‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 68 sur 140 · I. Ami du mensonge j · texte numérisé non relu

I. Ami du mensonge j

qu'il s'agit ; là est le danger et le ridicule ; et, pour le faire ressortir, il nous le met sous les yeux.

Nous sommes avec lui dans la demeure d'un riche Athénien, Eucrate , qui est malade ; les philosophes les plus renommés viennent, comme c'est l'usage, le voir et l'encourager. Chacun se croit obligé de lui indiquer un moyen sûr de se guérir. Les recettes merveilleuses sont ainsi mises sur le tapis. Rien de périlleux pour des esprits mal équilibrés comme de toucher aux merveilles. La première que l'on allègue en appelle une seconde, et ainsi de suite. Dès qu'on délaisse la vérité simple et le bon sens, où s'arrêter? Tous ces sages sont pris peu à peu d'une même folie. Us se grisent, comme des enfants, des invraisemblances toujours grossissantes qu'ils se débitent les uns aux autres. Personne ne veut rester en arrière. Les objections et les moqueries de Tychiadès, bien loin de les retenir, ne font au contraire que les stimuler davantage. Ion, le grave platonicien, raconte qu'il a vu un magicien attirer par ses sortilèges tous les reptiles d'un champ, a Us vinrent tous, comme » entraînés par la force de l'incantation, aspics, vipères, ser- » pents à cornes et à dards, crapauds et autres êtres de même » sorte ; un seul resta en arrière : c'était un vieux dragon, » que l'âge sans doute empêchait de sortir et qui pour cette » raison n'avait pu obéir à l'appel. Mais le magicien déclara » qu'ils n'étaient pas tous présents, et, choisissant un des jeu- » nés serpents comme ambassadeur , il le députa auprès du » dragon, qui ne tarda pas à venir. Quand ils furent tous » rassemblés, le Babylonien souffla sur eux, et soudain tous » furent consumés par son souffle, à notre grande stupéfaction. » — Dis-moi , Ion » , s'écrie alors Tychiadès , « ce serpent » député, ce jeune serpent, amena-t^il le vieux dragon dont » tu nous parles en le conduisant par la main, ou bien le » vieillard préféra-t-il s'appuyer lui-même sur son bâton? — » Tu railles », reprend le péripatéticien Cléodème ; « eh bien ! » sache donc que, moi aussi, j'ai été autrefois incrédule, et plus » que toi ; rien au monde ne me paraissait capable de me faire

» croire à ces sortes de choses ; mais quand je vis voler dans • les airs un homme, un étranger.... » et là-dessus, récit djss prodiges accomplis par THyperboréen volant V C'est un vr^i concours ouvert entre ces imaginations débridées. Plus on va, piqs la fantaisie et le mensonge se donnent libre carrière. Tychiadès est assailli de tous côtés, accablé, presque malmené. On se contient à peine Hs-à-vis de lui, jusqu'au moment où , indigné et découragé devant ce débordement de l'insanité humaine, il prend enfin le parti de fuir, sentant que la lutte est impossible.

Si Ton se rappelle ce que nous disions à l'instant de la plupart des écrivains du second et du troisième siècle, d'Ëlien en particulier, la peinture tracée par Lucien ne semblera nullement exagérée. Quelle différence y a-t-il réellement , en fait d'invraisemblance et de puérilité , entre Thistoriette qui précède et celle du coq de Tanagra citée plus haut? Ainsi la satire est vraie et judicieuse en même temps que spirituelle, et l'opinion qu'elle implique de la part de son auteur au sujet des contemporains est un véritable jugement, qui n'a pas besoin d'être explicite pour se recommander à l'attention. Tous ces personnages mentent. Il raconte comme des faits constants dont ils auraient été témoins des choses impossibles et ridicules ; ils affirment donc ce qu'ils savent être faux ; ils se trompent à plaisir les uns les autres. Et toutefois l'auteur ne les confond pas avec des menteurs vulgaires. Ce sont des gens honnêtes et estimés, dont la sincérité ne ferait pas doute dans les relations ordinaires de la vie. Ils ne mentent que sur un seul sujet ; mais , dès qu'ils y touchent , il semble qu'il y ait accord entre eux pour inventer librement et pour approuver ceux qui inventent. Ni scrupules d'une part, ni objections de l'autre ; et cet accord se fait d'une manière immédiate et tacite; preuve certaine qu'il y a là vraiment un état d'esprit commun à tous. Le grand mérite de l'auteur est non-seulement

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