec une science de Tâme très-^iélicate.

Voilà une manière de faire à la fois charmante et bien profitable. Mais ce n'est nullement celle de Lucien. Tant de patience, tant d'attention bienveillante aux faiblesses de chacun, quoi de plus contraire à sa nature? Ce qui lui convient à lui , ce n'est en aucune façon cette guerre méthodique et pleine de ménagements ; il lui faut plus de liberté et de fantaisie. Ne vous attendez pas à ce qu'il analyse les préjugés auxquels il s'attaque , à ce qu'il en montre l'origine et la vraie nature, à ce qu'il en énumère une à une les conséquences. Bien loin de vouloir ainsi les étudier par le dedans , il n'aime à les envisager que du dehors , — car c'est de là qu'ils sont risibles. En outre il lui plait de les considérer d'un peu loin , parce qu'ils apparaissent alors groupés et qu'ils sont ainsi plus amusants à voir. Ne lui demandez point de détails ; mais si vous aimez les fortes peintures satiriques qui vous mettent sous les yeux les grands traits de la sottise humaine, adressez-vous à lui avec confiance : ses œuvres en sont pleines.

Et d'abord que vaut l'humanité prise dans son ensemble et quel usage fait-^lle de sa raison ? Imaginons un observateur curieux et désintéressé qui la verrait d'assez haut pour l'embrasser tout entière d'un seul coup-d'œil ; quelle idée aurait-il d'elle ?

Tout le Charon peut être considéré comme une réponse piquante à cette question. Le vieux passeur du Styx est l'observateur dont nous parlions. Debout avec Hermès sur trois ou quatre montagnes entassées, il voit à ses pieds tout Tunivers. Voici les villes où s'agitent les hommes, sortes de fourmilières toujours en mouvement. Mais les hommes n'y sont pas seuls ; autour d'eux et au-dessus d'eux , on voit passer des ombres qui se mêlent à tout ce qu'ils font. Qu'est-ce que cela ? demande Charon.

a Ce sont », lui répond Hermès^ « les espérances, les craintes, » les folies, les plaisirs, les convoitises , les colères, les haines » et autres êtres semblables. Les uns , comme la folie, vont et » viennent sur la surface même de la terre ; ils se mêlent à » tout et vivent de la vie commune : ainsi font également et la » haine, et la colère, et la jalousie, et l'ignorance, et l'embarras » et la convoitise. Les autres , tels que la crainte et l'espé- » rance, volent ordinairement dans les airs. Parfois cependant » la crainte s'abat et terrifie les hommes, quelquefois même elle » les écrase sous le poids de Tépouvante. Quant aux espérances, » elles planent au-dessus des têtes, et lorsqu'on croit déjà les » saisir , soudain elles s'envolent plus haut et laissent là leurs » poursuivants ébahis et bouche béante, comme ce Tantale que » tu vois dans les Enfers, déçu par la fuite de l'eau qui se » dérobe *. »

Charon, pris de pitié en face de tant d'aveuglement, veut élever la voix et crier quelques bonnes vérités à cette multitude qui se laisse duper si sottement par des fantômes. Hermès l'arrête :

a Eh quoi I » lui dit-il, « mon bon Charon, ne sais-tu donc » pas en quel état l'ignorance et la duperie ont mis les hom- » mes ? Une tarière ne suffirait pas pour leur déboucher les » oreilles, tant ils les ont bourrées de cire ; car ils s'appli- D quent à eux-mêmes le procédé dont Ulysse usait pour » mettre ses compagnons à l'abri du chant trop séduisant des » Sirènes. Comment veux-tu qu'ils puissent t'entendre, à sup- » poser même que tu cries jusqu'à te rompre la poitrine? » Autant l'oubli que donne l'eau du Léthé a de puissance chez » vous, autant l'ignorance en a chez les hommes '. »

Ainsi l'idée générale de Lucien sur les hommes , c'est qu'ils passent leur temps à poursuivre ou à fuir des fantômes. Ce (|u'ils redoutent ou ce qu'ils désirent leur parait être quelque chose , tandis qu'en réalité ce n'est rien. Cette ignorance

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