Alexandre
secte le beau rôle dans ses dialogues. Ce n'était donc pas , entre eux et lui , simple affinité d'opinions ; il y avait en fait une communauté d'idées publiquement avouée.
Seulement on se tromperait beaucoup si Ton croyait là-dessus que son incrédulité fût tout épicurienne. La vérité est qu'elle tenait à la nature même de son esprit , et qu'elle était née en lui très-certainement avant qu'il eût lié commerce avec aucune école. Si elle n'avait dû sa force qu'à une doctrine , il se serait attaché à celle-ci avec une sorte de tension de volonté, comme à la garantie de sa tranquillité morale. Or rien au monde ne lui est plus étranger que cette disposition , et personne à cet égard ne ressemble moins que lui à Lucrèce. Celui-ci est l'incrédule passionné , prenant fait et cause pour les négations qui le rassurent comme d'autres pour les affirmations opposées. Lucien au contraire est l'incrédule pleinement heureux et confiant , qui n'a pas même l'ombre d'un doute au sujet de la sottise vulgaire. Il peut bien se servir en passant des arguments d'une secte si ces arguments lui semblent bons et s'ils répondent alors à sa pensée ; et il est naturel qu'il en use ainsi , quand, d'une part, ceux à qui ils appartiennent sont ses alliés les plus sûrs, et que, de l'autre, ils représentent autour de lui avec plus d'autorité que personne la libre pensée. Mais au fond , il n'est pas homme à s'inquiéter sérieusement de la valeur réelle des raisons qu'il allègue. Elles viendraient à être réfulées et l'Ëpicurisme disparaîtrait avec elles , qu'il ne serait pas pour cela plus croyant. II en serait quitte pour emprunter ailleurs d'autres raisonnements, et il les ferait valoir avec le même esprit : cela d'ailleurs ne changerait rien à la forme de son intelligence , ni par conséquent aux principes plus ou moins inconscients , mais fondamentaux , de ses jugements.
Je ne saurais trop insister au début de ce chapitre sur ceUe double observation. Se représenter Lucien comme absolument isolé au milieu de son siècle par son incrédulité , ce serait le grandir outre mesure et lui faire un rôle qui n'est pas le sien. Mais, d'un autre coté, le considérer comme un simple interprète.
plus OU moins fantaisiste d*ailleurs , de la doctrine épicurienne, ce serait à la fois le rapetisser et le méconnaître. Lucien n'est pas seul , mais il est indépendant. Il a des amis auxquels il songe quand il écrit , et il y a entre eux et lui échange de bons offices : ceux-ci lui prêtent des arguments, et lui , il met son esprit à leur service. Mais en faisant cause commune avec eux, il reste lui-même, et il les dépasse singulièrement. Leur incrédulité à eux est celle d'une école ; la sienne est celle du simple bon sens vis-à-vis des affirmations téméraires.
Lucien témoin et juge de la crédulité contemporaine. — L'ami du mensonge
et le goût du merveilleux.
Ce désintéressement. — qui n'était à aucun degré de l'indifférence et qui n'excluait pas une certaine passion , — rendait Lucien plus capable que personne , étant donnée d'ailleurs sa clairvoyance naturelle , de peindre avec vérité la crédulité contemporaine. Tandis que les gens d'école discutaient, lui regardait et notait. Ce sont ses notes qui nous restent , et elles éclairent pour nous toute l'histoire de ce siècle.
Sans doute, et j'ai à peine besoin de le dire après les jugements déjà portés dans ce livre, nous ne devons nous attendre à y rencontrer ni étude méthodique ni observation profonde. C'est sans dessein suivi, et même, si je ne me trompe, sans intention bien arrêtée, qu'il a décrit avec sa vivacité accoutumée les faiblesses d'esprit des hommes de son temps. Imaginez, au milieu d'une société superstitieuse, une nature sceptique et moqueuse , très-impatiente et spirituellement sincère , et représentez-vous ses irritations de chaque jour. La plupart des écrits descriptifs dont j'ai à parler ici me paraissent être le produit de ces mouvements d'humeur. Ce sont des œuvres d'impatience. Je n'en excepte pas même celles qui paraissent composées, comme V Alexandre, avec des
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souvenirs assez lointains. On peut s'impatienter par réminiscence comme par impression immédiate. Lucien était trop pamphlétaire d'instinct pour être jamais historien. Mais ce qui nous importe, c'est que dans ses pamphlets^ il y a mille traits de vérité. Il n'étudie pas lui-même les maladies intellectuelles dont il nous parle, mais il nous fournit le moyen de les étudier. C'est un témoin moqueur, léger , qui parfois se prononce trop vite et affirme témérairement, mais en somme libre de préjugé capital, regardant bien, et décrivant tout ce qu'il voit avec une netteté merveilleuse.
L'abstraction n'étant pas son fait, ici, comme sur le terrain de la morale, il aime mieux en général avoir affaire à des personnes qu'à des idées. Ce sont donc des scènes de la vie qui passent sous nos yeux ; mais la critique n'en est pas moins juste ni moins forte.
Supposons un historien étudiant les superstitions de ce temps et cherchant à les ramener à leurs principes. Ne nous montrerait-il pas en premier lieu le goût du merveilleux répandu partout et dominant même les classes instruites? Ouvrez VAmi du meMonge de Lucien, et vous y trouverez précisément cela. Il y a peu de satires plus instructives et plus amusantes à la fois. C'est un mal étrange, nous dit l'auteur dans son préambule, et pourtant un mal bien commun, que de prendre plaisir à être trompé, à se tromper soi-même et à tromper les autres. Il ne s'agit pas, bien entendu, de ceux qui mentent par intérêt ; ceux-là sont méprisables , mais ils ne sont pas sots ni absurdes. Ce qui est inconcevable, c'est que , sans espoir de profit, sans aucun avantage direct ni indirect, on aime le mensonge pour lui-même et qu'on le recherche comme un plaisir légitime de l'esprit *. Voilà un goût dénaturé, enté sur une véritable perversion de l'intelligence. Or ce goût, Tychiadès, c'est-à-dire Lucien, le voit partout autour de lui. On le passerait aux humbles et aux ignorants ; mais c'est des sages