Histoire vraie ^ I
Ces divers ouvrages nous montrent ce que Lucien pensait du respect dû aux grands noms de la littérature. Personne certes ne goûtait plus vivement que lui la beauté de la poésie homérique ou les grâces de la prose ionienne d'Hérodote ; mais personne d'autre part n'était plus exempt de cette sorte de piété littéraire qui devient une gène pour la franchise. Plein d'admiration pour le génie des grands écrivains , il ne se croyait nullement tenu de s'associera une vénération superstitieuse qui les aurait élevés au-dessus de l'humanité. Comme poètes , comme prosateurs , il les mettait à leur rang ; mais quand on alléguait leur autorité en matière de croyances , il en riait librement.
Les accusait-il pour cela de mauvaise foi ? Un si grand mot ne lui serait guère venu à la pensée. Disons plus simplement qu'il se représentait très-mal leur véritable état d'esprit , de même qu'en général il ne comprenait guère ce qui lui était étranger. Pour lui, les anciens mythes étaient purement des fables , et il n'imaginait en aucune façon que ces fables eussent pu être , en un certain temps , l'expression poétique des sentiments et des opinions qui régnaient alors. 11 avait donc en réalité l'esprit tout aussi fermé à l'intelligence de l'ancienne mythologie que Voltaire à celle du moyen-âge, par exemple. Prenant les choses d'autrefois en elles-mêmes et les envisageant à son point de vue particulier , sans tenir compte le moins du monde de leurs raisons d'être historiques et morales , il les jugeait de la manière la plus légère et la plus inexacte dans leurs rapports avec le passé ; mais ce qu'il sentait vivement et justement , c'était combien elles étaient inconciliables avec le présent et avec l'avenir. Le mérite de ces écrivains moqueurs , qui marquent leur place dans l'histoire intellectuelle de l'humanité par la critique de ce qui les a précédés . n'est pas de bien apprécier les choses dont ils parlent, — ils les comprennent fort peu, — mais de mettre en pleine lumière à certains moments les changements d'idées qui se font insensiblement dans le monde et dont le résultat éclate dans leurs railleries.
LUCIKN ET LES DIEUX Iffl
Les dieux jagés par eux-mêmes. — Di&loguea des dictix et Di&loguta marins. -» Différence entre les moqueries de Lucien et celles de la Ck)médle.
La croyance à Tinspiration divine des poètes étant écartée et toute liberté ^interprétation étant rejetée , quelle figure pouvaient bien faire les anciens mythes ? Aujourd^bui que la science critique essaie de pénétrer de plus en plus dans les régions obscures où la pensée religieuse s'est développée à l'origine, le jour se fait sur ces conceptions primitives. Éclairées par la mythologie comparée , elles nous apparaissent comme diverses de sens et de provenance , les unes résultant spontanément des efforts du langage humain pour traduire les phénomènes naturels , les autres exprimant sous des formes transparentes soit des faits historiques ou réputés tels , soit de naïves hypothèses relatives aux forces qui régissent Tunivers. Quelle que soit leur origine . nous comprenons qu'elles ne peuvent être jugées d'après les règles ordinaires du bon sens ni de la morale , parce qu'elles ont leur nature propre, tout-à-fait étrangère à la réalité commune.
On ne peut nier que cette mythologie n'ait été de bonne heure , dans l'antiquité, une cause d'embarras pour les esprits réfléchis. On voit des hommes tels que Pindare , Eschyle , Euripide , corriger la tradition , quand elle leur paraît inconvenante. Mais il est fort difficile de dire comment le vulgaire conciliait sa croyance avec sa morale. Le plus probable est que, par une sorte de convention tacite , on ne réfléchissait guère à ces sortes de choses. Il y a bien des difflcultés théoriques qui auraient pu dans tous les siècles troubler beaucoup l'humanité , si elle les avait trop considérées; elle a eu en tout temps le bon esprit de les éluder en n'y pensant pas. Indifférence ou sagesse , comme on voudra , fort commode en
tout cas, de quelque nom qu'on l'appelle. Quant aux esprits actifs et indépendants , qui forment Télite , ils n'ont jamais accepté cette convention pour eux-mêmes , et ils ont bien fait. Mais les uns, parmi eux, tout en refusant d'y souscrire pour leur compte, ont compris qu'elle avait son utilité pour le grand nombre ; les autres , tels que Lucien, plus moqueurs, plus impatients, et , il faut l'avouer aussi , jugeant les choses de moins haut , n'ont pu se tenir d'en montrer publiquement le ridicule.
Or ce ridicule, une seule chose l'empêchait (U^pparaitre communément à tous les yeux dans les récits des poètes, acceptés comme objets de croyance ; cette chose , c'était la poésie ellemême, délicieuse et puissante tromperie , qui par son charme endormait la raison en même temps qu'elle captivait l'imagination. Certes, si les vieux mythes n'avaient eu pour eux que la tradition populaire , ils n'auraient pas résisté aux progrès de la pensée. Mais ils avaient inspiré Homère et Hésiode, ils avaient rempli la poésie lyrique tout jgntière , et enfin la plus belle création du génie grec , la tragédie , n'avait vécu que par eux. Or toutes ces grandes œuvres, en se perpétuant, les perpétuaient nécessairement aussi comme une partie d'elles-mêmes. C'était donc au travers des conceptions poétiques qu'on les apercevait, c'est-à-dire épurés , transfigurés , agrandis et embellis par un art merveilleux. Tout ce que l'imagination de l'homme peut concevoir de plus grand et de plus beau servait ainsi de voile et de parure aux rêves chétifs et incohérents de son enfance. La noblesse des images , la grâce des sentiments , la sonorité des expressions et la magnificence des rhylhmes entouraient tout cela d'une sorte de nuage doré sur lequel les regards prévenus s'arrêtaient avec complaisance
Que fallait-il faire pour dégager le ridicule obscurci par une si charmante illusion? Tout simplement écarter le voile et montrer les choses telles qu'elles étaient. Une fois la poésie supprimée , les inventions des premiers âfi:es , se révélant dans leur nudité à une société profondément différente par les idées et par les mœurs , ne pouvaient manquer d'exciter le rire ou de provoquer
la pitié. Ce qui semblait grand et mystérieux chez les poètes allait paraître ainsi puéril et parfois même grossièrement immoral. Une grande partie des satires religieuses de Lucien, les Dialogues des dieux et les Dialogues marins , les Fêles de Cronos , le Promélhée , V Assemblée des dieux , ne sont pas autre chose qu'une spirituelle application de ce procédé satirique.
Dans les Dialogues des dieux comme dans les Dialogues marins, Tauteur ne se montre pas lui-même et il ne se fait représenter par personne. Les dieux sont là entre eux ; ils n'ont pas d'adversaires présents ni absents; ils s'entretiennent ensemble , et ils sufGsent à se rendre ridicules. Ce qu'il y a de piquant , c'est que , dans ces entretiens, les données des mythes sont respectées par Lucien. S'il laissait croire qu'il a besoin de les altérer pour les tourner en comédies , il affaiblirait par là même l'effet de sa moquerie. Aussi a-t-il grand soin de les prendre tels que les poètes les ont faits , il ne change ni les détails de l'action ni le rôle des personnages ; tout au plus se permet-il de supprimer certaines choses secondaires et d'insister sur certaines autres ; mais son art consiste essentiellement à faire ressortir par l'entretien même ce que la poésie dissimulait aux imaginations. D'ailleurs son ironie est tantôt plus forte , tantôt plus légère , suivant la nature des sujets.
Parfois elle se dissimule si finement sous les paroles échangées, qu'un regard inexpérimenté pourrait à la rigueur ne pas même l'apercevoir; elle y est pourtant, et bien spirituelle dans sa légèreté. Les Dialogues marins sont comme un exemple perpétuel de cette dérision presque imperceptible. Prenez-les au sérieux : ce sont des descriptions dialoguées, ou, si l'on veut, des scènes dramatiques, souvent pleines de grâce. Mais regardez-y de plus près : il n'en est pas un où l'intention satirique ne perce en quelque endroit. Voici par exemple Poséidon en conversation avec le fleuve Alphée: il l'a rencontré en train de traverser la mer pour se rendre auprès de son amante , la source Aréthuse. Écoutez-le s'informer en curieux de cet
amour étrange , el voyez avec quelle finesse la moquerie apparaît sous ses propos , comme à fleur de langage , sans se montrer jamais à découvert :
Poséidon : « Que signifie cela , Alphée ? Quoi I seul de tous » les fleuves , après t'étre jeté dans la mer , tu ne mêles pas tes » eaux avec les siennes , comme font tous les autres , et tu ne te » reposes pas en te laissant aller dans son vaste sein ; au lieu de » cela , tout en la traversant , tu te contiens en toi-même , tu » préserves la douceur de ton onde , et , sans rien perdre de ta 1) pureté, tu cours en toute hâte vers quelque lieu , je ne sais » trop lequel , en plongeant à la façon des mouettes et des » hérons. Je soupçonne que tu vas remonter à la surface » quelque part et te montrer là au jour de nouveau. »
Alphée : « Affaire d'amour , Poséidon ; ne me presse pas de » questions. Tu n'as pas été sans aimer toi-même plus d'une » fois. »
Poséidon : « Et qui aimes-tu , Alphée? Est--ce une femme, » ou une nymphe , ou Tune des filles de Nérée ? »
Alpbée : a Non , Poséidon , je suis amoureux d'une source. »
Poséidon : « Et cette source, en quel endroit conle-t-elle ? »
Alphée : a C'est une source insulaire , une sicilienne ; on » l'appelle Aréthuse. »
Poséidon: « Je la connais, Alphée, cette Aréthuse; elle » n'est pas laide en effet ; elle est même fort transparente , elle » sort de terre dans un endroit très-propre , et son eau brille , » au-dessus d'un lit de cailloux qu'elle laisse apercevoir , avec » des reflets argentés. »
Alphée : « Ah I Poséidon , comme tu la connais bien I Voilà » celle auprès de qui je suis en train d'aller. »
Poséidon : « Va donc , mon ami , et sois heureux dans ton » amour. Mais , dis-moi , où as-tu pu voir Aréthuse , puisque » tu es Arcadien , et qu'elle est, elle , à Syracuse ? »
Alphée : « Je suis pressé , Poséidon , et voilà que tu me » retardes avec des questions oiseuses I »
Poséidon : « Tu as raison ; va donc auprès de ta bien-aimée,
LUCIEN ET LES DIEUX. 2ii
» et là , sortant de la mer , unis-toi avec ta source dans un lit » commun , et devenez ensemble une seule et même eau '. »
Qui ne sent , en lisant cela , avec quelle ingénieuse adresse Lucien s'amuse à faire ressortir , sans en avoir Tair , toutes les invraisemblances de la fiction ? Il y a même une question du dieu , à la fin , qu'il a soin de laisser sans réponse, afin de faire croire qu'elle n'en comportait pas , quoique la légende en eût inventé une , aussi satisfaisante après tout que peut bien l'être ane réponse de ce genre'. Voilà la seule espèce d'arrangement ou d'altération qu'il se permette en général dans ses Dialogues marins. Il ne travestit point les choses à proprement parler , mais il en change les proportions et par suite il en modifie l'aspect. Dans l'ensemble, la reproduction qu'il donne des vieux récits semble fidèle ; dans le détail , il n'y a , pour ainsi dire, pas une touche de son pinceau qui n'accuse un trait d'invraisemblance ou de ridicule.
Ce procédé en lui-même ne change pas d'une scène à l'autre ; mais l'ironie , qui en est l'essence, est loin d'être toujours aussi ménagée. Dans les Dialogues des dieux , elle me parait, d'une manière générale, plus forte , moins dissimulée que dans les Dialogues marins. Cela tient peut-être à ce que les personnages sont plus importants , les mythes plus considérables , et aussi à ce que l'écrivain n'a pas là , comme à l'arrière-plan , l'horizon naturellement poétique de la mer , qui l'invite à tempérer sa verve satirique par la grâce de l'imagination.
Prenons le second de ces dialogues. Zeus a fait venir Éros devant lui, et il le réprimande avec colère. Ce qu'il lui reproche, c'est d'avoir fait de lui son jouet. Il en résulte que chacun de ses griefs , à mesure qu'il les énonce , retombe sur lui-même. C'est lui qui s'accuse , c'est lui qui énumère ses folies , ses aventures ridicules , ses galanteries innombrables et merveilleuses . c'est lui enfin qui tient à bien montrer quel sot