‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 7 sur 140 · îbid · texte numérisé non relu

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» le poète, je ne l'écoutai pas, égaré que j'élais par la folie » de la jeunesse, car il y a de cela près de quinze ans. » Il résulte de ces derniers mots que Lucien avait vingt-cinq ans environ , lorsque cet entretien eut lieu Cétait donc vers le temps de sa vie dont nous parlons en ce moment. Si ce passage était isolé , il suffirait à nous prouver que la philosophie , ou tout au moins Téloquencepersuasive de certains philosophes, eut en ce temps quelque action sur lui ; car on ne peut supposer qu'une simple conversation aurait laissé dans sa mémoire un souvenir si vivace après quinze années, si elle ne Teût alors ému et touché bien plus fortement qu'il ne semble le dire *. Mais voici que nous rencontrons dans le Nigrinus le récit d'une scène tout-à-fait de même nature que celle dont il est ici question. Plus on étudie les ressemblances, plus elles deviennent frappantes. Or tout prouve que cet écrit appartient à la jeunesse de l'auteur. Comment ne pas admettre dèslors que les deux scènes n'en font qu'une? Ouvrons donc le Nigrinus^ et voyons ce que Lucien lui-même nous dit des émotions qu'il éprouva en cette circonstance et de l'effet qu'elles eurent sur lui '.

Souffrant d'une affection de la vue , il était venu à Rome consulter un médecin spécialiste. Avant de retourner en Grèce, il voulut voir le philosophe Nigrinus, qu'il semble avoir connu précédemment à Athènes. C'était, d'après son témoignage, un Platonicien, aussi bon qu'éloquent, qui tempérait agréable-

1. Cette impression est bien pins saisissante encore, lorsqu'on lit le passage en question. Car Lucien ne se contente pas seulement du résumé que je viens de citer; il donne, pour ainsi dire, tout le dessin du développement philosophique dont il a été l'auditeur.

2. L'assimilation , que j'établis ici , entre l'épisode mentionné dans l'i/ermotime et celui qui forme le sujet du NigrinuSj a été indiquée pour la première fois dans un ouvrage déjà ancien ( Wetzlar , Commentatio de Luciani œtalCy vila et scripliSj Marburg, 1834). Elle a été depuis lors généralement oubliée et quelquefois combattue. J'ai essayé de la justifier dans un mémoire spécial ( Mém, de l'Académie des aciencca et lettres de Montpelliery t. VI), auquel je me permets de renvoyer, pour éviter ici une discussion délicate et inopportune.

ment raustérité de ses principes par la douceur de son caractère et Tenjouement de son esprit. Son nom n'étant mentionné nulle part ailleurs , nous ne savons rien de plus sur son compte que ce qui est dit de lui dans le récit de Lucien *.

Ces qualités aimables, et particulièrement le mélange de grâce et de vigueur qui était le caractère propre de ses discours, voilà ce qui attirait le jeune et brillant rhéteur auprès de lui.- Il ne s'attendait qu'à être charmé , mais l'effet de l'entretien fut tout autre. La sincérité du philosophe et son désintéressement, l'élévation de ses idées et la sérénité de son âme se révélèrent avec tant de force à Lucien , tout enchanté encore des promesses de son art et tout épris des perspectives brillantes de son avenir, qu'une sorte de révolution brusque se fit en lui. Il lui sembla tout-à-coup que tout ce qu'il avait espéré ou poursuivi jusque là n'était qu'illusion , et que le tranquille détachement dont Nigrinus faisait profession était la seule chose au monde qui méritât d'être estimée. Une telle pensée , tombant sur une imagination aussi excitable , devait la bouleverser entièrement. Ce fut en effet ce qui arriva.

(( Nigrinus», dit-il, a se laissait aller peu à peu à me faire » l'éloge de la philosophie, à me vanter la liberté qu'elle » procurait , à se moquer de tout ce que le vulgaire appelle des » biens , c'est-à-dire de la richesse , de la gloire , de la puis- » sance souveraine , des honneurs , enfin de l'or et de la pour- » pre , toutes choses que la plupart des hommes admirent et » envient , et que moi-même jusqu'alors j'avais crues si précieu- » ses. Mon âme attentive s'ouvrait toute grande pour laisser w entrer ses paroles , et tout d'abord j'étais hors d'état de » m'expliquer à moi-même ce que j'éprouvais , car les senti- » menls les plus divers passaient en moi. Tantôt je souffrais de » voir réduire à néant tant de choses qui m'étaient chères, la

1. M. Fritzgche (LuctaniM, t. II, 2, p. 51) pense que le nom de Nigrinus est nn pseudonyme par lequel Lucien désigne le philosophe platonicien Albinus. Cette conjecture est certainement ingénieuse; j'ai peur qu'elle ne le soit trop.

» richesse , le luxe, la gloire , et peu s'en fallait que je ne me » misse à pleurer de ce qu'elles m'étaient ravies ; tantôt au » contraire tout cela me paraissait méprisable et ridicule, et je » me réjouissais d'échapper aux ténèbres de ma vie antérieure » pour élever mes regards vers le ciel pur et la pleine x> lumière ^ »

C'est ce dernier sentiment qui finit par l'emporter. L'entretien se termina par la victoire complète de la philosophie , mais le vaincu était si heureux de sa défaite qu'il en pleurait de joie et d'attendrissement.

a Quand il eut fini, il m'arriva la même chose qu'aux Phéa- » ciens après le récit d'Ulysse. Je demeurai longtemps à le » r^rder fixement , sans pouvoir dissiper le charme. Ensuite » une sorte de vertige s'empara de moi ; je me sentais inondé » de sueur ; je voulais parler, mais je ne faisais que balbutier. » La voix me manquait ; ma langue ne pouvait rien articuler. » Enfin , hors d'état de rien dire , je fondis en larmes '. »

Lucien allait-il donc renoncer à la rhétorique, aux applaudissements , à la fortune , pour se faire philosophe ? Je ne sais si ses amis le crurent , mais , en ce cas , ils se trompèrent. Il est rare que des changements aussi soudains soient durables. D'ailleurs la nature de Lucien était essentiellement mobile ; et de même qu'il s'éprenait facilement , il se détachait aussi sans effort. Il lui aurait fallu , pour se donner alors tout entier à la philosophie, ou une foi solide et ardente qui l'eût lié invinciblement à une certaine doctrine morale , ou un dégoût prononcé de la gloire et de la fortune. Or, en réalité, une fois les surprises de la sensibilité passées , il croyait peu et il espérait beaucoup. Jeune, spirituel , habile à parler et à écrire, encouragé déjà par le succès , comment aurait-il pu sacrifier tous les avantages que l'éloquence lui promettait aux exhortations d'une philosophie dogmatique , qui l'avait entraîné , il est vrai, et séduit, mais qui nel'avait jamais sérieusement convaincu?

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