‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 74 sur 140 · Correspondance avec d'Alembcrt, lettre · texte numérisé non relu

Correspondance avec d'Alembcrt, lettre

intention analogue vis-à-vis du polythéisme. Non-seulement celui-ci n'avait aucune des prétentions autoritaires qui furent plus tard celles du christianisme, mais de plus il était en réalité associé de la manière la plus intime à la notion même de la puissance publique, contre laquelle Lucien était moins disposé que personne à se révolter.

Écartons donc absolument tout d'abord Tidée d'une entreprise préméditée et consciente, dirigée avec suite vers un certain but. Lucien s'est moqué des dieux, librement, gaiement, comme il faisait de toutes choses , sans autre motif que le plaisir de dire tout haut, avec sa verve et son esprit ordinaires, combien il les trouvait ridicules. Prévoir l'effet possible et lointain de ses railleries n'était pas dans ses habitudes. En réalité, il n'en a eu ni la pensée ni le souci. Ses écrits de satire religieuse ont été faits surtout en vue d'un public peu nombreux, préparé d'avance par son scepticisme à les goûter sans résene. Aucune \ue secrète de propagande ne doit y être cherchée. Lucien n'avait rien de l'apôtre ni du sectaire : c'était un homme d esprit qui s'amusait.

I^s portes ♦.•t la théorie «le l'iDâpiration. — Les historiens et les lë«;en<le!ii.

Toute religion a ses témoins. Ceux du polythéisme grec étaient les poètes d'abord, puis les historiens anciens, à demi poètes eux-mêmes, qui avaient perpétué les mythes locaux. Ces témoins divers avaient recueilli les traditions, tantôt les reproduisant fidèlement, tantôt se laissant aller à les embellir on à les corriger. Tant (|ue la mythologie ronlinua de jaillir en (iiiilque sorte spontanément de tous les points du sol hellénique, ils ne furent que les interprètes du sentiment et de Timagination populaires. Quand les sources vives furent taries, leur rôle changea: et, grâce à la durée de leurs œuvres, ils resté-

rent comme les gardiens et les défenseurs de tout ce trésor poétique et religieux.

On comprend immédiatement par là comment Lucien, guerroyant contre les dieux mythologiques , se trouva naturellement avoir affaire aussi à ces poêles et à ces historiens. En somme, c'était en grande partie sur la foi d'Homère et d'Hésiode que les Grecs croyants du second siècle admettaient pour vraies les fables relatives aux dieux. Ces poètes s'étaient crus inspirés par les Muses ; et depuis lors , celte idée d'une suggestion divine , ou pour parler un langage plus moderne , d'une révélation , dont ils n'auraient été que les instruments , avait pris corps dans la croyance commune. On se rappelle comment Platon , dans le Phèdre et dans ïlon , l'avait exprimée. Ce qu'il disait là dans son beau langage, la foule le sentait confusément et l'affirmait sans hésiter.

Je m'imagine que Lucien venait de se heurter à une affirmation de ce genre le jour où il écrivit sa Discussion avec Hésiode, ébauche de dialogue satirique, projet d'argumentation moqueuse à peine indi(|uéo , mais œuvre curieuse par la gravité des intentions. L'auteur se met lui-même en tête-à-tête avec le vieil aède béotien, et il l'interroge. Les Muses, à en croire Hésiode, seraient descendues vers lui des sommets de l'Hélicon. Que lui ont-elles donc appris (fu'il aurait ignoré sans elles ? En quoi consiste cette communication mystérieuse dont il se fait honneur? Lui ont-elles fait connaître l'avenir? Mais on ne voit pas dans ses poèmes (|u'il ait rien prédit, sinon qu'il ferait chaud en élé et froid en hiver, choses que le plus humble laboureur aurait pu annoncer sans le secours d'aucune déesse. En dehors de cola , le poète s'en est tenu à résumer les leçons de l'expinience. Que devitMit dès lors cette prétendue inspiration ? Et si elle ne lui a rien appris de particulier touchant les choses humaines, quelle raison de croire qu'elle l'ait mieux instruit des choses divines ? Que vaut en conséquence la Théogonie ?

A coup sûr , si Lucien , contrairement à l'opinion que

j'énonçais tout à Theure, s'était proposé de battre en brèche régulièrement les croyances religieuses contemporaines, celte discussion si importante et si décisive aurait été reprise par lui sous mille formes et elle figurerait dans ses œuvres en maint endroit. Il n'en est pas ainsi , parce que chez lui c'étaient la fantaisie et l'humeur, non le raisonnement, qui décidaient de tout. En général, la discussion proprement dite, bien qu'elle ne manque pas dans ses satires religieuses, comme nous le verrons plus loin, semble pourtant avoir eu moins d'attrait pour lui qu'une fine et spirituelle parodie. Son véritable instinct était de marquer légèrement le ridicule , bien plus que d'argumenter, quoiqu'il argumentât au besoin très-subtilement.

Ce sont des parodies en effet , et des plus charmantes , que l'écrit Sur la déesse syrienne et V Histoire vraie. Il est vrai que l'auteur ne s'y enferme pas exclusivement dans la satire religieuse ; mais comme il y attaque l'autorité des poètes et des historiens, l'intention au fond est bien celle dont nous nous occupons en ce moment.

La popularité d'Hérodote l'exposait tout particulièrement à la moquerie de Lucien. Par le charme de ses récits , par sa bonne foi , par sa persuasive simplicité, il était un des écrivains qui contribuaient le plus à maintenir d'anciennes fables en crédit et qui entretenaient dans les imaginations une sorte de docilité vague. Aussi est-il visé tout spécialement dans le récit Sur la déesse syrienne. Je m'explique cette œuvre , un peu énigmatique pour nous , en la considérant , ainsi que je l'ai dit déjà, comme une contrefaçon satirique du grand historien. Lucien ne l'attaque pas, mais, avec une ingénieuse adresse, il prend son air, emprunte ses formes de style, copie , pour ainsi dire, sa manière de penser , et , sous ce masque , raconte des merveilles et des fables. Jeu spirituel et instructif à la fois, dont l'intention serait sans doute lout-à-fait claire aujourd'hui encore , si nous connaissions les circonstances qui en ont suggéré l'idée à son auteur. En l'état actuel des choses , on ne peut , ce me semble , ni méconnaître la portée de cet écrit , ni

insister , autant qu'il le faudrait peut-être , sur tout ce qu'il cache de malicieuse critique.

V Histoire vraie ne nous met pas dans le même embarras , parse que la parodie , au lieu de s'y maintenir dans les limites d'une vraisemblance moqueuse , y est poussée hardiment jusqu'à la plus folle fantaisie. Pour railler les inventeurs de fables, poètes ou historiens , Lucien , se sentant en veine de conter , se met lui-même à faire comme eux , mais après avoir pris soin de prévenir son lecteur qu'il va mentir sans se gêner i. S'il exécutait à la lettre ce qu'il annonce ainsi , son œuvre ne serait qu'un amusant exemple de ce que peut concevoir en fait de drôleries un homme de sens et d'esprit. Mais, en inventant , Lucien parodie , et c'est là ce qui fait la valeur satirique de ses récits. Ses extravagances volontaires ressemblent à quantité de choses qui ont été données pour vraies par d'autres , moins sincères que lui. Non qu'il me paraisse sage de chercher des rapprochements entre tous les détails de sa narration et tels ou tels passages de poètes ou d'historiens ; il est bien clair que Lucien , en se livrant ainsi à sa fantaisie , n'a pas voulu faire une œuvre de patience ni d'érudition ; il a profité de certaines réminiscences qui s'offraient à lui , il ne s'y est pas attaché servilement. Dans des écrits de ce genre , c'est l'intention générale qu'il faut considérer, parce qu'elle est la seule dont l'auteur lui-même ait clairement conscience. Or ici, il l'indique dès le début, et il la soutient jusqu'au bout. Il a vu que Ctésias, lambule , Hérodote , et beaucoup d'autres , exposaient, comme si elles étaient vraies, des choses merveilleuses, et l'envie lui a pris d'en faire autant. Il raconte donc à leur manière ; et , en les imitant , il se propose de faire sentir par la ressemblance même des récits ce que vaut la confiance qu'on leur accorde communément. Son but est de faire rire de ce qu'il dit d'abord , et ensuite , par une conséquence nécessaire , de ceux qu'il parodie si joyeusement , et qu'on a le tort, suivant lui , de prendre beaucoup trop au sérieux.

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