‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 77 sur 140 · Pindare, VII« Olymp., v. S4-S8 (éd. Christ · texte numérisé non relu

Pindare, VII« Olymp., v. S4-S8 (éd. Christ

dialogue qu'on va lire , à maintenir la distance ne'cessaire entre une agréable parodie et une simple caricature .

HftPHÀESTOs : (c Que me veux-tu, Zeus? Je viens , comme tu » me Tas fait dire , avec une hache si bien affilée qu'elle » trancherait une pierre en deux d'un seul coup. »

Zeus : a Bien , Héphaestos ; courage donc , et fends-moi la » tête en deux morceaux , en frappant de toutes tes forces. »

Héphaestos : « C'est pour éprouver mon bon sens , Zeus , » que tu parles ainsi. Allons , sérieusement , que veux-tu que B je fasse ? »

Zeus : « Je veux que tu fasses ce que j'ai dit : fends-moi le » crâne. Et si tu ne m'obéis pas..., tu sais par expérience ce » que peut ma colère. Voyons , assène-moi ce coup sans le faire » prier ; c'est trop de délais ; je meurs du mal d'enfant , je sens » des tiraillements qui me déchirent le cerveau. »

Héphaestos: cZeus, réfléchis bien : n'allons pas faire quelque » sottise. Ma hache est fort tranchante , et elle ne te délivrera » pas à la façon d'Ilithye , ni sans effusion de sang. »

Zeus : « C'est assez d'excuses , Héphaestos ; un bon coup » seulement , et n'aie pas peur ; je sais ce que je fais. »

Héphaestos : « Je vais donc frapper , mais c'est bien malgré » moi. Enfin, puisque tu le veux, il faut obéir. prodige ! une » jeune fille tout armée I Quel mal, ô Zeus , tu portais dans la » tête 1 En vérité , je comprends à présent que tu fusses » tellement irritable: lu nourrissais une vierge sous la membrane » de ton cerveau ! Et quelle vierge I pas une pièce ne manque à » son armure I C'était un camp et non une tête que tu avais là » sans le savoir. Mais regarde : la voici qui bondit , elle danse » la pyrrhique , elle agite son bouclier , secoue sa lance et se » livre à je ne sais quels transports. Le plus étrange , c'est que » quelques instants ont suffi au plein épanouissement de sa » beauté ; la voilà dans toute la fieur de la jeunesse. Elle a les » yeux pers , il est vrai ; mais cela ne fait pas mauvais effet sous » son casque. Écoule , Zeus : pour prix de ta délivrance que j'ai » opérée, donne-la-moi. »

2ii CHAPITRE SEPTIÈME.

Zeus : <c Cela est impossible , Héphaestos ; elle veut rester » vierge ; autrement , si cela dépendait de moi , elle serait déjà » à toi. »

Héphaestos : a Oh ! ton assentiment me suffit ; le reste me » regarde ; je vais Tenlever de force. »

Zhus : « Enlève-la , si tu peux ; mais, crois-moi , ce que tu » désires est irréalisable ^ »

Dans cette scène et dans celles que j'ai citées précédemment, c'est la puérilité de l'invention surtout que Lucien s'attache à faire ressortir ; mais conmie on l'a vu aussi , quand il trouve de plus l'occasion de bien faire sentir combien les mœurs attribuées aux dieux par la fable ressemblent peu à celles qui sont estimées parmi les hommes , il se hâte de la saisir et il excelle à en profiter. En résumé, les mythes, tels qu'ils apparaissent dans les œuvres en question, sont des contes d'enfants, mais des contes souvent licencieux et pleins de mauvais exemples. Par cette intention générale, tous les Dialogues des dieux et tous les Dialogues marins se ressemblent, quelles que puissent être les différences de détail , dont j'ai essayé de donner une idée.

Ce qui constitue leur ressemblance est aussi ce qui fait qu'ils diffèrent des scènes de la comédie classique, avec lesquelles ils offrent au premier abord d'assez frappantes analogies. Les poêles comiques, longtemps avant Lucien , et en particulier Aristophane, celui de tous qui nous est le mieux connu, s'étaient moqués fort librement , comme on le sait, des dieux des poètes, qui étaient aussi les dieux de l'État. Leur hardiesse avait excusé d'avance celle de Lucien ; aussi alléguait-il leurs exemples, quand il éprouvait le besoin de se justifier. Mais si, en apparence, il se conleulait de les imiter, en réalité il faisait tout autre chose. Si peu respectueuse que la comédie se fût montrée à l'égard des dieux , il ne semble pas , autant que nous pouvons en juger, qu'elle eût jamais cherché à faire naître

! Dialogues des dieux, 8

dans Tesprit de se8 auditeurs des doutes au sujet de leurs attributs essentiels. Elle s'amusait d'eux, parce qu'elle avait le droit reconnu de s'amuser de tout ; elle les présentait sous des aspects ridicules, elle leur prêtait par convention certains travers ou certains vices, elle étalait sans la moindre réserve la sottise des uns, la gloutonnerie ou le libertinage des autres , mais il étai^ admis que rien de tout cela ne tirait à conséquence : la comédie était en principe à la fois ivre et folle, et elle jouissait des privilèges de l'ivresse et de la folie. Pourvu qu'elle fît rire , on ne la rendait pas responsable de ce qu'elle disait. Au contraire, la satire de Lucien , toute plaisante qu'elle fût , se présentait au public comme une œuvre de réflexion ; c'était de la réflexion qu'elle était née et c'était à elle qu'elle s'adressait. Amuser n'était pour elle qu'un moyen : son but était de faire penser. Au fond , chacune de ses plaisanteries , jusqu'aux plus légères , était une objection , tandis que celles d'Aristophane, bien plus irrévérencieuses souvent, n'étaient pourtant que des plaisanteries. La seule chose qui dissimulât quelque peu les intentions de Lucien dans les œuvres dont nous venons de parler, c'est que ces objections étaient mises ingénieusement par lui dans la bouche de ceux qui avaient le moins d'intérêt à les faire ; mais évidemment ce n'était là qu'une adresse et une grâce piquante de plus. D'ailleurs, s'il jouait ce jeu quelquefois , il était loin de s'y astreindre toujours. A côté des écrits de fine ironie, tels que les Dichlogues des dieux et les Dialogues marins, il en est d'autres où sa pensée se dégage avec une force de moquerie qui ne cherche aucunement à se dissimuler.

La satire en iéte-à-tcti* avec les «lieux. — FéUts <lo Cronos, Promet li^e ,

Assemblée des dieux.

La comédie , dans ses plus grandes hardiesses , n'avait f^iiève engagé do raisonnements avec les dieux. Elle ne pou-

vait le faire , puisqu'elle n'était ni incrédule , ni raisonneuse. Lucien , lui, avait plaidé avant d'écrire des satires ; il était naturel qu'il se souvint de son ancien métier alors même qu'il l'avait quitté , et qu'il profilât , quand l'occasion s'y prétait, d'une habileté acquise par lui dans la pratique et dans l'étude. De là toute une série d'oeuvres, les plus originales peut-être qu'il ait conçues et composées, où les dieux tiennent plus ou moins la place d'accusés, et où l'accusateur est un personnage fictif , homme ou dieu lui-même , derrière lequel apparaît le satirique en personne.

C'est ici que les griefs entrevus tout à l'heure sont proposés dans toute leur force. Nous parlions de la puérilité des fictions mythiques à propos des Dialogues des dieux qui la faisaient voir à tout moment si ingénieusement. Mais veut-on en quelque sorte la toucher du doigt? Qu'on relise, dans les Fêtes de Cronos^ la justification indignée du vieux Titan. Son prêtre, profitant, comme le Dave d'Horace, de la liberté des fêtes, tAStis libertate decembri, lui a posé familièrement quelques questions au sujet des légendes , si peu honorables pour lui, qui ont cours parmi les hommes. Que faut-il penser de toutes les actions que les poètes lui ont attribuées ? Est-il vrai , comme on le dit , qu'il ait dévoré ses enfants, et doit-on croire qu'il ait été assez sol et assez glouton pour avaler une pierre substituée adroitement par Rhéa à son dernier-né? Cronos, tout bonhomme qu'il est, se fâche de s'entendre accuser de la sorte ; et le voilà qui se met à réfuter ces misérables calomnies , à discuter avec passion contre tant de mensonges accumulés. Il n'a guère de peine à montrer que tout cela n'est qu'un tissu de fables aussi monstrueuses qu'absurdes ; et alors il raconte comment les choses se sont passées , par quelles raisons , toutes naturelles , étant vieux et fatigué , il a remis à son fils le fardeau des affaires ; telle est la vérité, et c'est aussi tout ce qu'il veut dire pour cette fois. Force est donc au prêtre de s'en contenter, et il s'y résigne aisément, puisque

les confidences même restreintes du dieu sont déjà de nature à éclairer ses amis sur la valeur des fables en général *.

Dans le même genre, mais avec bien plus de force, le dialogue intitulé Prométhée ou le Caucase nous offre une vigoureuse revendication des droits de la raison et de la morale contre des fictions à demi barbares. Prométhée est pour Lucien ce que Eschyle Ta fait , Tami dévoué des hommes^ leur bienfaiteur , puni par la jalousie et la défiance du dieu suprême ; seulement, tandis que sa protestation, chez le poète tragique , grandit son adversaire alors même qu'elle le défie et Tinsulte, la raillerie impitoyable qui en tient lieu chez le satirique ne tend au contraire qu'à le rapetisser. Zeus n'est plus un maître orgueilleux , un vainqueur irrité et intraitable, c'est un grand enfant, violent et méchant, qui n'a ni raison ni dignité. Hermès , qui veut le défendre , l'accuse lui-même à son insu en rappelant à Prométhée ses prétendus crimes , la fraude dont il a usé dans le partage de la victime, la création des hommes, l'enlèvement furtif du feu. Tous ses reproches deviennent autant d'arguments dans la bouche de Prométhée. Quoi I le roi des dieux , celui qui devrait être la sagesse même, se met en colère parce qu'il s'est laissé duper comme un enfant et parce qu'il a eu dans le repas la moins bonne part I Un peu de savoir-vivre , à défaut de raisons plus sérieuses , suffirait pourtant, sinon à un dieu, du moins à un homme, pour se mettre au-dessus de ces petitesses. On plaisante parfois entre convives, mais un homme bien élevé ne s'en fâche jamais : « E^çt quel- » que offense a lieu à table , on la tient pour un jeu et on » laisse sa colère dans la salle du banquet. Mais garder son » courroux jusqu'au lendemain et entretenir de vieilles ran- » cunes, en vérité, voilà qui ne convient guère à un dieu ni à » un roi ' I »

Page 1