Assemblée des dieux
n-} CHAPITRE SEPTIEME.
Pour remédiera ce mal, Momos propose un décret que Zeus accepte de sa pleine autorité, en se gardant bien de le mettre aux voix. Une commission d'enquête est nommée, et tous les dieux devront faire la preuve de leur divinité. Les intrus seront ainsi reconnus et renvoyés honteusement dans leurs tombeaux, comme de simples mortels qu'ils sont.
Cette amusante diatribe a par moments, comme le Promis thée , une véhémence dans l'ironie qui touche à l'éloquence. A chaque mot on y sent la révolte du bon sens et de la dignité humaine contre la perversion du sentiment religieux. En outre, Lucien, en rapprochant tous ces exemples de la superstition vulgaire , en la montrant constamment à l'œuvre chez tous les peuples et à travers les siècles, nous invite et nous contraint même en quelque sorte à tirer de là une idée générale. 11 est vrai qu'il ne Ténonce pas lui-même, il se contente de la suggérer : simple différence de manière , qui ne change rien au résultat. Les dieux barbares sont les plus maltraités , mais quelle dissemblance essentielle y a-t-il au fond entre les dieux barbares et les dieux grecs ? Si les uns sont l'œuvre de la superstition pure, quelle est la légitimité des autres ? Ceux-là sont , il est vrai, plus rudes, plus grossiers; mais ceux-ci sont-ils exempts de ridicules et de vices ? On voit jusqu'où vont les doutes et les réflexions ainsi suscités ; d'une mythologie on passe à l'autre , des inventions réputées puériles à celles qui ont un renom de poésie et de sagesse ; en réalité, c'est la mythologie elle-même qui est attaquée , c'est-à-dire tout l'ensemble des conceptions poétiques dont l'esprit humain a usé pour donner une forme à la notion de la divinité.
Une chose essentielle resterait pourtant douteuse après la lecture de ces écrits, s'ils étaient parvenus seuls jusqu'à nous : on pourrait se demander si l'auteur y critiquait seulement les altérations de l'idée de Dieu , ou s'il visait cette idée elle-même au travers de ses déformations. Un déiste convaincu aurait pu écrire tout ce que nous venons de passer en revue ; et il semble même qu'il aurait trouvé dans sa conviction un encouragement
de plus à tourner en ridicule des conceptions propres à la compromettre. Les moqueries des premiers écrivains chrétiens contre les dieux du paganisme ne diffèrent pas notablement de celles qui précédent : Lucien a été quel(juefois pour eux un modèle et un allié. Donc, de tout ce que nous avons cité, il n'y aurait rien à conclure au sujet des intentions réelles de Tauteur : c'est ailleurs qu'il faut les chercher, dans celles de ses œuvres où il s'attaque, non plus aux fictions Religieuses des poètes, mais à la théologie des philosophes.
Lacien et la théologie philosophique. — Les Aveux forcés de Zens: la destinée et rintervention des dieux dans les choses humaines ; oracles, prières. — La providence divine : Doléances tragiques de Zens. — Doctrine épicurienne du hasard.
L'ensemble d'idées que l'on a quelquefois appelé, fort improprement d'ailleurs, religion naturelle, avait été constitué dans l'antiquité noti par un philosophe, ni par une école, mai.< par les efforts communs des principales sectes philosophiques depuis Socrate. Il pouvait bien y avoir sur des points importants de cette doctrine de graves dissentiments entre les écoles ; elle n'en subsistait pas moins dans ses lignes principales , comme une croyance raîsonnée qui distinguait l'homme réputé pieux de celui qu'on qualifiait d'athée. Cette croyance, nécessairement vague puisqu'elle se conciliait avec des systèmes très- / divers, comportait en premier lieu, comme idée essentielle, la notion d'une intelligence suprême établissant et maintenant l'ordre dans le monde, et en second lieu, comme idée secondaire se prêtant à plusieurs sortes d'interprétations, la reconnaissance de l'utilité d'un culte ; enfin des opinions plus ou moins flottantes au sujet de la survivance des âmes s'y adjoignaient ordinairement. Les Stoïciens étaient avec les Platoniciens les représentants par excellence de cette théologie. Parmi
tiA CHAPITRE SEPTIÈME
les autres grandes écoles, il n'y avait guère que les Épicuriens qui fussent, comme je l'ai rappelé déjà , tout-à-fail en dehors d'elle. Ils reconnaissaient , il est vrai, l'existence des dieux; mais ces dieux n'intervenaient en rien dans le gouvernement du monde; pour eux, c'était le Hasard (Tii^fy]) qui régnait seul dans l'univers, l'homme par conséquent ne dépendant que de cette puissance aveugle et de lui-même. Si je rappelle ici ces idées bien connues, c'est qu'elles forment comme le fond sur lequel se joue la pensée critique de Lucien dans les écrits dont j'ai à parler. Nous allons, en effet, passer en revue maintenant toute une série de négations de plus en plus complètes et hardies.
L'idée de la destinée appartenait à la fois aux poètes et aux philosophes. L'ancienne poésie , depuis Homère et sans doute avant lui , avait parlé d'un destin (Moîpa) plus puissant que les dieux eux-mêmes. La philosophie , venue plus tard , avait recueilli cette idée en l'adaptant à ses théories , elle en avait fait la doctrine d'un ordre éternel , conçu par l'intelligence divine et s'imposant à elle comme sa loi . C'est donc à la fois aux poètes et aux philosophes que Lucien s'attaque dans ses Aveux forcés de Zeus*.
Cyniscos est en conversation avec ce dieu ; il ne lui demande ni biens , ni honneurs , ni rien de semblable , mais simplement une réponse nette à quelques questions qu'il éprouve le désir de lui poser. Zeus y consent , sans prévoir à quel danger il s'expose. Et tout d'abord , Cyniscos lui fait déclarer que la puissance des Mœres ou Parques est absolue , et que leurs décrets s'accomplissent toujours sans que rien puisse en modifier l'effet en quoi que ce soit. Zeus l'avoue sans difficulté , n'apercevant pas qu'il se condamne ainsi lui-même à n'être plus qu'une apparence de dieu.
Avant de le lui prouver , son interlocuteur aurait bien , s'il
t . Sar la Destinée stoTcieDne , qae Lucien a surtout en vue dans tout ce dialogue, consulter Zeller, Op. cit.., 3* partie, l'* section, ch. I, h (p. 157 de la 3* éd.); voir aussi Aulu-6eUe , VII, 2, 3.
s'y prétait, une petite difficulté préalable à résoudre. On parle communément des Mœres ou Parques (Moïpai) , de la Destinée [Eifiopijhri) , enfin du Hasard (Tu^y)) ; sont-ce là trois puissances distinctes , comme semble l'indiquer la différence des noms qui les désignent ? Dans ce cas, quelle est celle des trois qui gouverne ? Mais Zeus estime qu'il ne faut pas sonder ce mystère , et Cyniscos après tout n'y tient que médiocrement : ce n'est là qu'un détail , il n'y insiste pas.
Voici le point délicat: si les Mœres ou la Destinée ou le Hasard gouvernent tout , il est assez évident que les dieux ne gouvernent rien , quoi qu'on en dise vulgairement ; et alors, à quoi bon les sacrifices , à quoi bon les prières ? C'est là évidemment une des idées capitales de l'ouvrage ; vieille et redoutable objection, que Lucien n'invente pas, mais qu'il prend ici à son compte. Zeus essaie d'abord d'y répondre , comme font beaucoup de gens embarrassés , en donnant des gros mots pour des raisons. Mais il a beau traiter l'audacieux questionneur d'épicurien , celui-ci ne se tient pas pour battu : il se contente de protester qu'il n'est d'aucune secte , qu'il aime seulement à voir clair dans ses idées , et il en revient à sa question.
Cette fois , le dieu s'avise d'un expédient. — « Sans doute , » ditF-il, les dieux ne peuvent pas changer les arrêts de la destinée; » mais, si on les prie, si on leur offre des victimes, ce n'est pas » pour qu'ils modifient le cours nécessaire des événements : » c'est parce que l'homme, étant faible, se sent obligé d'honorer » en eux une nature supérieure. » — Ainsi la prière est réduite à n'être qu'un hommage. Nous reconnaissons là l'idée des Stoïciens qui la considéraient comme un acte par lequel l'homme essayait de se conformer à l'ordre éternel des choses*. Toutefois ce n'est pas aux Stoïciens que répond Cyniscos en réfutant l'argument de Zeus , c'est bien plutôt aux poètes. Il sait la chronique scandaleuse de l'Olympe, et il s'en sert pour rabattre ces prétentions orgueilleuses des dieux à une soi-disant