‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 69 sur 140 · I. Ami du mctisongc · texte numérisé non relu

I. Ami du mctisongc

de nous en donner le signalement, mais aussi de nous en faire ressentir l'impression.

II est vrai que , si Ton veut aller au fond des choses , il est assez malaise de dire par quel principe Lucien condamne au ridicule toutes ces folies. Qu'est-ce au juste pour lui que le merveilleux ? et à quel signe peut-on reconnaître ce qui mérite d'être cru et ce qui doit être tenu pour invention ? En fait , Lucien n'est pas plus solidement instruit des choses de la nature que la plupart de ses contemporains, et il n'a pas plus qu'eux l'idée de ces lois invariables que la science révèle. Ce qu'il rejette , c'est ce qui dépasse son expérience personnelle et ce qui contredit une certaine notion de vraisemblance passablement confuse qu'il a pu se faire. Il y a en lui un discernement instinctif et acquis auquel il se fie et qui en général le sert bien. Mais ce n'est pas là un principe. Quand Voltaire attaque la foi aux miracles , nous sentons , sous la légèreté de ses moqueries, la gravité cachée de la science ; il s'agit en somme de deux modes de conviction opposés , l'un procédant par la recherche, l'autre par la croyance spontanée, l'un n'admettant rien en dehors d'un ordre éternellement fixé et toujours le même, l'autre concevant comme possible et ordinaire l'intervention irrégulière d'une puissance supérieure. Lucien ne pouvait faire naître de telles réflexions dans l'esprit de ses lec-teurs, car elles ne se présentaient pas à son propre esprit. Voltaire suggère à qui le comprend bien l'idée et le goût d'une méthode critique, quel que soit d'ailleurs l'usage qu'il en fait lui-même ; Lucien n'éveillait qu'une défiance vague à l'égard des choses extraordinaires.

C'est là une observation qu'il ne faut pas perdre de vue dans la suite de ce chapitre. La satire dont nous venons de parler n'est que curieuse et piquante, et l'auteur lui-même n'attache qu'une importance médiocre à ses moqueries. Au contraire, dans le Récit de la mort de Pérégrinus et dans VAlexandrCj nous allons le voir censurer avec passion les tendances superstitieuses de ses contemporains. En nous rappelant ce qui vient

d'être remarqué , nous serons moins surpris de ce qui fait défaut à ces compositions et nous comprendrons mieux dans quel esprit elles ont été faites.

Établissement de deux cultes noaveaax aa second siècle. — Le Pérégrinus

et l'Alexandre.

En général, ce qui manque le plus à qui étudie de près les mouvements religieux, ce sont les renseignements précis sur leurs origines. Tant qu'ils sont faibles, ils se dissimulent ; quand ils apparaissent au grand jour, on sait à peine comment ils ont pris naissance. Or Lucien, dans les deux écrits en question, nous montre rétablissement de deux cultes nouveaux. D'un côté, c'est une apothéose, un homme qui se fait dieu ou que l'on fait dieu ; de l'autre , c'est la fondation d'un oracle, l'ouverture d'une source nouvelle de révélation, une prétendue manifestation de la puissance divine se découvrant tout-à-coup dans un homme choisi et l'enveloppant de son éclat. Voilà donc, à propos de deux circonstances particulières, pleines d'intérêt toutes les deux , voilà en quelque sorte la passion de ce siècle pour le surnaturel prise sur le vif.

Lucien, en racontant la mort de Pérégrinus, touche de plusieurs manières à la vie religieuse de son temps. Un passage célèbre de son récit nous montre Pérégrinus en Palestine, au milieu des chrétiens, et chrétien lui-même ; j'y reviendrai tout à l'heure. Mais le fait capital du récit, celui auquel tout aboutit et en vue duquel tout est composé , c'est l'apothéose de Pérégrinus ; c'est aussi le seul dont je veuille m'occuper en ce moment. Que vaut à cet égard la narration de Lucien, comme témoignage et comme satire ? Voilà ce que je voudrais faire ressortir en quelques mots.

Il y a ici une distinction à faire tout d'abord. Nous pouvons entrevoir dans l'écrit de Lucien qu'une grande exaltation reli-

giease se joignait chez Pérégrinus et chez quelques-uns de ses adhérents à Textréme rigueur des principes moraux de leur secte, poussés jusqu'à leurs dernières conséquences. Mais, si nous l'entrevoyons, c'est malgré lui. Non-seulement il ne met pas en lumière celte sorte de mysticisme , moitié hellénique , moitié oriental , que nous aurions été si curieux de connaître , mais il se refuse absolument lui-même à y croire, et par suite, ne voulant pas le voir, il le cache par une sorte d'habileté inconsciente, ou, quand il ne peut Tempécher entièrement de paraître, il le dénature par le ridicule. Infidélité très-regrettable, qui se produit à chaque page , parce qu'elle n'est pas le fait d'un accident d'humeur, mais qu'elle tient à l'esprit même qui anime le livre. Donc, tout un ordre de sentiments passés sous silence ou représentés sous des couleurs fausses ; par conséquent, le drame lui-même mal expliqué, les personnages principaux mal vus et mal dessinés, en un mot une inexactitude générale qu'il faut se garder d'atténuer. Que ces défauts soient d'ailleurs compensés littérairement par des qualités remarquables de pamphlétaire , cela est certain ; mais ils n'en subsistent pas moins; et, au point de vue historique, on ne peut nier qu'ils ne soient graves.

Est-ce donc à dire que ce récit , sur lequel nous avions le droit de compter tout particulièrement pour nous instruire , n'ait d'autre valeur, en dehors de l'idée morale relevée précédemment , que celle d'une brillante et spirituelle satire de fantaisie? Assurément non. Si les sentiments profonds y manquent , les autres , c'est-à-dire en somme ceux qui agitent le plus les foules, y sont peints avec une vérité frappante. Voici une multitude accourue de tous les points du monde grec et rassemblée à Olympie ; en elle , toutes les idées du temps sont condensées. Au milieu de tous ces gens réunis , quelques hommes s'agitent : ce sont les Cyniques, les amis de Pérégrinus, qui préparent son apothéose. Comment la préparent-ils ? Par des éloges sans doute , mais ces éloges ont un caractère de prédication religieuse. Ils invoquent les dieux, ils produisent

des oracles, ils commentent les légendes divines, en particulier celles d*Hcraclès , auquel ils comparent leur futur martyr. Pourquoi cet appareil , sinon parce que ce sont là les pensées et les sentiments qui alors ont le plus d'action sur la masse des esprits ? Lucien décrit tout cela légèrement , de ce ton vif, railleur et dégagé qui lui est propre ; il passe vite sur bien des choses curieuses, mais enfin il les signale, et si spirituellement, qu'on croit tout voir et tout entendre. Bien qu'il nous montre la foule partagée jusqu'à la fin et que naturellement il grandisse un peu le rôle des Sceptiques , il y a une sincérité instinctive dans sa façon de conter qui sans cesse nous révèle la réalité des choses. Nous sentons grandir les émotions confuses qui s'agitent à l'approche du dénouement ; et quand le moment décisif arrive , malgré la forme plaisante et les moqueries soutenues de l'écrivain, le caractère religieux de cette étonnante folie éclate.

« On avait creusé », nous dit-il , « une fosse d'une coudée x> environ de profondeur , et dans cette fosse était un amas de » bois résineux sur lequel on avait entassé des fagots secs , afin » que le tout s'enflammât immédiatement. Lorsque la lune » apparut sur l'horizon , — il fallait bien, n'est-ce pas? qu'elle » fut là pour contempler ce beau spectacle , — nous vîmes » s'avancer Pérégrinus, vêtu comme d'ordinaire, et avec lui les » dignitaires de la secte des Chiens , parmi lesquels le noble » philosophe de Patras , tenant une torche à la main : c'était » bien l'homme qu'il fallait pour jouer le second personnage. » Prolée lui aussi portait sa torche. Ils arrivèrent ainsi tous » jusqu'à la fosse de tous les côtés à la fois , et soudain une » grande flamme s'éleva , un vrai feu de pins et de broussailles. » Lui alors , — et ici je te demande toute ton attention , — » lui , dis-je , déposant sa besace , son vieux manteau et ce » fameux bâton , sa massue héracléenne , il apparut debout , » velu d'une simple tunique , qui était loin d'être propre II » demanda de l'encens pour le jeter dans le feu : on lui en » donna et il le jeta ; puis se tournant vers le midi , — il fallait

» bien que le midi figurât dans cette tragédie , — « Dieux » maternels et paternels » , s'écria-t-il , « recevez-moi avec » faveur I » Et à ces mots, il s'élança dans le feu, où il ^ » disparut sur-le-champ, enveloppé par la flamme immense qui » s'élevait*. »

Si Lucien s'arrêtait là , nous aurions déjà , grâce à lui, une idée juste d'un siècle où une telle chose était possible. Mais la mort de Pérégrinus n'est pas pour lui le vrai déhouement , car le but de soii récit , c'est l'apothéose qui va suivre ; et de là , ces dernières pages qui à elles seules auraient plus de prix pour nous que tout le reste , si elles n'en étaient d'ailleurs inséparables. Le martyr est mort : et soudain, voici que sa folie, par une sorte de contagion , semble avoir passé dans la foule. Il faut des miracles à ces esprits surexcités ; si les miracles ne viennent pas, ce sont eux qui les feront. Pérégrinus pour eux n'est pas mort ; en se dépouillant de son existence terrestre, il a conquis une vie plus pure et moins fragile , et , pour tout dire, c'est un dieu .

Lucien raconte donc, qu'en revenant du lieu où le drame s'était accompli , il rencontra sur la route quantité de gens qui , trompés sur l'heure , se rendaient à Olympie , pensant que Pérégrinus se brûlerait seulement au lever du soleil. Quelquesuns , en petit nombre , étaient des hommes de sens , qui appréciaient sainement cette folie ; mais le grand nombre attendait et voulait des merveilles ; et plus Lucien , pour se moquer d'eux, leur rapportait de faits invraisemblables , plus ils étaient émus et enchantés. Tenter de les arrêter eût été chose bien inutile. Ils voulaient voir le lieu où la chose s'était passée ; ils voulaient toucher les cendres et emporter quelque relique '. A Olympie , ce fut bien autre chose. La renommée avait devancé les témoins oculaires eux-mêmes. Là , on affirmait et on publiait des miracles. Un homme grave et âgé attroupait des auditeurs sous un portique , et il attestait formellement qu'il

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