PérégrinuB
récrit de Lucien de tout autres proportions. Celte longue et prodigieuse duperie, savamment préparée, et soutenue ensuite avec un succès toujours croissant jusqu'à la mort de son auteur , se mêle par instants à la religion publique. Elle s'étend de la Paphlagonie aux provinces voisines , elle se fait accepter par des hommes considérables , elle s'impose à un moment donné au sage Marc-Aurèle lui-même, en un mot elle se transforme non-seulement en un grand événement, mais presque en une institution. Elle vit, elle grandit, elle se propage ; elle provoque des enthousiasmes et des fanatismes ardents, elle rencontre des ennemis qui veulent la déjouer et elle triomphe d'eux. Œuvre d'un seul homme à l'origine, elle devient bientôt, par le concours exalté de la crédulité populaire, celle de tout le monde. Dès lors son histoire particulière entre dans celle du siècle, et les témoignages de Lucien à son sujet prennent place de droit à côté de ceux qui importent le plus à la connaissance de ce temps.
Or ces témoignages s'offrent à nous précisément avec les mêmes qualités et les mêmes défauts que nous relevions tout à l'heure. Ne cherchons pas chez Lucien une étude attentive et complète des phénomènes moraux dont il entreprend de donner la relation. L'idée de son livre est aussi étroite au fond que nette et forte en apparence. Pour lui, il n'y a, dans cette histoire, qu'un imposteur et des dupes : un imposteur merveilleux, qui a le génie du mensonge; des dupes, gens à l'esprit épais, aussi faciles à tromper que des enfants. Ainsi conçu, son écrit ne peut être qu'une éloquente et mordante diatribe. Il ne faut pas l'envisager autrement. Mais cette diatribe nous fait toucher du doigt et voir de nos yeux ce que nulle autre affirmation contemporaine n'aurait mis en évidence avec cette force. Lorsqu'Alexandre songe à établir son oracle, il expose ses calculs à son associé Cocconas. « Il lui disait que pour tenter » une pareille entreprise et en assurer le succès dans les com- )) mencements, il fallait avoir affaire à une population grossière 9 et stupide qui lui ferait bon accueil. Il pensait trouver ce
19i CHAPITRE SIXIÈME.
» dont il avait besoin parmi les Paphiagoniens qui habitent «) au-dessus d'Abonotichos ; c'étaient des gens riches et super- » stitieux, et il suffisait que quelqu'un se montrât parmi eux, » amenant à sa suite un joueur de flûte , de tambourin ou de » cymbales , et qu'il se mtt, comme on dit, à faire le devin » avec un crible, pour que tous aussitôt le contemplassent » bouche béante, comme un dieu descendu du ciel '. » Que le jugement soit trop absolu, on peut l'admettre ; il n'en reste pas moins incontestable que ce sont là des traits qui peignent les choses et dont la vérité générale ne saurait être mise en doute. Or tout le récit de Lucien est plein de traits de ce genre. Rien de ce qu'il relève n'est insignifiant : descriptions et anecdotes, souvenirs personnels, propos entendus et rapportés, tout fourmille de détails curieux et caractéristiques. Lorsqu'il fait intervenir les Épicuriens , lorsqu'il nous les montre harcelant Alexandre de leurs moqueries , s'aventurant même jusque dans son temple pour le couvrir publiquement de ridicule, et lorsqu'il nous fait voir en même temps l'indignation de la foule, son ardeur à prendre parti pour le prophète et à pousser des cris de mort contre ses ennemis, c'est la vie religieuse d'une province romaine d'Orient au second siècle que nous avons sous les yeux en forme de drame ; puis quand il dépeint en outre les grandes épiphanies du temple d'Abonotichos, la célébration solennelle des mystères, l'apparition du dieu et la stupéfaction superstitieuse de la foule, ce n'est plus seulement l'aspect extérieur de celte vie que nous croyons voir, mais il nous semble avec raison que notre imagination sollicitée en aperçoit aussi, comme par échappées soudaines, les profondeurs vagues et obscures.
Il est inutile d'insister. De telles œuvres ne peuvent guère être analysées , parce qu'elles consistent en un assemblage de petites choses. 11 suffit d'en marquer le caractère propre et d'en faire ressortir le mérite. L'idée que nous pouvons nous