Ibid
OPINIONS MORALES DE LUCIEN. I6l
remettre sous les yeux avec force. Ce qui a le plus de prix dans Topinion des hommes ne tient pas à eux ; la mort, à défaut d'autre accident imprévu, les en dépouille sûrement tôt ou tard. Qu'on relise en particulier le dixième dialogue. C'est peutêtre celui de tous où la pensée dominante se traduit avec le plus d'éloquence et de rudesse. Une multitude de morts viennent d'arriver sur le rivage du Styx. La barque qui doit les transporter au-delà du fleuve infernal risquerait de sombrer sous un tel fardeau; Charon exige que ses passagers se dépouillent de tout ce qu'ils ont ; il ne veut les recevoir qu'absolument nus. Grâce à cette fiction saisissante, nous les voyons contraints d'abandonner tout ce qui faisait leur joie et leur orgueil. Le beau Charmolaos de Mégare se voit enlever sa beauté ; soudain ces lèvres voluptueuses qui respiraient l'amour, cette chevelure épaisse dont il était fier, ce teint de fraîcheur et de santé que chacun admirait, toutes ses grâces en un mot ont disparu. Le tyran Lampichos de Gela s'avance avec la pourpre et le diadème ; Hermès lui barre le passage : il faut jeter tout cela ; et ce n'est pas encore assez, il faut laisser aussi sur la rive le faste et l'orgueil, la cruauté, la folie , l'insolence et l'emportement. L'athlète, le soldat sont traités de la même façon : à l'un, on ordonne de se dépouiller de sa force et de ses couronnes ; à l'autre, de rejeter ses trophées. Le philosophe, à son tour, doit quitter son ignorance, son amour des disputes, sa vanité, son goût pour les questions subtiles, pour les dissertations épineuses, pour les pensées embrouillées, puis ses vices, en particulier sa présomption, et enfin cette longue barbe, insigne de sa prétendue sagesse. En assistant à cette dramatique revue des passions et des vanités humaines, en voyant cette affreuse nudité des morts à qui rien ne reste quand on leur a pris toutes ces choses frivoles dont ils se paraient, on songe naturelle ment au début du Manuel d'Êpictète et à la distinction stoïcienne entre « les choses qui dépendent de nous » (ta éf' iiiiâf) et «celles qui ne dépendent pas de nous» (ta ovxif ^juô;) *.