Promèihèc
l'œuvre la plus complète de Lucien dans Tordre d'idées que nous étudions en ce moment. Là , il ne prend plus à partie tel ou tel mythe isolément, il les raille tous à la fois; car ce qu'il attaque, c'est ce qu'on pourrait appeler le procédé mythologique de l'esprit humain. Les dieux anciens ont eu l'imprudence de murmurer contre l'intrusion des dieux nouveaux ; ils se sont plaints à Zeus qu'on faisait trop de dieux , que l'Olympe était envahi et encombré, que l'ambroisie et le nectar allaient manquer , et Zeus , inquiet lui-même , désireux de prévenir la disette et de défendre ses privilèges, a convoqué une assemblée générale pour écouter les plaintes et en délibérer. La question qui se pose, c'est donc celle du droit qu'ont les dieux à être reconnus pour tels, par conséquent celle de la légitimité de tous les mythes religieux et de tous les cultes existants. Il est vrai qu'elle semblera se restreindre dans la composition de Lucien, puisqu'il y aura des dieux incontestés ; simple apparence, car Momos est là pour toucher rudement à ce qui est mis pourtant hors de la discussion.
Terrible parleur , qui ne peut , comm3 il le déclare tout d'abord lui-même, s'empêcher de dire la vérité, et que rien n'arrête ni ne déconcerte. A peine a-t-il la parole, qu'il commence à signaler un par un ces étrangers qui ont envahi l'Olympe depuis les temps les plus reculés. Il est vrai qu'il laisse de côté les grands dieux, mais non leurs familles ni les cortèges bizarres qu'ils ont amenés à leur suite. Voici Dionysos: sa mère était barbare; et quels sont ses compagnons? des Pans, des Satyres, des Silènes; honorable société pour les dieux ; des êtres monstrueux, qui tiennent de la bête plus que de l'homme ! Ce n'était pas encore assez : Dionysos a mis dans le ciel ses amantes , Ariane, Érigone ; puis , comme celte dernière avait un petit chien qu'elle aimait à la folie, il a fallu faire place au petit chien. Ici, soudain écart de Momos : il s'en prend à Zeus lui-même. C'est lui surtout, lui, le maître des dieux, qui, par ses fantaisies amoureuses, a peuplé le ciel de bâtards; les autres dieux, — et même les déesses, — ont
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ensuite pris exemple sur lui. Zeus défend expressément qu'on parle de Ganymède : soit ; mais que dire de l'aigle ? Est-il bien décent qu'un oiseau de proie siège au milieu des Immortels? El pourtant, tout cela pourrait encore s'excuser; ce qui dépasse toute mesure, c'est l'invasion des dieux de rOrient, Attis le Lydien , Corybas et Sabazios de Phrygie , Mithras le Mède, un vrai barbare , stupide, qui ne sait pas un mot de grec et qui ne comprend même pas lorsqu'on boit à sa santé. Enhardis par de tels procédés, les Scythes ont fait un dieu de Zamolxis. Pourquoi pas? Les Égyptiens n'avaient-ils pas d'avance autorisé tous les excès en ce genre ? Et là-dessus , voilà Momos qui se met à apostropher, avec une insolence comique, les dieux à tête de chien et le taureau de Memphis. Quant aux ibis, aux singes et à toute cette engeance, c'est pure honte que de les supporter. Pour compléter la bouffonnerie, n'a-t-on pas imaginé de mettre à Zeus lui-même des cornes de bélier ? Une véritable manie d'adorer et de diviniser s'est répandue par le monde : Trophonios et le parricide Amphiloque ont des oracles qui font oublier ceux d'Apollon. — a Aujourd'hui », s'écrie l'audacieux orateur, « il n'est pas une » pierre, pas un autel qui ne rendent des oracles, pour peu j» qu'on les ait frottés d'huile, ornés de couronnes, et qu'un » charlatan quelcompie, comme il y en a tant, se trouve là » pour les mettre en valeur. Voici que la statue de l'athlète » Polydamas guérit les fiévreux à Olympie, celle de Théagène » fait des miracles à Thasos , Ilion sacrifie à Hector, et, de » l'autre côté du détroit , la Chersonèse sacrifie de même à » Protésilas. Seulement, depuis que nous sommes tant de » dieux, il y a plus de parjures et de sacrilèges que jamais et » on nous méprise avec raison *. » Enfin à toutes ces divinités de fantaisie , il faut encore ajouter celles que fabriquent les philosophes, la Vertu, la Nature, la Fatalité, la Fortune, noms abstraits et vides dont ils font des êtres vivants et qu'ils adorent.