Fables , I , XVI
trop de rigueur ni de précision. II y a certes beaucoup de vérité dans les observations que nous venons de relever ; le tout est de ne pas en exagérer la portée. C'est un préjugé que Lucien combat, préjugé qui consiste à croire que tout est bon dans la richesse et que tout est mauvais dans la pauvreté. Or, avec infiniment d'esprit, il fait voir ce qu'il y a de faux dans cette opinion. La leçon qu'il donne est aussi simple que judicieuse : — Vous regardez, dit-il, ceux qui ont plus que vous, et vous les regardez avec envie. Prenez garde : vous voyez ce qui brille, c'est-à-dire le dehors, mais vous détournez les yeux du mal intérieur qui se dissimule sous cet éclat. Tenez compte de tout, et comparez alors votre situation à la leur. Vous trouverez qu'en définitive la vôtre vaut mieux.
En général, c'est à cela que se ramènent les leçons de morale contenues dans ses écrits. Ce sont des œuvres de bonne humeur et de l^ère moquerie qui mettent en lumière la fausseté de certaines opinions très- répandues. Elles avertissent, mais elles n'enseignent pas. Il n'y aurait donc pas lieu d'y insister davantage, si l'une d'entre elles et des plus renommées, les Dialogues des morts, ne semblait à certains égards se distinguer des autres. Voyons de plus près ce qui en est.
Apreté de U morale de Lucien dans les Dialogues des morts, ^ Doctrine du renoncement absolu qui semble s*y manifester. — Ce qu'il faut en penser : le Timon.
Il n'y a point d'amertume ni de violence dans la manière dont les personnages précédemment mentionnés redressent les préjugés communs. Le coq de Micylle , malgré sa sagesse, est un bon compagnon et un aimable raisonneur ; Lycinos, dans les Souhaits, est un moqueur , à la parole agile et incisive, mais c'est aussi un causeur plein de gaieté et un charmant ami , ce qui fait passer sur bien des choses ; Charon lui-
OPINIONS MORALES DE LUCIEN. iS9
même, le vieux et sombre Charon, dont le rude bon sens traite si dédaigneusement les illusions humaines, Charon, tout maussade qu'il peut être d'ordinaire, s'égaie dans son escapade avec Hermès, et la vivacité de son étonnement mêle un élément comique à sa philosophie.
Au contraire, si nous passons aux Dialogues des morts, ce qui nous frappera tout d'abord, c'est Tâpreté dogmatique avec laquelle le mépris des biens de la vie semble y être professe. Nous voici en présence de personnages tels que Hénippe et Diogène, philosophes entêtés de leurs idées, qui se moquent impitoyablement de quiconque ne leur ressemble pas. Ces personnages ont le beau rôle dans les scènes qui passent sous nos yeux, et naturellement ils sont pour nous les interprètes de la pensée de l'auteur. Faut-il donc croire que Lucien ait été, accidentellement du moins et par occasion, un moraliste de la secte d'Antisthène, lorsqu'il écrivait ces dialogues? Évidemment non. Mais dans quelle mesure s'est-il inspiré des sentiments de ses personnages et jusqu'où les a-t-il poussés, voilà ce qu'il est curieux d'examiner.
On sait comment s'ouvre la série des Dialogues des morts. Pollux, conformément à la légende, passe un jour sur la terre, un jour dans les Enfers, en alternant avec son frère Castor. Au moment où il va remonter vers les vivants , Diogène l'arrête et lui donne ses commissions : il le charge d'abord d'aller de sa part trouver le philosophe Ménippe, qui doit être à Corinthe ou à Athènes : — « Voici », lui dit-il, a ce que je te prie de lui » répéter : Diogène t'invite, Ménippe, si tu as ri suffisamment » des choses de là-haut, à venir ici-bas pour rire un peu plus » encore. Sur la terre, on peut toujours douter des ridicules, D et on a lieu de se demander : Qui sait au juste ce que nous » serons après la mort? Ici, au contraire, tu ne cesseras de rire » en toute sûreté de conscience, comme je le fais moi-même, » surtout lorsque tu verras les riches, les satrapes, les tyrans » réduits à une si humble et si obscure condition ; on ne les » reconnaît plus qu'à la violence de leurs gémissements et à la
» faiblesse indigne qu'ils témoignent en se rappelant ce qu'ils » étaient * . » En outre, Diogène a aussi des avis à faire donner à diverses sortes de gens. Tout d'abord, aux philosophes. Pollux leur conseillera en son nom de se taire ; c'est le plus sage parti qu'ils puissent prendre. Puis, aux riches: a Quant aux » riches, mon cher Pollux, tiens-leur de ma part ce langage : « Pourquoi donc, pauvres insensés, gardez-vous votre or avec » tant de soin ? Pourquoi vous mettez-vous ainsi au supplice en » calculant sans cesse vos revenus, en amassant les talents sur » les talents, vous qui avant peu de temps devez venir ici-bas, avec une seule obole pour toute fortune ? » Est-ce tout? Non ; Diogène a des avertissements de même nature pour tous ceux qui jouissent de quelque avantage matériel et qui en sont fiers : « Dis aussi à ceux qui sont beaux et forts, à Mégillos de » Corinthe et à Damoxène le lutteur, que chez nous autres » morts, il n'y a plus ni cheveux blonds, ni charme des yeux » noirs, ni coloration légère du visage, ni muscles vigoureux, » ni épaules robustes : tout ici n'est qu'une seule et même » poussière, et nos crânes sont absolument dénués de beauté. » Restent enfin les pauvres ; Diogène ne les oublie pas non plus : « Quant aux pauvres, mon cher Laconien, tu sais qu'ils sont » nombreux et qu'ils supportent mal leur misère, se plaignant » toujours de manquer de tout. Dis-leur qu'ils ne doivent ni » pleurer ni gémir, et dépeins-leur l'égalité qui règne ici, en » les assurant qu'ils y verront les riches de la terre réduits à » la même condition qu'eux '. »
Ainsi, dans cette sorte d'exposé préliminaire, mis évidemment avec intention par l'auteur lui-même en tête de la série des Dialogues des motets, rien de ce que l'on admire et de ce que l'on convoite ordinairement n'est épargné : la richesse n'est rien, la force et la beauté ne sont rien. Et voilà aussi l'idée que chacune des scènes suivantes vient successivement nous