I. Pécheur. R
ment et de tout lien de secte , voilà proprement Tœuvre de Lucien comme moraliste. Il ne disait rien de nouveau , cela est vrai ; mais il mettait plus pleinement en lumière des choses anciennes, il suscitait des réflexions qui ne se seraient pas produites sans lui , il faisait penser des gens que la philosophie n'aurait pas atteints ou qu'elle aurait rebutés. Beaucoup Tont lu et entendu, qui n'auraient pas même songé à jeter les yeux sur les livres substantiels , mais peu attrayants pour eux, des vrais philosophes.
Toutefois ce mérite très-réel n'est pas le seul de Lucien. En mettant ainsi tout son talent d'écrivain au service de quelques vérités bonnes à méditer, il lui est arrivé de leur donner une force toute nouvelle , alors qu'on devait le moins s'y attendre. Il est assurément curieux par exemple de remarquer quelle importance la pensée de la mort a prise, au point de vue moral, dans ses écrits.
L'idée même de considérer fréquemment la mort pour mieux juger de la vie était sans doute fort ancienne dans la philosophie grecque. Elle se retrouvait dans les écoles les plus opposées, envisagée à des points de vue très-difl'érents. Cicéron, en déclarant dans une phrase célèbre que la philosophie tout entière n'était que la préparation à la mort , énonçait particulièrement l'opinion des Stoïciens et des sectes qui par leur morale se rapprochaient du stoïcisme. Mais chacun sait que les Épicuriens en disaient à peu près autant de leur coté, bien (ju'avec une autre intention. En réalité, ce thème de la brièveté de la vie, et toutes les recommandations pratiques qui s'ensuivent, telles que ne jamais trop compter sur le lendemain, ne pas s'attacher fortement à des choses qui passent, tout cela, au temps de Lucien, était depuis longtemps banal ; on le renouvelait du mieux qu'on pouvait par l'éloquence et par l'à-propos. Or on peut parcourir tous les écrits des philosophes de ce temps, les Dissertations et le Manuel d'Ëpictète notamment ainsi que les Pensées de Marc-Aurèle, on n'y trouvera rien en ce genre, ce me semble, qui fasse plus d'impression que certains passages
des écrits de Lucien. Le Choron n'est d'un bout à Tautre qu'une sorte de méditation sur la destinée humaine ; Hermès y marque sa surprise de ce que les hommes ne semblent pas même apercevoir la mort, qui est pourtant sans cesse présente et active au milieu d'eux ; et par des images saisissantes, il la montre à l'œuvre dans ce champ de l'humanité qu'elle fauche incessamment.
a En vérité », dit-il à son compagnon , <x tu ne saurais expri- » mer assez fortement combien la vie des hommes est ridicule. » C'est un empressement perpétuel, ce sont des espérances que » rien ne décourage , et brusquement , au beau milieu de leur » attente, les voilà qui disparaissent enlevés par cette active et » vaillante ouvrière qu'on appelle la Mort. Elle a de nombreux » seniteurs , comme tu vois , et une foule de messagers à son » service : les fièvres , les accès malins . les phthisies , les » péripneumonies , les glaives , les cavernes de brigands , les » coupes de ciguë, lesjuges, les tyrans. De tout cela, les hommes » n'ont aucun souci tant qu'ils prospèrent ; mais qu'un malheur » arrive , et aussitôt ce sont des cris, des plaintes , des hélas à » n'en plus finir. Et pourtant , si tout d'abord ils s'étaient mis » dans la tête qu'ils sont mortels , et qu'après avoir séjourné 9 bien peu de temps dans la vie , il faudra qu'ils en sortent » comme d'un songe , laissant tout ce qu'ils avaient à eux sur D la terre , ils vivraient plus sagement et ils auraient moins de » regrets en mourant. Au lieu de cela , ils espèrent qu'ils i> garderont indéfiniment ce qu'ils possèdent ; et quand le » serviteur de la Mort , apparaissant soudain, les appelle et les » emmène enchaînés par une bonne fièvre ou par la phthisie, ils » s'indignent de cette violence comme des gens qui ne » s'attendaient pas à être jamais arrachés du milieu de leurs » biens * . »
Voilà des réflexions singulièrement vives et fortes, sous leur forme enjouée Celles de Charon répondant à Hermès ne le sont pas moins.
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» As-tu remarqué parfois », demande-t-il à son compagnon, « CCS bulles qui se forment sous une chute d'eau ? Je veux dire » r^s petits globules d'air qui composent l'écume. Les un», » presque imperceptibles , crèvent sur-le-champ. D'autres » durent un peu plus ; ils grossissent, en absorbant ceux qu'ils » rencontrent sur leur chemin , enflent ainsi démesurément et » prennent peu à peu un volume énorme. Hais à la fin , ils » crèvent tout comme les autres , car telle est leur destinée » commune. Voilà l'image de la vie humaine. Tous les hommes » sont des bulles gonflées du même air ; il y en a de plus grosses y> et de moindres ; les unes durent quelques instants , les autres » meurent en naissant ; tôt ou tard , toutes périssent : c'est la » destinée *. »
Ce que je veux faire remarquer, en citant ces lignes, ce n'est pas l'esprit ni la grâce ingénieuse de l'écrivain , c'est la ferme conviction du moraliste. L'idée énoncée ici est une de ces idées simples qui étaient de nature à frapper vivement une intelligence aussi nette que la sienne. Et s'il l'exprime avec tant de force , ce n'est pas par un artifice littéraire , c'est 4}u'tl en est réellement pénétré. Cela est si vrai qu'on la retrouve chez lui un peu partout. Elle est comme le fond de sa sagesse et la raison d'être de ses jugements. Son opinion bien arrêtée est, ainsi (ju'il le fait dire un peu plus loin à Charon, qu'il faut vivre a en ayant toujours la mort devant les yeux ». Les Dialogues des morts , le Tyran , la Nécyomancie ne sont pas autre chose (|uo l'application dramatique de ce précepte. Lucien, je n'hésite pas à le dire , en est le représentant par excellence entre tous les écrivains du second siècle. D'autres sans doute l'ont étudié plus minutieusement dans la pratique ; personne ne lui a donné plus de relief que l'auteur des Dialogues des morts.
Est-ce à (lire qu'en fin de compte sa tendance morale soit triste et méditative f Nullement ; car cette pensée de la mort, envisagée à sa façon, n'a rien qui doive troubler l'esprit. Lucien
f. Charon, 20.
considère ce terme nécessaire de Tbomme tout-à-fait à la manière épicurienne , c'est-à-dire sans aucune préoccupation de l'inconnu qui est au-delà. Y songer souvent n'est à ses yeux qu'un moyen pratique de se tenir en garde contre des attachements qui nuiraient à notre liberté et mettraient en nous de fausses opinions. Il n'y a rien là qui soit de nature à attrister.
Je ne me donnerai pas à coup sûr pour un admirateur décidé de cette morale. Il est évident qu'elle manque d'élan et de générosité. Il n'y a presque rien pour le cœur dans ces remontrances moqueuses ni dans cette prudence qui ne craint que d'être dupée ; et on peut se demander si , en se gardant tellement des préjugés , elle ne risque pas de se garder aussi de quelquesunes des plus nobles vertus de l'humanité. Nous lui avons reconnu ses mérites : ils se résument en ceci , qu'elle défend assez fortement l'homme contre la tentation de se donner tout entier aux choses qui passent. Le reproche qu'elle encourt, c'est de ne pas élever son âme vers celles qui demeurent ou qui grandissent. Aujourd'hui que le siècle des Antonins a pris pour nous son caractère distinct dans la série des temps passés , il nous apparaît comme une période féconde au point de vue moral. L'étude des institutions, celle des mœurs et de la littérature nous y révèlent également certaines tendances généreuses et vraiment humaines. Nous voyons que les hommes s'y sont plus rapprochés les uns des autres qu'ils ne l'avaient fait jusque là ; le gouvernement impérial et les municipalités se montrèrent alors préoccupés des questions d'assistance publique ; les associations de diverse nature se multiplièrent et se fortifièrent ; la fraternité humaine fut sentie et comprise comme elle ne l'avait encore jamais été. Les grandes philosophies du temps , et en particulier le stoïcisme , se firent honneur on concourant par leurs enseignements à un mouvement qui promettait beaucoup. On est surpris que Lucien y soit resté si étranger, et on ne peut s'empêcher de le regretter pour lui Esprit naturellement critique , il a eu le tort de ne pas sentir
assez qu'on ne détache les hommes des petites choses qu'en les intéressant aux grandes. Ces grandes choses manquent dans ses œuvres. Or tout Tesprit du monde ne saurait suppléer dans la satire à un idéal certain et digne d'être aimé.
La seule tentative qu'ait faite Lucien pour en proposer un à sçs lecteurs, c'est sa biographie de Démonax. Il serait injuste de n'en rien dire, mais il ne le serait pas moins de lui attribuer trop d'importance. Il y a bien des traits dans cette biographie qui ne sont, sous l'apparence d'éloges donnés à Démonax , que des critiques indirectes adressées aux contemporains, et qui par conséquent ne diffèrent guère des moqueries dont j'ai parlé jusqu'ici. Démonax n'a pas eu besoin des philosophes pour discerner la vraie philosophie ; il a étudié leurs livres, mais pour s'en mieux passer; il s'est fait et choisi luimême sa profession morale, qui a été d'aimer la liberté , la franchise, l'honnêteté*. Voilà bien cette indépendance que nous avons signalée comme chère à Lucien ; voici également son aversion à l'égard du charlatanisme : « Il se gardait bien » des austérités de mauvais aloi, par lesquelles il aurait pu se )) faire admirer et se faire passer pour un homme supérieur ; il )) vivait comme tout le monde, confondu dans la foule, aussi » étranger que possible à toute espèce de faste ■. » Ce sont moins là des vertus acquises que des défauts évités. Il en est ainsi dans une très^grande partie du récit de Lucien. J'y vois bien ce que Démonax ne faisait pas , ce à quoi il ne croyait pas et ce qu'il n'aimait pas ; je voudrais y apprendre plus complètement ce qu'il aimait, et c'est ce qui ressort le moins de tout l'ouvrage.
Non pas que l'auteur se taise absolument à ce sujet; il nous apprend que son sage était un esprit délicat et cultivé , qui avait lu les poètes et même étudié la rhétorique^, qu'en outre il recherchait la société ; a sa philosophie était douce, paci-