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à de la métaphysique était pour lui un verbiage plus ou moins ennuyeux et parfaitement frivole. Seulement, la théologie stoïcienne étant bien plus affirmative, bien plus doctrinaire, c'était elle qu'il combattait de préférence ; et comme il avait besoin pour cela d'arguments faciles à manier, n'étant pas d'ailleurs assez réfléchi pour s'en faire lui-même, il prenait ceux des Épicuriens, — leurs arguments négatifs, bien entendu, et ceux-là seulement , — parce qu'ils étaient à la fois trèsconnus et très-intelligibles à tout le monde. Il était donc épicurien en théologie pour détruire , mais rien ne prouve qu'il le fut aussi pour reconstruire quoi que ce soit.
De l'athéisme impaté à Lacien. — Très-faible inilaeDce de ses écrits sur le mouvement religieux des esprits au second siècle.
Nous ne devons pas être surpris, après tout ce qui vient d'être dit, que Lucien ait été qualifié d'athée au moyen âge par la plupart de ses commentateurs byzantins. Il est bien certain qu'il Tétait d'après ses écrits, au sens du moins où ce mot était pris alors et où il l'est encore le plus souvent. D'une manière générale, son intelligence répugnait au surnaturel, el il ne semble pas qu'il crût à l'existence d'un dieu personnel en relation avec le monde. Son état d'esprit avait quelque ressemblance avec celui des positivistes modernes, moins la coordination des idées, moins la confiance dans la recherche scientifique. Il se moquait de ro'jx qui prétendaient savoir, plutôt qu'il ne niait lui-même résolument, il ignorait et il se ivsi<]:nail à ignorer. J'ajoute même que cette résignation lui était facile ; les hypothèses lui semblaient puériles et les affirmations ridicules. De même qu'en morale, il voulait aussi en matière de Cfoyances que chacun, se ramenant à soi-même, se tint tran-
quille dans son petit domaine de connaissance certaine et de vérité bien acquise.
Ce serait disputer sur les mots que de chercher si cette disposition est bien celle qu'on doit qualifier d'athéisme. La signification de ce terme est sujette à trop de fluctuations et d'interprétations toutes personnelles , pour qu'il y ait jamais profit à s'en servir lorsqu'on vise à des idées claires. La seule remarque que j'aie à faire à ce sujet est celle-ci : il me paraît impossible, quelque opinion qu'on ait sur les questions religieuses auxquelles Lucien a touché, de méconnaître la droiture de ses intentions. Il n'y a dans sa polémique ni trace d'intérêt privé, ni préjugés de secte, ni passion mauvaise contre qui que ce soit ; ce qui l'anime, c'est le sentiment qu'il a de la grossièreté des superstitions entassées par une longue habitude sur l'esprit humain. 11 s'étonne et il s'indigne de voir que tant d'hommes croient si facilement à tant de choses qui lui paraissent déraisonnables. Ses moqueries sont avant tout une satisfaction qu'il donne à sa raison impatiente et révoltée. A-t-il tort ou raison au point de vue dogmatique? C'est affaire aux esprits affirmalifs de le décider. A propos de l'inspiration des poètes et de la mythologie grecque, il n'y aura point de débat entre eux ; au-delà, ils pourront cesser de s'entendre. Mais ce qu'il faudra reconnaître de toute façon, c'est que toutes les moqueries de Lucien proviennent du même fond. 11 n'a pas changé d'intentions ni d'esprit en attaquant le dieu des philosophes après avoir raillé les dieux des poêles. Si donc son dessein était louable dans le premier cas , il ne peut lui être imputé à crime dans le second.
Le seul reproche spécieux qu'on pourrait lui faire, ce serait peut-être d'avoir louché sans ménagement, avec une verve trop libre et trop agressive, à des idées qui après tout avaient droit à quelque respect de sa part. C'est là une question de forme, bien plus délicate en réalité qu'elle ne semble au premier abord. Il est banal de dire que toute croyance sincère et profonde doit être traitée avec un certain ménagement par ses
adversaires ; mais il faut avouer que si tout le monde s'accorde aisément sur le principe, ceux qui le mettent en pratique sont bien rares. N'est-'Ce pas ici la nature humaine elle-même qu'il faut mettre en cause? Le respect est affaire de tempérament au moins autant que de préceptes. Comment l'obtenir d'un homme à la parole agile et spirituelle, qui ne pense que par réflexions vives, qui ne parle en quelque sorte que par saillies, et dont tout l'esprit est tourné à saisir le ridicule ? Puis vient immédiatement c^tte autre question : la moquerie n'est-elle pas utile quand elle sert la vérité? Qui voudrait le nier? Mais par là même, ne devient-elle pas bonne et permise? Nous sommes ainsi en face d'un problème moral insoluble. Ne vaudrait-il pas mieux reconnaître le droit absolu de la moquerie, chacun restant libre de se faire une indifférence de raison vis-à-vis de celle qui l'offenserait?
Laissons le droit et revenons aux faits. J'ai dit , au début de ce chapitre, que les intentions subversives de Lucien vis-à-vis du polythéisme grec me paraissaient être généralement interprétées avec exagération ; je crois de même qu'on attribue souvent à ses œuvres plus d'efficacité qu'elles n'en ont eu. Le polythéisme n'a guère succombé définitivement que deux cents ans après la publication de ses écrits. Voit-on que pendant ces deux siècles , les satires légères dont nous avons parlé aient grandement ému le monde et qu'elles aient provoqué les esprits à rindépendance? En aucune façon. Le peuple ne lisait pas Lucien ; les lettrés s'amusaient de ses œuvres sans y attacher grande importance. Quant au christianisme, s'il grandissait rapidement, ce n'était pas certes grâce au concours secret du satirique. Il pouvait arriver, — très-rarement d'ailleurs , — (jue les défenseurs de la religion nouvelle lui fissent quelque emprunt, là où ses moqueries étaient ^'accord avec les leurs ; mais qui voudrait soutenir pour cela que sou influence fût appréciable dans un mouvement aussi puissant et aussi étendu ? Le polythéisme grec tendait à se détruire de lui-même à la fois par le progrès de la raison humaine et par son insuffisance religieuse et morale ; de ces deux causes
de ruine , la seconde était bien plus agissante que la première ; or c'est précisément celle qui était la plus indépendante des écrits de Lucien.
Ces réflexions doivent nous faire rejeter absolument Topinion qui tendrait à le considérer comme une sorte de Voltaire , remuant les esprits à son gré et n'écrivant pas un mot qui ne retentit dans le monde entier. En fait , rien n'est plus inexact qu^une telle assimilation. Voltaire a été un chef de parti et un promoteur d'idées auquel bien peu d'autres sont comparables ; Lucien n'était considéré de son temps que comme l'interprète spirituel d'un petit nombre d'incrédules , dispersés çà et là dans une société qui les tenait en défiance. 11 est vrai de dire qu'en écrivant surtout pour eux et pour lui , il s'est trouvé qu'il avait écrit aussi pour l'avenir ; mais la grandeur n'était pas dans ses desseins , elle est entrée plus tard dans son œuvre.