Di&l. des morts j
moraliste, Lucien était un satirique ardent et agressif. Or il est visible, selon moi, (jue dans les Dialogues des morts l'entraînement de la satire le porte constamment à dépasser, en apparence au moins , la mesure vraie de sa pensée. Cela tient à la nature même du sujet. Ceux que visent ses avertissements et ses critiques sont des gens riches , puissants , adulés , qui dans la vie s'estiment eux-mêmes énormément, et qui méprisent volontiers les petits. Les moralistes ont toujours eu une tendance à se montrer très-durs pour cette classe d'hommes. Chez Lucien , cette tendance est particulièrement manifeste. Irrité des hommages qu'il voit rendre à certains avantages purement extérieurs , il exerce à l'aide d'une fiction dramatique de véritables représailles. C'est un plaisir pour lui , — un plaisir de vengeance et de justice tout à la fois , — que de nous faire voir tous ces orgueils déchus , toutes ces vanités humiliées et flagellées. — Vous êtes terriblement fiers de vos prétendus mérites , semble-t-il dire à tous les sots importants ; eh bien I voyez un peu ce que c'est que tout cela. — Et alors , avec une verve impitoyable, il leur montre l'écroulement certain et prochain de leur fortune , le néant de leurs prétentions. No lui demandez pas , dans cette démonstration rapide et ({ui veut être surtout frappante , des atténuations de pensée. Il ne s'agit pas là de délicates appréciations : ce sont de grosses vérités qu'il veut faire entendre , et il n'est pas fâché qu'elles risquent parfois de sembler crues et brutales. Les gens auxquels il les adresse ne sont que trop accoutumés à être flattés : il ne lui déplaît pas que, grâce à lui, ils aient leur tour d'humiliation et (|u'ils se sentent un peu maltraités, une fois en leur vie.
C'est pour cela qu'il fait alliance avec les Cyniques d'autrefois, avec Diogcnc , avec Ménippe , gens intraitables, capables de lont dire , étrangers à tout ménagement. Il leur emprunte leurs railleries , dont il a besoin , et il a l'air par suite de leur prendre aussi leur doctrine. Un lecteur sans défiance , qui ne connaîtrait Luci(;n (|ue par les Dialogues des morts, pourrait se le représenter comnit* un ascète. 11 ne se tromperait qu'à moitié :
il Tétait en imagination pendant tout le temps qu'il faisait parler ses personnages.
Mais voulons-nous connaître sa vraie pensée sur la valeur des richesses, autant du moins qu'il la connaissait lui-même? Il me semble que c'est dans le Timon que nous l'apercevons le plus clairement. Il y a là un personnage , Plutus , qui n'est autre que la personnification même de la richesse ; on admettra sans doute qu'il sait bien ce qu'elle vaut. Or ce personnage est fort loin de se considérer lui-même comme un fléau ; seulement il accuse le^ hommes qui ne savent pas faire un bon usage de ses faveurs. Les uns entassent l'or dans leurs coffres, comme si l'or était un bien par lui-même ; les autres le jettent sans compter et le dissipent au détriment de leur santé» de leur bonheur même. La folie est égale de part et d'autre, mais la faute n'en est pas à Plutus. Aussi, quand Timon veut le rendre responsable de tous ses malheurs, le dieu n'a guère de peine à se justifier : « T'ai-je fait réellement » aucun tort, moi qui t'ai procuré tout ce qui plaît le plus aux » hommes, l'honneur, la primauté, les couronnes et toutes » les délices de la vie ? N'est-ce pas par moi que tu étais con- » sidéré, renommé et envié? Quant aux flatteurs , s'ils t'ont » fait du mal , ce n'est pas moi qui en suis coupable. Tout au » conirain» , c'est loi qui m'as donné de justes sujets de plain- » les vn me prodiguant ainsi à des misérables qui te dupaient » par leurs éloges et qui conspiraient contre toi de toute façon. » Tu m'as accusé de t'avoir trahi; mais c'est toi qui devrais » être accusé par moi pour m'avoir chassé et jeté dans la rue » violemment * . » Que signifie cette apologie, aussi juste que spirituelle , sinon que la richesse ne saurait être un mal par elle-même ? Elle est un danger pour beaucoup de gens, une occasion de soucis et de peines pour presque tous , et à cause de cela elle ne mérite pas d'être enviée ; mais l'homme raisonnable sait s'en servir pour le bien, quand il la possède, el il la
î. Timon. :\S.
rend sage en Tétant lui-même. Voilà certainement la vraie pensée de Lucien, et Ton voit qu'elle n'est pas en désaccord avec Tensemble de ses opinions morales.
Rapports des idées morales de Lucien avec celles des diverses écoles philosophiques. — Force particulière qu'il a donnée à quelques-unes d'entre elles. — La pensée de la mort. •— Ce que sa morale a en définitive d'incertain. — Démonax.
II serait fort inutile et par conséquent très-fastidieux de faire en quelque sorte le dépouillement de toutes les œuvres de Lucien pour y relever des jugements qui après tout n'ajouteraient rien aux remarques que nous venons de faire. Ce qui précède doit suffire à fixer notre opinion. Il est bien clair que Lucien, comme moraliste, n'est pas original par Tinvention des idées. Celles que nous venons de dégager et d'analyser appartiennent à plusieurs des grandes écoles du temps, quelquesunes même à presque toutes à la fois. Cela ne veut pas dire d'ailleurs qu'il soit possible de faire exactement la part de chaque doctrine philosophique dans les satires que nous étudions. Les idées morales de Lucien, malgré la force qu'elles prennent en s'exprimant, ne sont jamais assez précises pour qu'on puisse les rattacher avec certitude à une tradition particulière. Elles sont, pour ainsi dire, la partie commune de toutes les philosophies , celle qui de son temps était tombée dans le domaine public. On ne peut pas même le qualifier proprement d'éclec- {'u\\w. Le véritable éclcr.ti((ue choisit en connaissance de cause, après étude et comparaison ; Lucien ne prend pas tant de peine : ce qu'il recueille, c'est ce qui appartient déjà à tout le monde. Il y a, dans ce qu'il dit et dans ce qu'il croit être de lui, des souvenirs inconscients de stoïcisme , de cynisme, d'épicurisme ; il y a des réminiscences de Socrate , entrevu à travers Xéno-
phon, Eschin'3 et Platon, le tout si bien confondu que ni lui ni personne n'aurait été en état d'en séparer les éléments.
Son mérite propre , c'est précisément cette sorle d'indépendance qui résulte chez lui de l'ignorance des sources auxquelles il puise. Il a bien , si l'on veut , conscience qu'il prend un peu partout, et il l'avoue lui-même, à l'occasion *, mais d'une manière toujours générale ; de telle sorte qu'en se- reconnais^ sant pour obligé envers tous , il n'est assujetti à personne . Sa morale est donc bien en fait une morale en dehors des écoles, purement profane et mondaine, qui ne reconnait aucune autorité sinon celle du bon sens. Quoi qu'elle doive aux doctrines anciennes, elle a la prétention de ne relever que de la réflexion la plus simple. Or cette indépendance et cette simplicité lui prêtent un attrait que nous sentons encore et qui devait être bien plus vif pour les contemporains.
Je m'imagine quel effet produisaient les dialogues moraux de Lucien sur beaucoup de gens instruits, lettrés, curieux aussi de vérité, mais auxquels l'enseignement philosophique semblait trop tendu. Les dissertations, même justes, les analyses, même fines et délicates, les fatiguaient à la longue et les ennuyaient. N'y avait-il donc pas moyen de tirer de là quelques vérités simples, utiles, de celles qui règlent la vie et dont on a besoin tous les jours, et ne pouvait-on pas les leur donner à goûter sans les en rassasier? Quiconque pensait ainsi devait être pour Lucien un auditeur bien préparé. Ce qu'il leur apportait, c'était précisément ce qu'ils désiraient, des inventions à la fois plaisantes et frappantes, qui, rapidement, sans insister, leur mettaient tout-à-coup devant l'esprit, avec une évidence dramatique, les choses dont ils trouvaient bon qu'on leur parlât.
Celte sorte de vulgarisation, consistant à répandre sous une forme populaire ce qu'il y avait de plus essentiel dans la morale philosophique , en le dégageant de tout appareil d'enseigne-