‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 64 sur 140 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

K6\e de Lticien vis-à-vis des croyances contemporaines. — Renouvellement de la foi religiease au second siècle. — Crédulité générale. — Élien et le traité des Évidences divines. — Les Épicuriens. — Indépendance de Lucien.

Les écrivains polémistes qui s'attaquent à des idées ont, h no certain point de vue, un avantage marqué sur les moralistes qui n'en veulent qu'aux défauts ou aux ridicules : on ne détruit guère ni les défauts ni les ridicules, mais on vient quelquefois à bout des idées. Lucien , qui a été à la fois moraliste et polémiste , justifie , ce me semble , cette observation. Les ridicules dont il s'est moqué sont encore vivants pour la plupart, bien qu'ils aient plus d'une fois changé d'aspect. Au contraire , les idées qu'il a combattues et raillées sont mortes presque toutes ; et si ce n'est pas sous ses coups qu'elles ont succombé, peu importe en somme à sa renommée, puisque l'avantage de la victoire ne lui en reste pas moins.

Il est incontestable que cela lui prête, aux yeux de la postérité, une sorte de grandeur, dont ses contemporains les plus clairvoyants ne pouvaient pas même avoir le soupçon. Nous voyons de loin autour de lui une société très-crédule, partagée entre toutes sortes de croyances plus ou moins religieua^s, des superstitions anciennes et nouvelles , des dévotions piiériles

OU folles à côté d'autres qui pour être of6cielles ne paraissent guère plus raisonnables ; nous voyons de grands personnages, des hommes d'État, des philosophes, des empereurs subissant à cet égard les mêmes influences que la foule, en un mot tout un siècle envahi et submergé par des opinions souvent humiliantes pour la raison , et à Técart un seul homme , ferme dans son bon sens, riant de tout cela avec une liberté d'esprit qui ne se dément pas un seul jour. Ses amis , les confidents de sa pensée , ont disparu pour nous ; nous ne savons même plus leurs noms et nous ne les apercevons nulle part : isolé désormais pour la postérité, Lucien reste seul entre tous ses contemporains comme une intelligence d'une force et d'une indépendance singulières que rien n'a pu entamer.

La tâche du critique serait pénible et ingrate s'il fallait absolument, lorsqu'on étudie un écrivain, le dépouiller de ce qu'il doit au temps. Celui-^i a fait beaucoup perdre aux anciens : en admettant donc qu'il leur ait apporté en retour quelque profit, il est juste qu'ils en aient le bénéfice. Seulement > si l'admiration une fois acquise doit être respectée, l'étude n'en a pas moins ses droits. Laissons Lucien dans le haut rang où le sentiment public Ta élevé peu à peu ; mais que cela ne nous empêche pas de nous rendre compte du point d'où sa renommée est partie. Replaçons-le, quelques instants au moins, dans le milieu où il a vécu ; et là , en tenant compte de tout ce qui nous est connu, essayons de comprendre ce qu'il a voulu et d'apprécier justement ce qu'il a fait. Le nom de Voltaire a été souvent prononcé à coté du sien. Je ne veux pas recommencer ici un parallèle qui a été fait déjà avec autant de science que de mesure * ; mais les réflexions que j'ai à présenter le développeront en quelque sorte d'elles-mêmes et malgré moi.

I. E. Egger , [*araUèle de Lucien et de Voltaire, dans les Mélanges de littérature ancienne, p. 473.

Rien ne ressemble moins à notre dix-huitième siècle, au point de vue religieux , que le siècle d'Antonin et de Marc* Aurèle.

La société française , sous la Régence et sous le règne de Louis XV, tend d'une manière générale à s'éloigner des anciennes croyances ; la société gréco-romaine, sous les Antonins, revient à celles qui avaient décliné ou en suscite de nouvelles où la foi n'a pas moins de part. Il résulte de là que les écrivains connus au dix-huitième siècle sous le nom de philosophes sont les chefs d'une grande armée , qui ne les avoue pas toujours ouvertement, mais qui les suit en réalité et qui assure leur succès ; tandis qu'au temps de Lucien , les esprits qui rejettent la croyance religieuse sont en opposition avec le mouvement qui entraine leurs C/Ontemporains.

Cette rénovation de l'esprit religieux au second siècle de l'Empire est un des faits qui ont été le mieux mis en lumière dans ces derniers temps ^ On ne saurait trop s'en pénétrer si l'on veut comprendre comme il faut la situation de Lucien et la vraie nature de ses écrits. Tous les grands esprits qui ont illustré cette période , Dion Chrysostôme, Plutarque, Épictète , Marc-Aurèle , pour ne citer que les plus connus parmi ceux dont il nous reste quelque chose , croient nonseulement à une puissance divine, de quelque nom d'ailleurs qu'ils l'appellent, mais encore à l'intervention de cette puissance dans le détail des choses humaines. Quant à la mythologie polythéiste, s'ils ne l'acceptent pas sans réserve, ils ne l'interprètent du moins que respectueusement , et ils ont le désir manifeste de s'accommoder le plus possible aux opinions anciennes et populaires. Ce sont là les plus sages et les plus indépendants. Au-dessous d'eux, et même chez des gens qui tiennent une grande place dans la société par leur rang ou par leur talent, nous trouvons immédiatement la superstition

1. CoDsnlter sartont à ce sujet l'ouvrage de M. Boistier, la Religion romaine d'Auguste aux Antonina,

dans toute sa force. Qu'on songe à iElius Aristide *, à Élien, à ce Rutilianus dont parle Lucien dans son Alexandre. Plus bas enfin, c*est-à-dire dans le peuple, toutes les religions se mélangent ; les anciennes dévotions refleurissent ; de nouvelles se font jour ; TOrient les verse à flots sur l'Occident. Il en vient de la Perse, de la Syrie, de TËgypte. On adore Mitbra, Isis , la déesse syrienne, et cela un peu partout , sans parler des dieux de TOlympe, plus ou moins rajeunis, sans parler non plus des innombrables cultes locaux.

L'explication de ce grand mouvement appartient à Tbistoire générale , et je n'ai pas à en exposer ici les causes. Ce que je dois signaler seulement , c'est l'absence de véritables notions scientifiques qui rend compte des aberrations de tant d*esprits distingués. Qu'on ouvre un des ouvrages du temps où il est question des choses de la nature , depuis les Propos de table de Plutarque jusqu'à V Histoire des animaux d'Ëlien , on est confondu de la facilité avec laquelle les faits les plus inexacts et les plus invraisemblables y sont acceptés comme certains. Il est évident que la notion la plus élémentaire des lois de la nature manque alors à l'immense majorité des bommes instruits. On ne voit partout que des phénomènes particuliers sans lien entre eux , et dès lors rien ne parait monstrueux ou impossible , parce que l'idée même d'une ordonnance régulière et constante fait défaut. En outre, nulle méthode de recherche : on va au hasard ; on ne sait ni obser\er ni critiquer un témoignage; le vrai n'étant pas déterminé, lo vraisemblable n'a pas de règle.

Ce que celte disposition peut produire quand elle se combine avec une foi religieuse très-décidée dans une intelligence d'ailleurs médiocre , un livre entre beaucoup d'autres le fait voir : c'est le traité d'Élien Sur les évidences divines. Il ne nous en reste que des fragments , mais si instructifs , à mon

1. Les Discours sacrés d'iElius Aristide sont un des ouvrages les plus curieux que Ton puisse lire pour connaître les superstitions de ce temps ; la bonne foi de Tauteur ne fait pas pour moi le moindre doute.

avis , qu'il faudrait les relire ou les avoir présents à Tesprit, chaque fois qu'on revient à Lucien. De pareilles inepties nonseulement expliquent ses hardiesses , mais font comprendre ses injustices. Cette longue série d'historiettes puérilement dévotes , qui sont censées démontrer que les dieux se mêlent à tout instant des choses humaines , prouve mieux que toute autre chose ce qu'une immense lecture pouvait alors mettre de ressources au service d'une crédulité enfantine et d'un parti pris voisin de la niaiserie. Les ouvrages des écrivains supérieurs dont je parlais à l'instant nous dissimulent trop la réalité à cet égard ; celui-ci la met dans tout son jour * . En outre il nous fait sentir très-fortement ce que les dévots païens pensaient des incrédules.

Les gens auxquels ce naïf discuteur en veut le plus sont les Epicuriens. Il rapporte avec un plaisir extrême toutes les lois de persécution qui ont été rendues contre eux par diverses cités. La ville de Lyctos, en Crète, les avait expulsés, et elle avait décidé en outre que si l'un d'eux revenait malgré les édits , il serait pris et exposé pendant vingt jours sur la place publique, le carcan au cou , le corps enduit de miel et de lait afin d'attirer les abeilles et les mouches V Voilà une invention qui parait à Ëlien aussi bonne qu'ingénieuse. De temps en temps ,

1. Voyez notamment, fragm. 98 (éd. Hercher), l'anecdote du coq de Tnnagra. Un coq de combat est blessé à la patte, c Poussé sans doate par » une suggestion secrète du dieu lui-même , il vient vers son maître en » boitant ; et comme on chantait le matin un péan en l'honneur d'Asclepios, » il se met parmi les choreutes , il prend sa place comme si un chef de » chœur la lui eût assignée , et le voilà qui chante de son mieux avec les 1 autres , faisant sa partie en observant la mesure... Debout sur une patte, * il tendait l'autre qui était blessée, comme pour attester le dieu et lui » montrer son mal. ... Il chantait le Sauveur de sa plus belle voix, et U le » priait de le guérir... Âsclcpios l'exauça^ et le coq, avant le milieu du 9 jour, marchant sur ses deux pattes, battant des ailes, allongeant le pas, » dressant la tête , secouant sa crête , comme un hoplite superbe , rendit t<^moignage h la providence du dieu , qui s'étend jusqu'aux animaux. » Cela est dit sérieusement et pour convaincre les incrédules; c'est ce qu'Élien appelle une évidence divine,

Page 1