‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 73 sur 140 · Pérégrinus · texte numérisé non relu

Pérégrinus

dégagé. Comme juge, il avait le grand tort de condamner sans étudier, et il était absolu dans ses sentences , défaut ordinaire des gens légers.

De là résulte que tout en ayant \écu dans un siècle plein de croyances éminemment curieuses, il ne nous en a signalé qu'un petit nombre, et encore ce signalement est-il fort incomplet. Hais cette part faite à la critique, il est juste de reconnaître que ses descriptions ont un relief et une vivacité qui leur donnent un prix tout particulier. Sans être toujours justes par les sentiments qu'elles impliquent à l'égard des personnes ou des choses, elles sont vraies par une sorte de clairvoyance malicieuse qui dégage admirablement le ridicule essentiel. Ce sont des esquisses satiriques, dans lesquelles certains traits de caricature se mêlent à des parties de reproduction fidèle. Mais ces traits eux-mêmes, malgré ce qu'ils supposent de fantaisie ou de parti-pris, sont utiles en un sens , parce qu'ils rendent l'impression plus nette en accusant fortement ce qui doit être surtout remarqué.

Passons à présent, sans quitter encore cet ordre d'idées, aux œuvres de pure satire. N'y étant plus narrateur ni témoin, Lucien s'y révèle à nous, dans la critique indépendante, avec une liberté qui est plus favorable à l'essor de ses qualités naturelles.

Attitude de Lucien vis-à-vis de la religion publique. — Abseuce de dessein

arrêté dans ses satires religieuses.

Au-dessus de la crédulité vague qui était si répandue au second siècle, et en dehors des croyances nouvelles , les unes éphémères, les autres destinées à vivre et à régner, il y avait une religion moitié hellénique, moitié romaine, toute faite d'anciens mythes , remontant par une tradition directe à la vieille poésie et aux légendes populaires, mais depuis longtemps pénétrée de philosophie et plus ou moins transformée par ce mélange. Cette religion était celle de TÉtat, et c'était aussi celle de Timmense majorité des esprits, dans les limites de l'Empire romain. N'ayant jamais été formulée dogmatiquement, elle était, pour ainsi dire, insaisissable, quoique trèsréelle et encore puissante. Toutes les dispositions morales, depuis la soumission absolue de l'esprit à une fable jusqu'à rinterprotation la plus subtile et la plus libre, étaient accepfables pour clic. Criait là sa force et sa faiblesse tout à la fois. Elle ne provoquait guère de révoltes, parce qu'elle souffrait tout, mais elle courait toujours risque de se dissoudre peu à peu et de s'évaporer en quelque sorte dans les conceptions idéales de la philosophie.

Lucien était trop complètement incrédule pour se plier aux accommodements dMnterprétation fort à la mode alors parmi les philosophes. D'ailleurs il était tout autant en désaccord avec la théologie épurée de ceux-ci qu'avec les mythes poétiques. Bien loin donc d'être disposé à s'y réfugier comme dans un asile, il la considérait comme une construction aussi fragile que savante, et son humeur malicieuse, aiguisée par sa franchise naturelle, ne se prétait pas plus à en ménager les laborieux architectes qu'à respecter les poètes, passés à l'étal de révélateurs.

C'est à ce besoin de moquerie, et non à un dessein de renversement, qu'il faut attribuer, selon moi, la guerre d'épigrammes et de satires faite par lui aux dieux des poètes et à ceux des philosophes. Se représenter Lucien comme armé contre la religion publique, c'est en vérité altérer bien étrangement les proportions vraies des choses. Aujourd'hui que nous voyons de loin le polythéisme gréco-romain comme un grand édiGce abattu depuis longtemps sur le sol, il nous semble qu'un esprit clairvoyant ne pouvait pas, au second siècle, en ébranler les appuis, sans avoir l'intention avouée ou secrète de contribuer à sa ruine. Erreur naturelle, peut-être, mais que la réflexion doit redresser. Il faut songer que Texpérience historique d'hommes tels que Lucien était en réalité extrêmement bornée. N'ayant jamais vu naître ni ^lisparaître aucune grande religion, ils ne se faisaient point une idée nette des évolutions progressives de l'esprit humain. Par suite, le culte qu'ils avaient sous les yeux et dont les origines se perdaient pour eux dans la nuit des temps leur paraissait aussi durable que la civilisation même dont il faisait partie. Ils le voyaient s'accroître plutôt que diminuer ; de nouvelles fables , de nouvelles formes d'adoration s'ajoutaient aux anciennes, mais celles-ci ne disparaissaient pas pour cela. Les incrédules n'étaient alors dans le monde qu'une petite minorité, sans grande inilueuce ; leurs prédécesseurs, depuis Xénophane, avaient eu en somme si pou de succès qu'ils ne pouvaient guère s'en promettre

un meilleur. A cet égard , Lucien nous a fait connaître lui-même très-nettement sa pensée. A la fin de son diali^e intitulé Doléances tragiques de Zeus, quand le maître des dieux , voyant sa cause perdue , exprime ses craintes , son fils Hermès le rassure: « Quel grand mal d, dit-il , «si » quelques hommes se laissent persuader par ceux qui ne » croient pas en nous I Le sentiment contraire n'en demeure 9 pas moins ferme dans la foule ; nous avons pour nous la » majorité des Grecs, la multitude, et tous les barbares sans » exception ^ » Assurément c'était là, non pas une boutade, mais l'expression vraie de ce que pensait Lucien.

Dès lors on comprend et sa hardiesse insouciante et le manque de suite de ses attaques. Si Lucien avait cru réellement que ses moqueries pouvaient mettre en danger la religion publique, aurait-il été aussi hardi? C'est là , j'en conviens , une question indiscrète , que nous avons à peine le droit de poser, faute de moyens sûrs pour la résoudre. Toutefois nous ne pouvons oublier qu'en somme Lucien a été officiellement l'ami et l'allié de l'Empire , et que l'Empire se servait beaucoup de la religion pour se faire respecter. Je ne saurais croire, pour ma part, que le léger et brillant écrivain se fût senti si à l'aise pour parler et rire comme il le faisait, s'il avait entrevu , comme conséquence possible de ses railleries , un écroulement universel, et au-delà l'inconnu.

Non, Lucien ne voulait pas détruire ce qu'il attaquait ; et, pour parler franchement, le plus probable est qu'il n'avait aucun dessein arrêté. Voltaire et ceux qui le secondaient pouvaient, au dix-huitième siècle, se proposer un objet précis, non de supprimer le christianisme , — je ne crois pas qu'ils aient jamais visé à cela, — mais de le refouler assez pour que la liberté de pensée eût le moyen de s'affirmer dans le monde sans contestation *. Lucien, au second siècle, ne pouvait avoir une

î . Doléances tragiques , 53.

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