Épictète. Manuel
m CHAPITRE SEPTIÈME
piTfectlon, si peu Rianifestée dans leurs actions. Sont-ils donc telIcQient aupôrieurs ^ux hommes , ces immortels qui se querellent à loul propos , (|ui s'enchainent mutuellement et qui se livrent des coiphats furieux à la suite des<]uels les vaincus sont mis au supplice ? Ces allusions indignent Zeus ; mais que peut-il faire ? Ses menaces sont vaines , puisqu'il oe saurait agir librement , asservi qu'il est à la Destinée. Bon gré mal gré , il en revient à la philosophie , et renonçant i défendre Texcellence des dieux d'après la mythologie , il essaie du moins de définir plus clairement leur rdie d'après la raison. I^ Destinée , suivant lui , décide , mais ce sont les dieux qui ex^cytent ; en outre , étant instruits de ce que la Destiné^ a réglé d'avance, ils le font connaître aux hommes par la divination. Ici encore , sans user précisément des formules stoïciennes, c'est aM, stoïcisme que Zeus emprunte ses moyens de défense. Oa sait comment les Stoïciens identifiaient la volonté des dieux avec la Destinée, et quelle importance ils attachaient à la divination, considérée comme une des plus fortes preuves de la providence dans les choses particulières.
C'est à propos de ces idées que Lucien , sous le nom de Cyaiscos, donne le plus librement carrière à sa verve moqueuse. Quel beau rôle pour les dieux que d'être les instruments de la Destinée, comme le rabot est rinslriimenl du menuisier ! Et la di>iaation, de quelle utilité est-elle aux tiommes. si l'avenir e<i immuable? D'ailleurs, qui ne connaît les é(|uivoques des oracles ? Le plus souvent , au lieu d'éclairer ceux qui hésitent , ils ne font qu'accroître leur embarras. Pour parler franchement , les oracles sont une duperie. Quant à cette providence divine , qu'ils sont censés manifester , où se révèle-t-elle dans le monde, puisque tout y va de travers ? Aristide le juste est condamné ; Phocion , non moins intègre , est mis à mort ; le sage Socrate boit la ciguë ; de tout temps on a vu prospérer les méchants et d'honnêtes gens être accablés de maux. Zeus n'essaie pas de contester c^s faits ni de les interpréter ; il n'a pas recours aux arguments classiques qu'on opposait dans l'école à ces objections
bien connaes. Sa réponse, c'est qne , dans une autre vie, une juste distribution de biens et de maux compensera ces inégalités révoltantes. Cette autre vie , Cyniscos n'y croit guère , mais il admet qu'elle soit réelle : comment punir ou récompenser des actions qui étaient réglées d'avance par la Destinée ? Si tout est nécessaire , les hommes ne sauraient être tenus pour responsables. Grosse question , qui surgit ainsi toul-à-coup. Elle n'est qae posée , et non discutée. La patience de Zeus est à bout et ses arguments sont épuisés. Ne pouvant faire taire son interlocuteur , il prend le parti de le laisser seul , et il s'en va tout simplement. Cyniscos est ainsi réduit au silence , ce dont il se console comme s'était consolé en pareil cas le prêtre de Cronos , en pensant qu'après tout il a obtenu déjà assez d'aveux pour une fois : « D'ailleurs , ajoule-t-il , il était sans » doute selon la Destinée que je n'en apprisse pas davantage. » On avouera qu'il est difficile de toucher à plus de choses en peu de mots, que Lucien ne l'a fait dans ce dialogue D'argumentation proprement dite , il n'y en a guère , non plus que d'effort personnel d'invention en ce qui concerne les idées. Les objections de Cyniscos sont de celles qu'on pouvait alors entendre partout et qui dataient de plusieurs siècles ; les réponses de Zeus sont une vague et faible réminiscence des raisonnements stoïciens. En fait , cela ne pouvait passer pour une discussion sérieuse , et Lucien certes ne s'est jamais fait à lui-même l'illusion de le considérer comme tel. Mais il faut songer qu'il ne s'adressait pas aux raisonneurs. Son but, quand il écrivait de pareilles choses, était avant tout, ne l'oublions pas, de se donner satisfaction à lui-même et d'amuser un public assez restreint qui pensait comme lui : il n'avait pas à convaincre ses auditeurs , mais uniquement à leur mettre sous les yeux, de manière à les faire rire , la faiblesse des raisons de leurs communs adversaires. Pour ce qui était des indécis ou des indifférents qui pourraient l'entendre ou le lire , Lucien ne se proposait point de leur donner des raisons décisives en faveur de son incrédulité ; il lui plaisait seulement de provoquer leurs
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i-éflcxions par de vives attaques , de les surprendre brusquement par le tour nouveau et piquant donné aux vieilles objections , en un mot de les arracher à leur apathie et de les faire penser. Son écrit était plutôt une excitation qu'une démonstration.
Les idées qui en faisaient le fond, sans être nulle part formulées avec précision , se réduisaient en somme à une négation essentielle, d'où découlaient une série de négations accessoires. Il est clair que Tauteur du dialogue précédemment analysé ne croit pas à l'enchaînement nécessaire des choses, ni par conséquent à Tordre universel. Il estime que tout dans le monde procède du hasard ; par là même, il supprime toute idée de relations à établir entre l'homme et une providence divine qui prendrait soin de lui.
Cette notion de providence , étant comme le fondement de la théologie socratique et stoïcienne , se trouvai! à ce litre tout particulièrement désignée aux attaques de Lucien. Aussi est-ce celle qu'il tourne le plus souvent en ridicule, en usant pour la discréditer de toutes les ressources de son esprit. Comme les Épicuriens, il conteste absolument, ainsi que nous \enons de le voir, cet arrangement admirable du monde queXénophon. après Socrate , s'était plu à faire remarquer ; comme eux encore, il se refuse à concevoir des dieux affairés, préoccupés, dont l'existence serait troublée sans cesse par mille et mille soins. Cette façon vulgaire de se représenter des divinités prenant intérêt aux petites choses de la >ie humaine lui suggèœ des fantaisies plaisantes. La Double (iccusation débute par une plainte lamentable de Zeus, accablé de travail, troublé par mille inquiétudes, en un mot ne sachant plus où donner de la tète *. Dans les Fêtes de Cronos, nous avons vu le dieu \ieilli expliquer son abdication par le besoin de repos qu'il éprou>ait. Charon, dans le Tyran, rit de l'agitation perpétuelle à la(|uelle Hermès est astreint et de la variété fatigante des fonctions (jui lui sont imposées*. V/caroménippe, en nous introduisant dans