Senèque, Lettres
15i CHAPITRE CINQUIÈME.
le mérite consiste , non dans la qualité , mais dans la rareté des mets ; de ces fêtes , où Ton se couronne de fleurs au milieu de ThiTer ; de cette encombrante domesticité , qui ne permet plus au maître de faire un seul pas sans qu'on lui montre où poser le pied. Le goût des courses de l'hippodrome dégénère en fureur. La mort elle-même ne met pas un terme à la vanité : on inscrit des sommes énormes dans un testament pour l'entretien d'un splendide monument funèbre ; les fantaisies d'outre-tombe ne sont pas moins insensées que celles qui se rapportent à la vie. Au fond de tout cela , qu'y a-t-il ? un besoin effréné de se satisfaire à tout prix , besoin qui ne connaît plus de limites et qui ne peut plus s'arrêter nulle part , parce qu'il a pour objet l'irréalisable * .
Il y a là , sinon une analyse attentive , du moins une description aussi exacte qu'amusante du mal en question. Mais, je le répète , cela est exceptionnel chez Lucien. En général il frappe durement sur les riches , mais il se préoccupe peu d'étudier de près leurs préjugés , parce qu'il n'a aucun souci de les guérir. Ce n'est pas son goût ni son dessein que de raisonner avec eux , de les éclairer et de les corriger. Ceux à qui il s'adresse plutôt, ce senties pauvres, réels ou imaginaires. Les gens qui vivent de peu et qui révent de faire fortune , se figurant qu'ils seront ainsi plus heureux , voilà ceux qu'il voudrait détromper.
Bien entendu , l'intérêt qu'il leur porte ne va pas jusqu'à modifier sa manière ordinaire de penser et de sentir. C'est par l'esprit bien plus que par le cœur qu'il s'intéresse à eux. Il est seulement fâché de voir qu'ils se plaignent et qu'ils se croient malheureux, quand un peu de réflexion suffirait à leur faire comprendre qu'il y a beaucoup de bon dans leur sort. Aussi n'entre-l-il guère dans le sentiment de leurs souffrances réelles.
Il imagine un pauvre, le savetier Micylle , qui vit péniblement de son travail , mais enfin qui se suffit à lui-même et qui n'a
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d'ailleurs aucun souci de famille ; son tort est de trop regarder ceux qui sont au-dessus de lui, et par suite de se mettre en tête les plus fausses opinions au sujet de la richesse. Il croit naïvement que Tor est la source même du bonheur , et il est persuadé qu'être riche, c'est être pleinement satisfait. Tel est l'homme que Lucien conçoit comme le type même du pauvre , et avec lequel il lui plaît de raisonner.
Son dialogue du Coq pourrait être intitulé aussi le rêve du pauvre. Ce qu'il y a d'excellent dans cet écrit , au point de vue moral , c'est la vérité avec laquelle est rendue l'illusion naïve du savetier. Je reviendrai sur le mérite dramatique du personnage ; mais dès à présent, il faut louer le moraliste qui se montre ici tout autant que l'écrivain. Micylle n'a pas pour la richesse un amour réfléchi ; il admire l'or parce qu'il brille , il en est ébloui et fasciné. Jamais il ne s'est demandé quelle était la vie du riche , s'il n'avait pas ses peines, ses inquiétudes , ses maladies particulières, ses incommodités de toute sorte. Ce qu'il entrevoit et ce dont il rêve, c'est la splendeur d'une table somptueusement servie, c'est un char attelé de chevaux superbes , c'est en un mot la pompe qui satisfait la vanité et le bien-être qui réjouit les instincts sensuels. Il ne voit l'opulence que par le dehors, semblable en cela à la plupart des hommes, et par conséquent très-digne de personnifier la crédulité commune. Dès lors le rôle du moraliste, représenté par le plus sage des coqs , consiste tout simplement à lui faire porter ses regards un peu plus loinT
Et tout d'abord , cette pauvreté , que Micylle supporte si impatiemment, est-elle vraiment aussi mauvaise qu'il le croit 7 N'a-t-elle pas ses avantages à côté de ses inconvénients? Ici, le coq de Lucien n'a qu'à se souvenir de ses auteurs, de Xénophon en particulier, pour établir ingénieusement sa démonstration *. On la devinerait au besoin d'avance. Le pauvre est exempt des
1 . Xénophon , Banquet , 29. Voir aussi le Hiéron. Il est évident d'ailleurs que ces idées avaient été reprises bien des fois et sous mille formes par les philosophes. On en retrouve l'écho dans la I'* élégie de Tibulle au début.
craintes et des tracas qui assiègent le riche. S'il a parfois ses peines, elles ne font en quelque sorte qu'effleurer son âme, et elles n'y détruisent pas la gaieté ni la bonne humeur, deux biens que le riche ne connaît pas. — « Quant à toi, mon cher » maître, » dit le coq à Micylle, « tu n'as pas de sycophante à » redouter , tu ne trembles pas à la pensée qu'un voleur » pourrait franchir ta clôture ou percer ta muraille et t'enlever » ton or, tu ne te fais pas de soucis à calculer, à réclamer, à te » disputer avec de maudits intendants, tu n'es pas tiraillé sans » cesse entre mille inquiétudes diverses. Quand tu as achevé » une sandale, tu touches tes sept oboles pour prix de ton tra- » vail ; et alors, quittant ton établi, tu vas prendre un bain à » l'approche de la nuit ; puis tu achètes du poisson salé , ou D quelques anchois, ou bien encore une demi-douzaine d'oi- » gnons, et avec cela te voilà content ; tu t'en vas en chantant » et tu fais de bonne philosophie avec ton excellente compagne, » la pauvreté * . »
Naturellement , à ce tableau si séduisant de la vie saine et insoucieuse du pauvre , s'oppose le tableau sombre des inquiétudes et des peines du riche. Le coq peut en parler d'autant mieux, que, d'après la fiction de l'écrivain , il a vécu déjà plusieurs existences antérieures, et que, dans l'une d'elles, il a même été roi. Tout le monde alors s'agenouillait devant lui, on s'écrasait sur son passage, on s'estimait heureux quand on parvenait à apercevoir de loin son diadème ou son char. « Mais A moi », dit-il. « moi , qui avais trop bien conscience de mes » soucis et de mes angoisses, je ne pouvais que prendre en » pitié leur ignorance et plaindre ma destinée, étant semblable » à ces grandes statues dont Phidias, Myron on Praxitèle furent » les auteurs. Considérez chacune d'elles par le dehors : c'est » un Poséidon ou un Zens d'une beauté achevée, en or ou en )) ivoire, tenant dans la main droite la foudre, ou l'éclair, ou le » trident. Mais OHvrez-la , et regardez en dedans ; vous y verrez
» des barres de fer, des crochets, des clous qui traversent de » part eu part, des cales, des coins, de la poix, de Targile et » quantité d'autres choses non moins laides, qui sont là cachées. » Je ne parle pas des rats ni des musaraignes qui bien souvent » y tiennent leurs assemblées. Cela peut te donner une idée de » ce qu'est la royauté ' . »
Et comme Micylle demande quelques explications , le coq n'a guère de peine à lui décrire tout ce dedans de la grandeur et de l'opulence, les craintes, les soupçons, les insomnies, les songes pleins de trouble, sans parler de Tennui des affaires, des ordres à donner, des comptes à tenir^ des engagements à contracter, a tracas et dérangements de toutes sortes, qui ne » permettent même pas d'être heureux en rêve '. »
Évidemment il faudrait beaucoup do complaisance pour accepter cela comme une démonstration tout-à-fait complète des avantages de la pauvreté. Il est trop clair que le pauvre de Lucien est particulièrement approprié par son caractère et sa situation aux besoins de la cause. Rappelons-nous le bûcheron de La Fontaine * :
Enfin n*en pouvant plus d^effort et de douleur, Il met bas son fagot, il songe à son malheur. Quel plaisir a-t-il eu depuis qu*il est au monde ? En est-il un plus pauvre en la machine ronde ? Point de pain quelquefois et jamais de repos : Sa femme , ses enfants, les soldats , les impôts ,
Le créancier et la corvée , Lui font d'un malheureux la peinture achevée.
Voilà un homme qui, sans doute, ne se laisserait pas convaincre aussi aisément que Micylle. Il faut que la mort paraisse, pour lui faire aimer encore la vie. Le savetier de Lucien n'aurait jamais eu la pensée de l'invoquer.
Mais, après tout, n'exigeons pas d'un écrivain fantaisiste