Charon y
explique toute leur vie et tous leurs sentiments. Pour la dissiper il suffirait de regarder et d'^uter ; mais ils ferment les yeux et se bouchent les oreilles volontairement. Dans ces conditions, ils n'ont garde de voir ni d'entendre.
Ce goût que nous avons tous pour les créations mensongères de notre imagination est une des choses qui ont le plus frappé Lucien et qu'il a le mieux décrites. Si nous nous bornions à désirer ce qui est possible , la vie serait tranquille et nous n'éprouverions guère de déceptions ; le malheur est que nous ne cessons de rêver tout éveillés. Nous nous emplissons l'esprit de mirages merveilleux , et alors , quand la réalité nous rappelle brusquement à nous-mêmes , nous sommes mécontents de notre sort. Le désir est de sa nature insatiable, quand on l'excite ; mais il dépend de nous de ne pas lui laisser prendre son essor. Ce que j'énonce là sous forme abstraite est mis en scène de la manière la plus ingénieuse et la plus saisissante en même temps dans le dialogue des Souhaits, On se rappelle cette amusante rivalité de désirs fantastiques et de rêves insensés qui s'élève entre trois amis à propos d'un immense vaisseau qu'ils viennent de visiter ensemble au Pirée. Une convention est faite entre eux ; chacun des trois à son tour aura la parole pendant un temps fixé pour se donner à lui-même en imagination tout ce qui peut lui sembler digne d'être soahaité. Le premier suppose qu'il a des trésors inépuisables . il nage dans une opulence toujours croissante , et il multiplie les inventions extraordinaires afin de trouver l'emploi de ses biens. Le second se cr^ une puissance irrésistible, ilestsoldat, chef d'armée, grand capitaine; il marche sur les traces d'Alexandre , il le dépasse même , et il mène à bonne fin en quelques instants les entreprises les plus merveilleuses. Comment fera le troisième pour enchérir sur de pareils souhaits? Les autres ont limité leurs désirs à un certain ordre de choses ; l'un rêvait de richesse, l'autre de puissance ; celui-ci ne veut rien spécifier , il désire tout. Un anneau magique , semblable à celui de Gygès, est ce qu'il lui faut ; au besoin il aura même deux anneaux , trois anneaux, vingt anneaux ,
autant qu'il sera nécessaire pour satisfaire des appétits sans cesse croissants.
En développant cette donnée avec toutes les ressources de son esprit , l'auteur réussit on ne peut mieux à mettre en pleine lumière la nature méme.du désir. Voilà des rêveurs que rien ne gêne ; ils n'ont pas à compter avec la réalité : toutes les régions de la fantaisie leur sont ouvertes. Et avec cela , ils sont incapables de se satisfaire , même en songe. Impossible à eux d'imaginer un état où ils seraient contents définitivement ; à peine ont-ils réalisé un de leurs désirs , qu'ils en conçoivent un nouveau , plus exorbitant que le précédent. Et ils ne peuvent faire autrement ; car s'ils se condamnent à s'arrêter quelque part et à se refuser quelque chose , à quoi bon s'être donné la peine de remuer le ciel et la terre ? Leurs rêves aboutissent à une privation ! S'il est nécessaire , quoi qu'on fasse , de se modérer à la fin , autant vaut commencer par là ; c'est à la fois plus court et plus facile.
Cette conclusion est précisément celle de Lucien. Lorsque ses amis le pressent de former , lui aussi , des souhaits , comme il en a le droit , il s'y refuse en souriant. « Non , » leur dit-il , « je n'ai rien à souhaiter ; d'autant plus que nous voici arrivés » au Dipyle », — l'entretien a lieu sur la route du Pirée à la ville , — (c et remarquez qu'à vous trois, toi , vaillant Samippe , » en combattant sous les murs de Babylone , et toi, Timolaûs , » en prenant un premier repas en Syrie , un second en Italie , » vous avez confisqué tout le temps auquel j'avais droit pour » divaguer à mon tour. Je ne m'en plains pas. Il m'eût été » fort désagréable, après avoir joui pendant quelques instants de D cette richesse flottante et imaginaire , d'avoir à la regretter » bientôt en mangeant mon modeste repas. C'est précisément ce » qui va vous arriver , à présent que tout votre bonheur et toute » votre richesse se sont envolés. Vous voilà descendus du haut )) de vos monceaux d'or et de vos royautés , et comme des gens » qui se réveillent d'un songe délicieux , vous allez vous » retrouver chez vous en pauvre condition. Votre sort sera celui
» des acteurs de tragédies , qui , au sortir du théâtre, sont bien » souvent réduits à jeûner , eux qui , quelques instants » auparavant , étaient des Agamemnon et des Crëon. Vous » serez de même affligés de ia comparaison et mécontents de » votre situation , toi surtout , Timolaûs , lorsqu'il te faudra , » nouvel Icare , voir tes ailes se fondre , et lorsque , tombé du » ciel , tu marcheras désormais à terre , privé de tous tes » anneaux qui se seront échappés de tes doigts. Quant à moi , » au lieu de tous vos trésors et de Babylone ell^méme, j'aime D mieux rire tout à mon aise de vos souhaits , à vous qui » prétendez être philosopher \ »
On ne peut dire d'une façon plus aimable et plus piquante qu'il y a toujours quelque folie dans le désir livré à lui-même , et que le seul moyen de s'éviter des déceptions , c'est de s'en tenir à ce qu'on a. Je ne prétends pas assurément que ce fût là une grande découverte. Si nous possédions toute cette abondante littérature philosophique des Grecs qui est presque entièrement perdue , je suis persuadé que nous y trouverions des id^s de ce genre partout développées. On peut lire encore le petit traité de Plutarque sur VAmour des richesses. Les observations essentielles sur lesquelles s'appuie Lucien dans les Souhaits y sont énoncées avec une netteté remarquable , et même elles y sont bien plus étudiées ". D'ailleurs de telles vérités n'étaient pas seulement dans les livres. En ce temps , où tant de gens faisaient de la morale , on les entendait répéter constamment par les philosophes. Lucien aurait été sans doute fort embarrassé de dire par où elles étaient entrées dans son esprit : elles flottaient dans l'air; on les recueillait involontairement. Son originalilc fut de se les approprier assez pour les associer tout nahirollemonl aux invrnlions charmantes de son imagination.