CHAPITRE VIll
Place restreinte de la satire littéraire dans Tœuvre de Lacien. — Netteté de ses principes. — La sophistique au second siècle — Résistance de Lacien à l'engouement général.
A côté des satires morales ou religieuses, dont Timportance relative est si grande dans Tensemble des œuvres de Lucien , nous avons signalé , en énumérant et en classant ses «crits , quelques compositions dispersées qui se rapportent à des questions de goût. L'étude que nous faisons ici de ses idées et de ses jugements nous conduit naturellement à en dire au moins quelques mots.
Le petit nombre de ces écrits montrerait assez , à défaut d'autres preuves , que Lucien n'a jamais prétendu au rôle de législateur ni d'arbitre dans les matières littéraires. S'il y a touché , ce n'a jamais été qu'en passant. La franchise et la vivacité de sa nature ne lui permettaient guère de ne pas dire un jour ou l'autre des vérités à tous ceux qui , d'une manièn* quelconque, offensaient son bon sens ou son goût. N'ayant épargné ni les riches, ni les pauvres, ni les philosophes, ni même les dieux , il était peu vraisemblable qu'il ménageât les mauvais écrivains ou leurs admirateurs : voilà pour quelle raison la satire littéraire a sa place dans ses œuvres. Ce n'est
pas qu'il ait jamais enlropris smeiisemont , comme Horace ou comme Boileau , de seconder certaines tendances bonnes à encourager ni de réagir contre d'autres qui lui semblaient mauvaises; c'est tout simplement qu'à certains jours il s'est senti plus irrité des sottises contemporaines et qu'il a voulu se donner la satisfaction d'en rire publiquement.
Toutefois, de ce qu'il y a beaucoup de caprice dans l'inspiration satirique de Lucien , il ne faudrait pas conclure qu'il y en ait autant dans son goût. Ce qu'il tourne en ridicule toutes les fois qu'il touche à la littérature , c'est la sophistique ; ce qu'il recommande, c'est le retour à la saine tradition classique. 11 apparaît donc partout comme l'adepte passionne et comme le défenseur ardent du véritable atticisme. C'est au nom de Thucydide , de Xénophon , des grands oraleurs d'Athènes et de ses grands écrivains en tous genres , qu'il condamne les sottes imitations qui pullulent autour de lui. Qu'il le dise ou qu'il le sous-entende , il y a une comparaison perpétuelle dans son esprit entre ce qu'on faisait autrefois et ce qu'il voit faire de son temps. C'est le passé qui pour lui juge le présent. Nous avons donc à voir comment il comprend l'un et l'autre et dans quelle mesure ses admirations légitimes senent sa critique.
Je n'ai pas à rappeler ici en détail quelle renaissance littéraire s'était produite en Grèce vers la fin du premier siècle après notre ère et à quels résultats cette renaissance avait abouti dans le second. Chacun sait comment l'esprit grec, étouffé pendant trois cents ans , se ranima lorsque l'Empire eut donné la paix au monde et lorsque l'admiration témoignée parles Romains euxmêmes à ses grandes productions d'autrefois lui eut rendu conscience de sa force. Les Grecs, qui s'étaient contentés longtemps d'être des érudits, des grammairiens ou des philosophes d'école , voulurent alors redevenir des orateurs et des écrivains. Une éloquence nouvelle , parlée ou écrite , fut le fruit de cette généreuse ambition : ceux qui la propageaient s'appelèrent les SophisleSj qualification à laquelle l'opinion publique attacha un sens honorable , et sous ce nom , bientôt répété dans le monde
entior, une série d'hommes distingués s'illuslrèrent. Si la bonne volonté et le talent, joints à la confiance en soi , avaient pu suffire à relever une littérature déchue, il n'est pas douteux que les sophistes n'eussent réussi à rendre au monde grec cette gloire littéraire qui lui avait été si largement attribuée autrefois. Presque tous étaient des hommes doués de facultés remarquables et vraiment possédés de la passion de leur art. Ils avaient à un très-haut degré , sinon le sentiment bien juste , du moins Tamour de la beauté littéraire. Ce qui leur manqua , ce fut cet ensemble de qualités simples et sérieuses qui font les grandes œuvres et les grands siècles. Certes , quoi qu'on en ait dit , je n'admets pas qu'au second siècle la matière fit défaut ni à la vraie éloquence, ni à l'histoire, ni à la morale. Quelques grands écrivains romains , tels que Tacite , montrent assez ce qu'on aurait pu faire alors. Mais , dans le monde grec , l'art en était arrivé parmi les lettrés à c^ point où il se détruit lui-même par son excès. On avait tant étudié dans les écoles, depuis plusieurs siècles , les moyens à l'aide desquels les écrivains classiques avaient donné à leurs œuvres un si merveilleux éclat, qu'on avait fini par perdre de vue cette somme d'idées fortes et simples, de vues profondes . de connaissances solides , qui en formaient pourtant la substance. Il semblait aux hommes de ce temps que le mérite de ces compositions anciennes consistât dans l'emploi de certains procédés de style qu'on croyait surprendre et qu'on imitait. En les pratiquant ainsi , les plus habiles finissaient par les manier avec une dextérité merveilleuse. L'art littéraire alors , au lieu d'être un moyen, devenait une fin : on jouait avec les phrases et les idées , mais on ne pensait plus , au sens vrai du mot.
Les premiers sophistes proprement dits avaient fait leur apparition dans le monde grec au temps des Flaviens. Sous Nerva , sous Trajan , sous Adrien , leur nombre s'était rapidement multiplié. Ce fut la période des Isée , des Scopélicn , des Polémon , grands noms dans un art frivole , qui suscitèrent des disciples et des imitateurs en foule. Ils étaient devenus riches ,
LA CRITIUUE LITTÉRAIRE CHEZ LUCIEN. i39
puissants , renommés par leur éloquence ; qin'ron(|ue élail doué de quelque talenl devait se sentir bien fortement lenlé de faire comme eux. Au temps d'Ântonin et de Marc-Aurèle , TEmpire était réellement peuplé ,de sophistes. L'empereur et les villes rivalisaient de muniHcence pour leur assurer de riches salaires. Leur orgueil était immense, car tout le monde avait les yeux sur eux , et il semblait que toutes les ambitions leur fussent permises, puisqu'on voyait les plus illustres d'entre eux arriver aux honneurs suprêmes du consulat.
Il faut faire grand honneur à Lucien d'avoir su se défendre, par la force de son bon sens, contre un engouement qui était alors général. Lorsqu'on voit un philosophe aussi grave que Marc-Aurèle témoigner une si inconcevable faveur à un bel esprit aussi frivole que Fronton, on ne peut s'empêcher de rendre pleine justice au vaillant satirique qui, seul en ce temps, a dit à cette rhétorique mensongère toutes ses vérités. Lucien a senti, comme personne ne le sentait alors, ce qu'il y avait de faux dans cet art si vanté des sophistes ; il ne l'a pas senti seulement , mais il l'a dit avec cet accent de persifflage dont il avait le secret. Parcourons rapidement , pour nous en rendre compte, les trois écrits qui représentent presque à eux seuls la somme de ses jugements littéraires , je veux dire le Traité de la manière d'écrire l'histoire , le Lexiphane et le Maître de rhétorique, et essayons d'y montrer, sous la vigueur des attaques, la justesse des opinions.
Du Traité de la manière d'écrire l'histoire. — Intention de Lucien dans cet écrit. — Mérite de ses critiques. — Médiocrité relative de la partie dogmatique.
Le Traité de la manih^e d'écrire V histoire est un des ouvrages les |)lus connus de Lucien. Il doit cette notoriété non-seulement à son mérite , mais aussi à finlérêl du sujet. L'auteur y touche à des questions sérieuses et délicates. L'histoire est un genre
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liltcraire si attrayant , elle tient une si grande place dans toute éducation libérale et elle a donné naissance à de si grandes œuvres, qu'il y a plaisir pour tout homme éclairé à réfléchir quelques instants à ce qu'elle exige de ceux qui la cultivent ; et lorsqu'on est d'ailleurs invité à le faire par un écrivain spirituel qui s'offre pour vous servir de guide , qui se charge de réunir les exemples , de les rapprocher pour votre agrément , et qui mêle la satire la plus piquante aux obsen^ations les plus justes, l'attrait est plus vif encore. D'ailleurs l'antiquité ne nous a laissé aucun autre ouvrage spécialement consacré à de telles discussions ; si elle compte d'éminents historiens , elle n'a pas un seul théoricien de l'histoire , et l'on ne peut citer personne , parmi les anciens, qui ait tenté de faire ce que Mably , par exemple, a essayé chez nous avec un succès médiocre , je veux dire de rassembler en un corps d'ouvrage les idées les plus intéressantes que l'expérience et la raison pouvaient suggérer relativement à ce sujet *. L'écrit de Lucien, outre son mérite original , a donc celui de combler jusqu'à un certain point une véritable lacune. On ne peut b'étonner dès lors de la faveur dont il n'a cessé de jouir et de l'attention dont il a été constamment l'objet '.
Il est bon toutefois, pour l'apprécier comme il le mérite, de ne pas trop songer à ce que devrait être un véritable traité de l'histoire. Il est clair que si Lucien avait eu Tidée de composer un pareil ouvrage, il lui aurait fallu s'y préparer tout autrement. La première chose à faire eût été de réfléchir très-alteniivement sur Hérodote et Thucydide, sur Xénophon, sur Éphore et Théopompe, sur Timée, sur Polybe. Avant de rien écrire, il fallait qu'il se demandât comment chacun de ces écrivains avait compris
1. Mablv . Entretiens sur la manière d'écrire l'histoire , t. XII des ŒuvnK'i complètes, Lyon, 1796.
2. Je sijjnalerai surtout les observations de Wieland . dans les notes df sa traduction ; celles de K. F. Hermaun , dans la préface de son é»îition spéciale de ce traité; Jacob, Caracteriatik , etc., p. 102 et suiv.; E. E^ger. HUtoire de la critique chez les Grecs, ch. iv , g 2 ; H. Rigault . Liicinni Sûmosàtensiê quœ fuerit de re litteraria judicandi ratio, Paris, ISôG.
sa tâche, qu'il prit la peine de noter avec soin Taccord ou les divergences de leurs vues, et qu'il tirât de là une série de remarques solides et bien liées. D'ailleurs quelques-uns de ces historiens avaient déjà esquissé, partiellement au moins, une sorte de théorie de l'histoire. Ëphore avait écrit sur la différence de l'historien et de l'orateur * ; et Polybe, à son tour, dans ses nombreuses discussions avec ses devanciers, avait dit sur ce sujet bien des choses utiles qui demandaient seulement à être complétées et coordonnées ; son douzième livre, en particulier, plein des querelles qu'il croyait devoir faire à Timée, était déjà une espèce de traité, puisqu'il en contenait, à peu de chose près, tous les éléments. Tout cela s'offrait à Lucien. Ajoutons encore les écrits de Denys d'Halicarnasse sur Thucydide et les autres historiens grecs. Sans doute, lés idées étroites des écoles de rhétorique y dominaient; mais cela n'empêchait nullement que ces écrits ne se prêtassent à une discussion intéressante, et ils indiquaient en tout cas quelques-uns dos points sur lesquels l'attention devait être appelée. Je ne parle ici que des écrivains grecs , parce que Lucien, par préjugé hellénique, aurait certainement dédaigné les latins, en admettant qu'il eût été en état de les lire.
Voilà quelques-uns des ouvrages qu'il aurait dû nécessairement étudier et avoir toujours présents à la mémoire pour composer un traité en règle sur la manière d'écrire l'histoire ; cette simple énumération doit nous convaincre tout d'abord qu'il n'en eut jamais la pensée. Rien n'était plus contraire à ses goûts , et , ne craignons pas de le dire, rien ne lui aurait été plus impossible que de mener à bonne fin ce long travail préparatoire. Il eut la sagesse de ne pas l'entreprendre.
Nous trouvons partout, dans l'ouvrage de Lucien, la trace de l'impatience qui le fit naître. Qu'on se le représente assistant à plusieurs reprises dans l'espace d'une année,